Ça se dispute ! Découvrir l’actualité

Ça se dispute !

Avec le père Jacques Bréchoire, découvrez L’ACTUALITÉ sous un angle philosophique et théologique.


- Pourquoi nous aimons philosopher ? Çà se dispute beaucoup
- Il n’est pas possible qu’on se « dispute » à l’occasion de nos vœux de nouvel an !
- « Un enfant nous est né » : ça se dispute, en philosophie ?
- "De la justice ou de l’équité, quelle est la plus importante ?" : Ça se dispute !
- « On ne fait pas de politique avec de l’amitié » : Ça se dispute !
- L’amitié a-t-elle droit de cité en politique ? Ça se dispute !
- Pourquoi ça se dispute ?

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Drôle façon de s’exprimer, incorrecte : on se dispute, oui, mais on ne dispute pas de quelque chose. On discute plutôt de la chose.

Nous allons quand même dire : « Ça se dispute », même si ce n’est pas français !



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Pourquoi nous aimons philosopher ? Çà se dispute beaucoup

Nous pourrions ne pas en faire effectivement, mais quelle désolation : Les philosophes se sont interrogés sur ce « départ » de la philosophie (comme on parle d’un « départ de feu », soudain et difficile à éteindre, tellement il est fort).

Ce qui fait « démarrer » la philosophie, ce sont nos grands « affects » (plus que sentiments, on peut parler de passions positives). Il y en a plusieurs mais le plus important est l’émerveillement.

Nous devons à Platon cette doctrine qui veut que la philosophie débute par l’émerveillement.

« Cette attitude, qui consiste à s’émerveiller, est typique du philosophe. La philosophie en effet ne commence pas autrement » (Théetète 155d).

Il ajoute aussitôt, se servant d’un mythe, comme il a coutume de le faire, que l’émerveillement (thaumazein en grec) -, engendre un savoir digne des dieux. Il y a selon lui quelque chose de divin dans l’émerveillement.

Le grand philosophe Aristote a traité aussi de ce sujet du commencement de la philosophie : pour lui, c’est l’étonnement.

« Les hommes ont commencé à philosopher, maintenant comme à l’origine, mus par l’étonnement. » Tel fut le cas des tout premiers philosophes dit Aristote : « Au début, leur étonnement porta sur les difficultés qui se présentaient les premières à l’esprit. Puis, s’avançant ainsi peu à peu, ils étendirent leur exploration à des problèmes plus importants, tels que les phénomènes de la Lune, ceux du soleil des étoiles et la genèse de l’univers. Or apercevoir une difficulté et s’étonner, c’est reconnaître son ignorance » (Méta A 982b).

On peut distinguer l’étonnement d’Aristote et l’émerveillement de Platon. Celui-là est plus ample, plus complet. L’étonnement est plus restreint, il se situe au niveau du problème à résoudre ponctuellement, l’émerveillement au niveau du mystère à recevoir et faire fructifier à l’infini.

L’étonnement s’arrête quand la solution de ce qui était un problème est trouvée ; l’émerveillement se poursuit et se renouvelle sans cesse, car le mystère qu’il rencontre s’approfondit, se creuse à mesure qu’il se découvre.

Cette différence entre problème et mystère a été bien étudiée par le philosophe Gabriel Marcel. : Un mystère c’est un problème qui empiète sur ses propres données, qui les envahit et se dépasse par là même comme problème » (Etre et avoir, Aubier, p. 250).

De nombreux auteurs parlent de l’émerveillement, de la gratitude, de l’admiration :

« Il existe une sorte de gratitude fondamentale pour tout ce qui est comme il est (Hannah Arendt, cité par Elisabeth de Fontenoy, Actes de naissance, Seuil, p. 186)

« Que soit béni d’exister ce qui existe » (Auden, cité par Hannah Arendt, La vie de l’esprit, PUF, p. 505).

