Le clergé poitevin à l’heure de la Résistance

12 portraits du clergé poitevin

Sept déportés, une médaille des justes, un membre du Comité départemental de Libération, un qui a aidé lors de l’exode, un résistant, tous prêtres, et une religieuse. Ces exemples montrent la diversité des réponses à l’Occupation de la Résistance en arme à la protection aux persécutés. Tenir dans l’épreuve c’est aussi apporter de la joie à ceux qui souffrent comme la sœur Cherer. Après la guerre, reconstruire l’unité nationale et dominer la haine ou les rancœurs demandent des qualités aussi essentielles que la justice et le pardon.

Que représentent ces chrétiens consacrés : un pour cent des 1056 morts dans les camps recensés dans la Vienne (avec les juifs et les tziganes) ? Une petite partie, juste le sort commun de tous ceux qui ont traversé cette guerre et accepté certains risques. Ils n’ont pas cherché ni la mort ni le martyre. 288 personnes sont rentrées et parmi elles les abbés Guillon, Réau, et Metzinger. D’autres n’ont jamais été inquiétées. L’arrestation et l’exil restaient néanmoins des menaces qui rendirent beaucoup prudents. La discrétion, tout-à-fait légitime a laissé beaucoup dans l’ombre. Du Révérend Père Paul Plaisantin, dominicain interné à la Pierre Levée en novembre 1940, au chanoine Boudret arrêté le 22 juillet 1944, nombreux sont ceux qui ont eu des démêlés avec l’occupant. Que ces 12 biographies leurs donnent l’occasion de paraître au grand jour.

Peu de points communs entre ces différents personnages. Le Père Bonnin a 36 ans soit à peu près le même âge que le Père Réau soit la moitié de l’âge du chanoine Billard, le plus vieux. Le Père Guillon est toujours resté dans le sud-Vienne et le Père Aubry est moitié Anglais et moitié Canadien par sa mère. Le Père Duret avait participé au Sillon, mouvement politique du christianisme social fondé par Marc Sangnier ; cela lui avait fait quitter son diocèse de Luçon. Mais aucun ne semble avoir fait de la politique avant la guerre. Le Père Duret recevait des lettres de Maritain et Claudel alors que le Père Réau ressentit le besoin d’arrêter ses études au séminaire pendant quatre ans pour affermir sa décision. Après la guerre, il citera un vers d’Aragon en homélie. Jeunes ou vieux, casaniers ou aventuriers, insérés dans la population ou d’origine lointaine, glorieux ou discrets après la guerre, la diversité des personnalités montre que le courage est à la portée de tous.

Deux traits les réunissent : une bonne moitié a exprimé des talents artistiques avec cette créativité comme l’abbé Tété ou l’abbé Bonnin. Tous ont fait preuve de courage et aucun n’est surpris d’être arrêté par la Gestapo. « Qui ne prend pas sa croix et ne suit pas dernière moi n’est pas digne de moi. Qui aura trouvé sa vie la perdra et qui aura perdu sa vie à cause de moi la trouvera. » Matthieu 10.38. La moitié d’entre eux a aussi explicitement refusé le nazisme pour sa négation de la dignité humaine, la déification d’une race ou d’un projet au mépris de l’amour du prochain. Le Père Bonnin avait exprimé sa connaissance de l’existence de camps. Les Pères Duret, Metzinger, Fleury, Tété avaient lu Mein Kampf et rayonné autour d’une opposition sans compromission.

Vous pouvez accéder à chaque portrait en cliquant sur le lien ci-dessous :

Fabien Billard, Les vieilles habitudes n’ont jamais étouffé le courage

Jean-Daniel Boudret, Un train de retard

Jeanne Cherer, Le théâtre derrière les barbelés

Henri Chollet, L’homme de paix

Georges Duret, L’intelligence contre le mal

Jean Fleury, Les gitans internés qui aident les juifs

Jean Frossard, De quel coté les armées du pape ?

Paul Guillon, La simplicité d’un curé

Aimé Lambert, Un résistant devant les livres et un derrière

Lucien Metzinger, de la bassesse humaine à la cordillère des Andes

André Reau, « Ils nous valaient tout vivant dans le feu de leur colère. »

André Tété, « Le nazisme, négation radicale du christianisme »

La mémoire vivante

Deux plaques, une place, une brochure et le secret des cœurs

Il existe une fosse anonyme à Nordhausen au milieu de ceux que le père seul peut appeler par leur nom.
En 1949, un monument fut érigé à Chilvert pour 52 membres du réseau Louis Renard qui ont donné leur vie pour la France.