« Cet étonnement qui vient en réponse (en réponse à ce qui se donne) n’est pas chose que l’homme puisse provoquer de lui-même ; l’étonnement est pathos, on le subit, on n’en prend pas l’initiative ; chez Homère, c’est le dieu qui agit, c’est lui dont l’homme doit supporter l’apparition, qu’il ne peut pas fuir. En d’autres termes, ce qui déclenche l’étonnement des hommes est une chose familière et pourtant normalement invisible, une chose qu’ils sont forcés d’admirer. L’étonnement, point de départ de la pensée, n’est pas le fait d’être intrigué, surpris ou perplexe ; il comporte de l’admiration… Le discours (philosophique) prend alors forme de louange, glorification non pas d’un phénomène particulièrement saisissant, ou de la totalité des choses de l’univers… » (Hannah Arendt, La vie de l’esprit, p. 169).

L’émerveillement, l’étonnement, l’admiration devant le mystère (qui peut être très douloureux) voilà bien l’objet super-essentiel de la philosophie et qui la déclenche.

Mais l’émerveillement n’est pas le seul point de départ de la philosophie. Auxquels pensez-vous, lectrice, lecteur ? Envoyez vos réponses ! Autant dire que nous aurons besoin d’une nouvelle chronique, et probablement de beaucoup d’autres !



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Il n’est pas possible qu’on se « dispute »
à l’occasion de nos vœux de nouvel an !

Non en effet ! Nous surfons sur la certitude que tout sera bien, et nous formons des vœux pleins de certitude, en faisant mine d’y croire ! Bonne santé ! Elle le sera ! etc. Nous parions sur le temps, naïvement, et nous l’espérons favorable. Et c’est très bien parfois d’être de gros naïfs.

Mais qu’est-ce qu’un temps favorable ? Les philosophes et notre religion chrétienne ont développé de magnifiques réflexions sur ce sujet. En effet, il y a temps et temps… sans parler des contretemps !

Il y a d’abord le Kronos des Grecs : c’est le temps chronologique, celui qui segmente en parties égales le déroulement du temps. Dans le Kronos, il n’y a pas de temps supérieur à un autre. C’est le temps de nos horloges : tic tac, tic tac. « Rien de nouveau sous le soleil », disait l’Écclésiaste de notre Bible (à lire ! Passionnant !) On pourrait penser qu’on « tourne en rond » : c’est le temps cyclique qui revient toujours le même au long des siècles. Selon le Kronos, l’année nouvelle sera aussi monotone que l’année précédente : elle ne va faire que passer et nous passerons avec elle. Éventuellement, « nous y passerons » ! (réflexion bête !).

L‘espérance – celle des vœux de nouvel an, par exemple -, ne nous fait pas sortir par miracle de cette expérience monotone du temps, et ceux qui vivent d’espérance regardent aussi leur montre quand le « temps dure ». Mais elle nous permet de le vivre autrement. C’est le temps du Kairos, tel que les Grecs à nouveau, le désignaient.

Le Kairos est un temps favorable. Il donne de la qualité au temps, et là, il y a du dissemblable, du nouveau possible, du mieux, un temps n’égale pas un autre, une année est toujours dissemblable. Ce temps favorable, cette sorte d’ « état de grâce » où on excelle avec aisance, est un temps de qualité : cela peut survenir lors d’une belle rencontre, d’une conversation particulièrement réussie, de la lecture d’un grand livre, de la découverte d’un paysage sublime, d’un match de foot parfait. Le Kairos, c’est le temps favorable, celui que nous envions et que nous souhaitons aux autres à l’année nouvelle.

Dans ce Kairos païen, il y a aussi une part d’astuce : soyons malins et forçons les événements, pour qu’ils nous deviennent favorables. Jésus a même fait l’éloge – choquant pour les belles âmes – de ceux qui se débrouillaient pour que ça aille bien (Lc 16,8)

Ce temps qualifié du Kairos va être créateur d’histoire, puisqu’il va se passer quelque chose. il y aura des événements heureux (une naissance, des amours…), des événements douloureux (pandémie omniprésente en ce moment). Et alors le temps devient intéressant car il y a de l’histoire dedans, ça vit, on ne s’ennuie pas. Et à partir de là, on peut se raconter des histoires, à perte de vue. Quel bonheur !

Ce temps du Kairos est très prisé du Nouveau Testament : Dieu sait si le temps de la venue du Christ est magnifié, considéré comme favorable, à saisir dans la foi et l’empressement. Nos calendriers ont fait du Christ la charnière du temps, le divisant en un avant et un après. Tout est différent après, tout est possiblement nouveau. Ce temps favorable, c’est le temps du salut. Avec le Christ, « la fin des temps nous a rejoints » : c’est dire sa qualité.

La théologie chrétienne, pour ces raisons, demande qu’on soit attentif aux « signes des temps », qu’on soit apte à discerner ce qui est prometteur, par exemple dans les grandes actions des hommes. Ces signes ne sont pas d’emblée à chercher dans la seule vie de l’Église, mais d’abord dans la vie commune des hommes, la vie profane. Par exemple, l’intérêt pour l’écologie aujourd’hui, est immanquablement « un signe des temps ». La faveur de Dieu est là, qui se donne à travers ces belles actions humaines. C’est un Kairos.

Cela dit, pour repérer ces signes, il faut être attentif : on peut passer à côté, égarés que nous sommes au milieu d’autres centres d’intérêt. Jésus en a fait le reproche aux inintelligents : « Le temps où nous sommes, pourquoi ne savez-vous pas le juger ? » (Luc 12, 56).

Bonne année « kairotique » ! (bête à nouveau !) et à bientôt pour une nouvelle chronique – tiens : « chronique », « Kronique ! Kronos ! Pourvu qu’elle ne rate pas le Kairos de la vie chatoyante.



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« Un enfant nous est né » : ça se dispute, en philosophie ?

On peut être surpris de voir traité dans une rubrique philo, un sujet religieux ! L’annonce joyeuse d’Isaïe, 9,6, « Un enfant nous est né », reprise chaque année pour fêter la nativité du Seigneur, n’a-t-elle pas sa place ailleurs ? Dans la religion chrétienne par exemple.

Et pourtant, une philosophe authentique, qui, de plus, ne se réclame pas du christianisme, reprend ce message et en voit la portée unique, pour l’humanité entière. Hannah Arendt repère ce qui fait qu’au cœur des malheurs du monde, - par exemple, les épreuves épouvantables du siècle dernier (nazisme, stalinisme…), les hommes continuent de croire à la vie, de croire qu’on peut agir malgré tout, qu’on peut espérer pour l’avenir.

L’histoire repart de façon privilégiée, selon elle, par la naissance. La capacité de créer du nouveau n’est-elle pas, au plus haut point, attachée à la naissance d’un nouvel être ? Elle dit :

« Le miracle qui sauve le monde, le domaine des affaires humaines, de la ruine normale, « naturelle », c’est finalement le fait de la natalité, dans lequel s’enracine […] la faculté d’agir. En d’autres termes : c’est la naissance d’hommes nouveaux, le fait qu’ils commencent à nouveau l’action dont ils sont capables par droit de naissance. Seule l’expérience totale de cette capacité peut octroyer aux affaires humaines la foi et l’espérance.

Et ce qui est remarquable, pour établir cela, elle en appelle à une phrase de l’Évangile liée au mystère de Noël ! Elle continue en effet :

« C’est cette espérance et cette foi dans le monde qui ont trouvé sans doute leur expression la plus succincte, la plus glorieuse dans la petite phrase des Evangiles annonçant leur « bonne nouvelle » : « Un enfant nous est né » (Condition de l’homme moderne, Œuvres, Gallimard, p. 259).

À nouveau, dans un autre texte, elle revient sur ce message : « Un enfant nous est né ».

« Le Messie de Haendel. L’Alleluia doit être exclusivement compris à partir du texte : un enfant nous est né. La profonde vérité de cette partie de la légende du Christ : tout commencement est salut, c’est au commencement, au nom de ce salut que Dieu a créé les hommes dans le monde. Chaque nouvelle naissance est comme une garantie de salut dans le monde, comme une promesse de rédemption pour ceux qui ne sont plus un commencement » (Journal de pensée, Seuil 2005,I, p. 231).