Le 11 mai 1947 pour la fête de libération, une plaque fut apposée dans le chœur et bénie par Dom Basset, abbé de l’abbaye de St Martin de Ligugé en présence de l’abbé Pierre Lemahieu nouveau curé. La vie reprit son cours. Le monument aux morts témoigne aux fidèles chaque dimanche. On y ajoutera quatre noms : Marcel Fouquet, Auguste Gautherot, Roger Pain et Émile Gault.

Chaque année une messe était célébrée pour l’Entente. Dans les années 1960, la retraite d’Ernest Groleau et de quelques autres donna de la disponibilité pour une messe particulière que célébrèrent les différents curés : Le Père Guignard jusqu’en 1989, le Père Laidin de 1990 à 1996, le Père Decanter de 1996 à 2002 puis le Père de la Roulière actuel curé de Smarves. La place prit le nom de l’abbé Bonnin en 1947. De même à Poitiers, ont leur nom de rue le Révérend Père Fleury à l’emplacement de l’ancien camp route de Limoges et le chanoine Duret dans le lotissement de la caserne Rivault. A Ligugé en sus des rues, l’école primaire a pris le nom de Clément Péruchon.

Le 4 avril 1995, une plaque pour commémorer le 50ème anniversaire fut dévoilée par Francis Texier, membre du réseau Louis Renard et compagnon de déportation. « Comme chaque 4 avril, une trentaine de Cœurs Vaillants, Ames Vaillantes et amis se trouvèrent réunis autour de la famille Bonnin pour un pique-nique désormais traditionnel. Comme chaque fois, les chants appris au « patro » fusèrent ; c’est dans une ambiance chaleureuse que prit fin cette journée avec la promesse de retrouvailles prochaines ».

Lors de la messe pour la mémoire des membres du réseau à Saint-Porchaire le 3 décembre, une brochure a été remise. Elle est disponible à l’office des anciens combattants de la Vienne. Les éditions Gestes et le Picton 2 ont apporté leur contribution à cette mémoire.

Messes, plaques ou brochures, la mémoire la plus vivante est celle des cœurs. Telle feuillette encore régulièrement ses photos d’époque comme un livre de souvenirs. Et il reste les familles affectées par la mort d’un proche. A la prison de la Pierre Levée, l’abbé Bonnin demandait dans ses lettres à sa famille : « Nos épreuves sont peu de choses face à l’éternité et tourneront à notre plus grand bien, si nous les acceptons avec soumission à la volonté divine. » Souvenirs d’un frère, d’un oncle, de quelqu’un qu’on aimait ; et qui aimait son pays. Souvenir et consolation pour ceux qui sont revenus. Les croyants peuvent méditer ce passage de St Jean :

« Que votre cœur ne se trouble ni ne s’effraie.
Vous avez entendu ce que je vous ai dit
Je m’en vais et je reviendrai vers vous »

Louis Renard, les clercs

Lorsqu’on examine la liste des personnes réellement arrêtées entre août et octobre 1942 comme suspecte d’appartenir au réseau Renard, on est surpris d’y avoir figurer un nombre élevé de religieux. Avec plus de 16%, ils viennent en tête des catégories socio-professionnelles concernées à égalité avec les professions juridiques auxquelles appartenait Louis Renard. Cette situation peut paraître étrange voire paradoxale eu égard au contexte politique du moment.

D’une part, le clergé est réputé maréchaliste et c’est bien le cas de Mgr Mesguen, évêque de Poitiers. De surcroît, les conférences données à Poitiers par d’éminents ecclésiastiques comme les Pères Sanson et Sertillange ne laisse planer aucun doute en la matière. D’ailleurs, le cardinal Gerlier n’avait-il pas éclairé le chemin par une déclaration ambigüe “c’est la France et la France, c’est Pétain”.

D’autre part, la tradition politique dans laquelle s’inscrivait Louis Renard ne laissait absolument pas présager ce type de recrutement. Proche du radicalisme, il entretenait des relations d’amitié avec les illustrations locales de ce parti comme Gaston Hulin, ancien ministre, ancien député, conseiller général, Georges Maurice, sénateur « Front Populaire ». Maurice Aguillon député. Pour Louis Renard, le radicalisme était certainement le courant politique qui s’identifiait le mieux à la république qu’il vénérait sans oublier les faiblesses, mais à laquelle il était profondément reconnaissant d’avoir donné à tous les Français le moyen de s’instruire ,de se former et d’accéder ainsi à une promotion sociale méritée, d’avoir de plus, accordé à tous les citoyens les libertés sans lesquelles il n’y a pas de vie sociale possible, ni d’accès individuel au bonheur.