Le mot de « miracle » est sollicité par elle, pour rendre compte de cette capacité de commencement. Le miracle est érigé au rang d‘une capacité humaine. L’homme est capable de commencer du nouveau : voilà le miracle !

« Nous trouvons dans ces parties du Nouveau Testament une interprétation extraordinaire de la liberté et particulièrement du pouvoir inhérent à la liberté humaine ; mais la capacité humaine qui correspond à ce pouvoir, qui, selon les mots de l’Évangile, est capable de mouvoir les montagnes, n’est pas la volonté, mais la foi. L’œuvre de la foi, proprement son produit, est ce que les Évangiles appelaient « miracle », un mot qui a de nombreux sens dans le Nouveau Testament et est difficile à comprendre » (La crise de la culture, p. 218, cité par Eslin, p. 218).

« Tout acte, dans la mesure où il interrompt l’automatisme de la chaîne des probabilités est un « miracle ». Et s’il est vrai que l’action et le commencement sont essentiellement la même chose, il faut en conclure qu’une capacité d’accomplir des miracles compte aussi au nombre des facultés humaines » (Crise de la culture, cité par Eslin, p. 72).

On peut penser comme une usurpation, l’emprunt des grandes catégories religieuses - comme sont la nativité, la foi, l’espérance, le miracle -, par une philosophe qui ne partage pas la foi chrétienne. On peut au contraire apprécier une largeur d’esprit et une noblesse de pensée, quand elle fait de la naissance de Jésus, un paradigme (modèle) de tout autre commencement. Pensée philosophique de grande classe !

Si ce que dit Hannah Arendt est vrai, nous voilà renvoyés vigoureusement à notre foi, puisque que selon elle, faire naître est un acte de foi. Notre Dieu a voulu faire naître du sein d’une femme, son propre Fils. Heureux croyants de Noël

Foi en l’avenir du monde, en la propre destinée de chacun.



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"De la justice ou de l’équité, quelle est la plus importante ?" : Ça se dispute !

La question est de savoir si on est juste en appliquant la justice. Quelle drôle de réflexion encore ! Majeure, pourtant, aux conséquences décisives pour la qualité de notre style de vie, - ce que nous recherchons à tout prix, n’est-ce pas ? Pour le dire autrement et de manière provocatrice : la justice peut-elle être injuste ? Réponse : Oui. Il lui faut un « plus » pour remplir sa fonction de justice.

Ce « plus » de la justice qui lui est essentiel si elle ne veut pas être violente, c’est l’équité. Cela mérite explication.

L’exigence de la justice est de procurer à chacun ce qui lui est dû, selon le principe de l’égalité que le droit établit entre les hommes. Elle doit en ce sens être neutre, voire abstraite, pour ne léser personne. L’idée de justice comporte l’exigence d’établir l’égalité entre les hommes. On dira que les droits de l’homme relèvent de la justice : les mêmes droits pour tous. Mais hélas, elle peut léser les personnes, en raison justement de son abstraction : le « tous », ce sont des « un tel » et « un tel », ce sont « toi », « moi », « lui », « nous ». L’égalité risque de laminer tout cela (même si elle est évidemment préalable).

L’équité va honorer justement ce souci du particulier, et là, dans les choses particulières, l’égalité ne règne pas. Il y a des différences entre les hommes, on peut s’en plaindre, mais c’est comme ça. Ceci dit, ne rejoint-on pas le charme de la vie des personnes qui ne peuvent être ramenées à un « humain » abstrait, général. Le particulier, c’est la vie, le chatoiement de la vie. ! C’est ainsi qu’ « un tel » aura besoin de « plus », ou d’ « autre chose » que telle autre personne. En fait nous sommes toujours dans le plus et le moins…

Pour dire cela nous avons nos « classiques » : retour et recours au vieil Aristote à qui nous devons une réflexion impressionnante sur ce sujet de l’équité. Il dit :

« Celui qui a tendance à choisir et à accomplir les actions équitables et ne s’en tient pas rigoureusement à ses droits […], mais qui a tendance à prendre moins que son dû, bien qu’il ait la loi de son côté, celui-là est un homme équitable, et cette disposition est l’équité » (V,14 (1137b 34-1138 a3).
« L’équitable, tout en étant juste, n’est pas le juste selon la loi, mais un correctif de la justice légale » (1137b 11-12).

Un bon philosophe contemporain, Paul Gilbert, commente : « L équité est la vertu du jugement qui applique une ou des lois générales à un cas particulier en écartant leur rigidité, et en les nuançant en fonction des circonstances » (Gilbert, Violence et compassion, p. 212). « Puisque les singularités humaines sont à chaque fois uniques et incomparables, l’idée d’équité devient fondamentale, essentielle même, pour que la justice, en devenant trop juste, ne se tourne en injustice » (p. 210). « Aujourd’hui on insiste beaucoup sur l’application circonstanciée des normes morales » (p. 195).

Il faut penser que l’équité relève de l’amitié sociale dont parle le pape François lui qui insiste tant sur le respect des particuliers, tout au long de son encyclique. N’est-ce pas considérer l’autre comme son ami, quand au-delà du dû de la justice, nous lui offrons le « plus » de l’équité : en effet, c’est là que nous le respectons le plus, dans ce qu’il est, lui, en particulier. Nous le respectons mieux que dans l’exercice abstrait de la justice (qui lui-même au demeurant est fondamental).

Cette notion de l’équité est tellement importante, qu’elle pourrait constituer le principal de la réflexion philosophique sur la réalité, car elle honore le particulier le concret, le vivant…Son affaire, c’est l’universel concret, bien plus intéressant que l’universel abstrait. Ce n’est pas « l’homme » qui a mal, mais c’est Pierre ! Et il pourra falloir faire « plus » pour Pierre que le simple dû.

Paul Gilbert affirme avec autorité : « Nous devons dire que la structure de l’équité exprime par excellence l’essence de la métaphysique ». L’essence de la philosophie, c’est l’équité. La philosophie contemporaine dit des choses très intéressantes sur ce fameux « plus », le donné, le gracieux, le don.
Voilà encore du pain sur la planche, lectrice, lecteur ! La « dispute » ça n’a pas de fin, on s’en doutait.

Cela vaudra donc quelques petites chroniques ! Nous aurons à mettre au clair les « ingrédients » de l’équité. Il faudra parler du don, du pardon, de la compassion, de la sympathie, et de la fraternité si chère à notre pape. Les « ingrédients » de l’équité commandent la qualité de notre amitié sociale et politique.

Mais comme l’ennui est né de l’uniformité, une série de chroniques prochaines sur un tout autre sujet sera la bienvenue ! Ouf, on respire. Quel sujet ? Attendez lectrice, lecteur, oh la la !

N.B. Une nouvelle dispute m’a été proposée cette semaine, née de la conversation : « Peut-on encore parler de guerre juste ? » Je la note et j’en attends de nouvelles, innombrables, infinies, de votre part.



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« On ne fait pas de politique avec de l’amitié » : Ça se dispute !

Ça se dispute, car les uns disent que si on est vraiment amis, tout est déjà justice entre nous : inutile d’élaborer des lois, de réfléchir aux équivalences de la justice : la justice est naturelle aux amis.

Mais les autres considèrent que ce qui peut à la rigueur valoir pour les relations privées de l’amitié, n’est pas tenable pour les relations publiques à caractère politique. Nous l’avons dit : ce serait indécent de témoigner notre amitié à des personnes envers lesquelles nous serions injustes (la figure du paternalisme est un exemple type).

La justice devient obligatoire pour préserver l’amitié sociale ou politique. Qui dit justice, dit lois, droits, institutions de jugement (tribunaux), institutions d’application des lois et des droits (Etat), avec même des institutions de coercition (prison…). La justice est essentielle aux relations politiques.