Voilà ce qui aurait objectivement dû empêcher la rencontre entre les prêtres et louis Renard. Mais au-delà des apparences, il y a les hommes. Le clergé, en premier lieu, quelque soit l’engagement officiel, n’est pas moins anti-allemand que le reste de la population et porté, pour beaucoup de ses membres à regarder avec intérêt du côté de la « dissidence » gaulliste. C’est bien ce que confirme un rapport au Préfet de la région rédigé par le commissaire divisionnaire, chef des renseignements généraux, en juillet 1943 : «  Une haute bourgeoisie... est collaborationniste, en revanche, le clergé, la petite bourgeoisie, les fonctionnaires, les ouvriers constituent l’opinion dissidence.4 »

Quant à Louis Renard, son adhésion au radicalisme ne lui faisait pas partager l’anticléricalisme de la plupart de ses amis et ne l’empêchait pas d’afficher sans ostentation ses convictions religieuses. Ce n’était certes pas un dévot, mais il assistait aux messes « carillonnées » de Saint Porchaire, sa paroisse, et entretenait avec son desservant, le chanoine Chollet, les meilleures relations De même, avait-il des relations identiques avec beaucoup d’autres ecclésiastiques, en particulier certains moines de l’abbaye de Ligugé où il fut arrêté le 31 août 1942. Patriote intransigeant, grand mutilé de la guerre 14-18, il n’avait pas hésité à reprendre du service en 1939 alors que rien ne l’y obligeait. D’autant moins qu’il était père de six enfants. Démobilisé et de retour chez lui à l’été 1940, il n’a pas d’autre pensée que de continuer à servir et à apporter tout l’appui nécessaire au futur débarquement des alliés en France dont il était persuadé de l’imminence.

Pour lui le réseau de prêtres avec lequel il est désormais en contact constitue une base précieuse. Il sait qu’il peut compter sur eux et sur leur ardent patriotisme pour toutes les missions que leur état leur permettrait d’accepter. Les Allemands dans le procès qu’ils lui firent, l’accusèrent, entre autre chefs d’accusation, d’avoir inclus des ecclésiastes dans son réseau pour mieux mobiliser les populations rurales contre eux.

Au fond rien d’étonnant dans cette rencontre entre un humanisme laïc patriote désintéressé et ceux dont la mission essentielle est de répandre l’Évangile, autre forme d’humanisme à laquelle Louis Renard adhérait sans réserve.

J. H . Calmon, agrégé d’histoire
Correspondant de l’institut d’histoire du temps présent(CNRS)
J.H. Calmon prépare un ouvrage sur le réseau Renard.

L’impact de la ligne de démarcation dans les villages limitrophes de la Vienne
(25 juin 1940- 1er mars 1943)

La ligne de démarcation a exercé une pesée quotidienne sur les habitants qui y vivaient en lisière. Dans la Vienne comme dans douze autres départements divisés, les servitudes quotidiennes ne manquent pas, en plus de la présence et de la signalétique allemandes dans la partie occupée, et ce malgré quelques aménagements locaux : un Ausweis (ou laisser-passer) pour franchir la ligne (aller à la messe ou à l’école est devenue parfois « épique » pour les Poitevins), un courrier interzone au compte-gouttes jusqu’au premier semestre 1941des vies familiales interzones perturbées (difficultés pour enterrer les morts, aider une personne hospitalisée, etc...) une économie locale désorganisée.

Les habitants de la Vienne ont toutes les peines pour se raconter ou se rencontrer. Toutefois, à partir de la seconde moitié de 1941, les échanges économiques reprennent plus facilement. Mais les passages humains restent très contingentés jusqu’à la suppression de la Demarkationslinie, le 1er mars 1943. Ce disant, des habitants ont décidés de transgresser la légalité en vigueur sur la ligne. Les passages clandestins ont été très nombreux, car la ligne n’a jamais été hermétique, notamment en rase campagne. Une économie souterraine interzone se développa également assez facilement.

Bref, la ligne de démarcation a compliqué la vie de ses habitants qui ont su la contourner ou s’y adapter. La « frontière intérieure » a laissé des souvenirs heureux et moins heureux. La commémoration des passeurs est encore assez discrète

Eric Alary,
professeur docteur- agrée d’histoire en classe préparatoires littéraires aux grandes écoles au lycée C. Guérin de Poitiers
Eric Alary a écrit un Que sais-je ? Sur La Ligne de démarcation, PUF.

Père Jérôme de la Roulière