Le philosophe contemporain Paul Ricoeur a mené une belle réflexion sur les relations longues, qu’il distingue des relations courtes ! Les relations courtes, ce sont les joies des amis qui se retrouvent… Effectivement les institutions paraissent moins s’imposer dans ce cas de figure. On pense spontanément : que viendraient-elles faire là-dedans ? Ce qui est en partie faux : il peut y avoir des abus dans ce type de relations courtes. On en sait quelque chose en ce temps où sont jugés de nombreux abus sexuels ou abus de pouvoir. Merci les institutions de justice !

Quant aux relations longues, Paul Ricoeur met dans cette catégorie les liens avec autrui, mais médiatisés par des lois, des protocoles… Ces relations ne sont pas directement interpersonnelles, mais ce sont des relations souvent inconscientes héritées de l’histoire commune (une histoire, une langue, une jurisprudence accumulée, un type de droit…), ces relations qui nous constituent sans que souvent même nous ne nous en rendions compte.

Même si on peut se plaindre de ces relations longues, de la lourdeur des médiations institutionnelles – elles existent -, même si elles semblent éloigner les personnes les unes des autres, elles évitent l’aplatissement des relations immédiates sur elles mêmes, faute du recul des médiations. Paul Ricoeur, encore, l’affirme : « Le rapport à l’autre, fût-ce dans la conversation la plus intime, existe grâce à un fond d’institution » qui garantit la paix des amis, et qui surtout inscrit nos actions les plus personnelles au sein d’une tradition d’actions portée par un ensemble de personnes. Elles assurent aussi l’évaluation et la régulation de nos actions. La relation à l’autre ne peut pas être confinée dans la relation je-tu – sauf peut-être pour les amoureux !

Il est bon que les relations les plus intimes soient elles-mêmes mises en crise par le devoir de justice. Vive l’autocritique !

Paul Ricoeur met en synthèse ces trois domaines dans notre action sociale : Il s’agit selon lui de « 1) Viser à la « vie bonne »… 2) avec et pour l’autre… 3) dans des institutions justes ». Les institutions de justice sont bien là au rendez-vous de la vie sociale et politique.

Il va de soi que l’amitié politique ne peut exister sans le rapport aux institutions qui sont les garantes de la justice et qui veillent à ce qu’autrui soit respecté dans son être et dans ses droits (selon le principe de l’égalité et de l’équité). Les institutions veillent à la qualité de l’amitié sociale et politique.

Et donc, « on ne fait pas de politique avec de l’amitié » comme le disent les « réalistes » qui ont raison : on ne peut en faire qu’avec de la justice (et de l’équité).

Cela dit, peut-on néanmoins en faire sans ? Ça se dispute effectivement. La justice – et surtout l’équité – n’appelle-t-elle pas l’amitié ? Dans son encyclique sur la fraternité, notre pape François le pense.

Tiens : un nouveau mot apparaît : l’équité. C’est quoi ce truc là ? En quoi, elle, plus même que la justice fait-elle appel aux valeurs d’amitié ? Cela vaudra bien une petite chronique !



Ça se dispute 2

L’amitié a-t-elle droit de cité en politique ? Ça se dispute !

A première vue, il semble que non, celle-ci étant de l’ordre du public, celle-là de l’ordre du privé et de l’intime. Et pourtant, ça se dispute ! Le pape François en fait le titre de son encyclique Tous frères : « Sur la fraternité et l’amitié sociale. » Donc ce n’est pas seulement un enseignement sur la fraternité, comme on a tendance à le dire, mais aussi sur l’amitié, - chose disions-nous, assez nouvelle dans la doctrine sociale de l’Eglise.

Sur ce sujet de l’amitié politique, une voix étonnante est à entendre – les grandes voix sont toujours précieuses à entendre, car elles sont toujours étonnantes, sinon ce ne sont pas de grandes voix, et alors on perd son temps et mieux vaut faire du vélo - : cette voix est celle d’Aristote. Il écrit sur l’amitié ceci :

« Nous pensons que l’amitié est le plus grand des biens pour les cités car elle évite au maximum la discorde, et Socrate loue avant tout l’unité de la cité dont il semble bien, à l’en croire, qu’elle est l’œuvre de l’amitié… » (Aristote, Politiques II 5 1262 b).

« D’autre part, selon toute apparence, même les Cités doivent leur cohésion à l’amitié et les législateurs s’en préoccupent, semble-t-il, plus sérieusement que de la justice. La concorde est en effet quelque chose qui ressemble à l’amitié, selon toute apparence ; or c’est à elle qu’ils visent par-dessus tout et l’insurrection, qui est son ennemie, est ce qu’ils cherchent le plus à bannir (Ethique à Nicomaque, à partir de 1155 a 20).

« De plus, entre amis, pas besoin de justice ; mais des gens justes éprouvent encore un besoin d’amitié et la justice à son plus haut degré de perfection passe pour être inspirée par l’amitié (Ethique à Nicomaque, à partir de 1155 a 20).

On le voit, il y a des liens profonds entre l’amitié et la justice et on ne peut pas envisager une société viable, basée sur la seule amitié ! On n’imagine pas un candidat affichant : Mon programme c’est l’amitié ! Très drôle cet homme ! Il faut que la justice soit honorée avec toutes les institutions la garantissant.

Ce que je retiens tout de même, c’est qu’Aristote met l’amitié au-dessus de la justice, et il la souhaite à l’œuvre dans l’exercice même de la justice.

Cela veut dire que la politique qui est l‘exercice de la parole et de l’action au service de tous – et donc quelque chose de très sérieux, de très courageux et de très rationnel -, est aussi une question d’ « affect ». Un affect originaire, positif et universel, qui « fait partir » la vie commune (comme on parle d’un départ de feu) : l’affect de l’amitié.

Les « affects » sont toujours au départ des actions les plus nobles, (et hélas les plus sordides !). Ils sont au départ de l’art, au départ de la vie morale, de l’amour, cela va de soi ! Mais ce qui va moins de soi, c’est qu’un affect comme l’amitié, soit au départ de la vie politique et la fasse « partir » pour son opération propre.

Ce rappel aristotélicien devrait nous permettre une autocritique de nos comportements politiques et sociaux : si à notre militance, s’ajoutait un peu d’amitié, un peu d’humilité - l’humilité de l’amitié -, cela nous guérirait de beaucoup de nos auto-proclamations, autosuffisances, intolérances, dans nos engagements les meilleurs. L’amitié humaniserait notre engagement. En ce temps de dureté des rapports sociaux, cette leçon ne vaut-elle pas toujours ? Merci grand Aristote ! Continuez de nous étonner !

D’autres penseurs méritent notre intérêt sur ce sujet de l’amitié politique : ils ont l’avantage d’être nos contemporains –, malgré tout le respect pour vous, cher Aristote (4ème siècle avant JC) - Et si donc on faisait une petite chronique sur un philosophe comme Paul Ricoeur (1913-2005) qui fait droit à des exigences sociales nouvelles, en matière de justice par exemple, sans laquelle l’amitié serait indécente.



Ça se dispute 1

Pourquoi « ça se dispute » ?

Si on connaît les disputes dans les ménages ou sous les préaux, on ne sait peut-être pas que la « dispute » (disputatio) était, dans les universités médiévales un acte philosophique et théologique important. Disputer d’une chose signifie la questionner, avec véhémence s’il le faut, voir les arguments de ceux qui sont contre, puis ceux qui sont pour, et risquer sa propre réponse. On arrive ainsi à faire advenir la vérité, qui d’emblée n’est pas évidente. Evidence ou pas, il faut faire la vérité : c’est une exigence qui qualifie l’humanité de l’homme. Ce devoir de vérité ne peut pas être accompli seul, sans l’« entre-tien » avec les autres. La disputatio était une recherche de la vérité à plusieurs, d’où son inestimable valeur.

Nos disputes pourraient tourner autour du thème de la violence. Celle-ci est omniprésente, elle s’affiche partout, mais elle est aussi tapie sournoisement à l’intérieur même de notre esprit, prête à bondir à l’extérieur. On se demande même si elle n’est pas dans notre nature d’homme.


N.B. N’oubliez pas : Tout nouveau sujet de dispute sera le bienvenu. Envoyez-le nous ! Il sera l’objet d’une chronique.
A l’adresse : contact@eglise-niort.net


Contribution de Maurice, vendredi 4 décembre 2020

La violence n’est-elle pas la marque de notre faiblesse ?

« Celle-ci (la violence) est omniprésente, elle s’affiche partout, mais elle est aussi tapie sournoisement à l’intérieur même de notre esprit, prête à bondir à l’extérieur. On se demande même si elle n’est pas dans notre nature d’homme. »

De plus en plus on entend des slogans du genre : « Sans violence, pas d’avancée sociale » ou « pour être entendu, il faut casser »

Il y a certes ces violences que l’on ‟voit” : les ‟violences policières” ou celles des black blocs qui « s’affiche partout ». Mais n’y a-t-il pas aussi une autre forme de violence ‟invisible” : celle par exemple qu’ont pu subir toutes ces personnes âgées dans nos EHPAD en mourant seuls, loin de la présence, de la tendresse, de l’amour des leurs (qui est tout le contraire ou l’antidote de la violence), en raison de la violence des mesures administratives et/ou sanitaires

Et que dire des féminicides dont la violence ne peut être imaginée … ? Faudrait-il encore distinguer les violences physiques des violences mentales, spirituelles….
Ces situations ne traduisent-elles pas au fond une grande faiblesse ?

N’est-ce pas parce que des responsables (bien intentionnés certes et pour le bien de tous sûrement) se sentaient impuissants face à l’ampleur d’une telle pandémie qu’ils ont pris de telles décisions sur des données et des conseils de scientifiques (violence de la science ? On en reparlera) mais sans l’avis des patients, de leur famille, des soignants… (faiblesse du dialogue !)

N’est-ce pas parce qu’un homme n’a pu ou su parler (se servir de sa langue), communiquer (se servir de son cœur) avec sa compagne qu’il en est venu à se servir de ses mains… ??? N’y a-t-il pas derrière tout ça une volonté de toute puissance (négative !) ?

Mais d’où vient donc cette violence ? De « notre nature d’homme » suggère Jacques ? elle serait intrinsèque à notre nature humaine ? (et/ou à notre époque ?). La violence, témoin de notre volonté de toute puissance, serait inscrite dans le cœur de l’homme… ??? (cf la violence du transhumanisme par ex)

Oui n’est-elle pas aussi « tapie sournoisement à l’intérieur même de notre esprit, prête à bondir à l’extérieur » ? Lorsque je suis dans une situation qui me dépasse, ne suis-je pas tenté de recourir à la violence verbale sinon physique pour affirmer que j’existe…

La parole, la communication, le dialogue respectueux, qui sont les prémices et certainement indispensables au développement de l’amitié, sont nécessaires au débat politique et à notre vie en société pour ne pas sombrer dans la violence.

Maurice baron


N.B. N’oubliez pas : Tout nouveau sujet de dispute sera le bienvenu. Envoyez-le nous ! Il sera l’objet d’une chronique.
A l’adresse : contact@eglise-niort.net


4 Messages

  • Ça se dispute ! 23 novembre 2020 21:35, par FM

    Quelle initiative intéressante ! Et toujours avec le sourire ! Merci.

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  • Ça se dispute ! Découvrir l’actualité 13 janvier 11:50, par Mossion

    Je ne découvre qu’aujourd’hui cette chronique "Ça se dispute !"...
    J’apprécie beaucoup le contenu et le ton... Merci.
    B.M

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  • Ça se dispute ! Découvrir l’actualité 13 janvier 21:11, par P. Gaby

    Cette initiative, fratel Jacques, est merveilleuse ! Merci, un grand merci, de nous alimenter avec ta sagesse.
    Que Dieu te bénisse et, comme on dit dans le Poitou : "Bonne année, bonne santé, et le paradis à la fin de
    nos jours."

    p. gaby

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  • La philosophie sert peut-être à susciter non pas des questions mais des questionnements.
    Peut-être nous invite-t-elle à réfléchir sur le sens de notre existence, pour mieux apprivoiser cette vie, pour mieux l’habiter et mieux l’aimer ? au final, pour vivre heureux ....?

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