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  • "Ça se dispute", les chroniques de Jacques Bréchoire - 2022/2023

    Ça se dispute !

    Ça se dispute ! Drôle façon de s’exprimer, incorrecte : on se dispute, oui, mais on ne dispute pas de quelque chose. On discute plutôt de la chose.

    Nous allons quand même dire : « Ça se dispute », même si ce n’est pas français !

    Avec Jacques Bréchoire, découvrez L’ACTUALITÉ sous un angle philosophique et théologique.



    - Ça se dispute 62 -> La joie et les passions tristes
    - Ça se dispute 61 -> La ferveur
    - Ça se dispute 60 -> Ce nouvel objet : l’ordinateur !
    - Ça se dispute 59 -> Les marchandises, les choses
    - Ça se dispute 58 -> Noël : Promesse tenue ?
    - Ça se dispute 57 -> Noël : une mémoire en partage
    - Ça se dispute 56 -> Dans le malheur : tristesse ou amertume ?
    - Ça se dispute 55 -> Nos malheurs : qu’en faire ? Que penser ?
    - Ça se dispute 54 -> L’attention : un exercice ou une mystique ? Leçon de Simone Weil
    - Ça se dispute 53 -> Il y a révolte et révolte : Albert Camus
    - Ça se dispute 52 -> La révolte, point de départ majeur de la réflexion philosophique
    - Ça se dispute 51 -> L’émerveillement
    - Lire les disputes précédentes


    Dispute 62

    La joie et les passions tristes

    On se bouscule dans les médias à donner des recettes de bonheur et de joie. C’est
    vrai, la joie est un grand, douloureux et beau problème dans notre vie. Mais jusqu’à
    dire qu’il y a des recettes, c’est une autre paire de manches. Que faire, donc de ses
    passions tristes ? Elles existent aussi, elles sont bien là.

    Notre maître, le court temps de cette chronique, sera Spinoza qui a bien parlé de la
    joie, et pas de façon simpliste. Spinoza, grande figue du XVIIe s, polisseur de
    lentilles, philosophe, traducteur de la Bible,, religieux juif, mais exclu de la synagogue pour ses idées. Une chronique dont la lecture demande un peu d’attention, mais tout le monde peut y arriver ! Courage !

    1 –
    C’est vrai, l’homme a en ligne de mire, dans tout ce qu’il fait, la béatitude (c’est
    l’expression de Spinoza, qu’on retrouve chez Augustin, Thomas d’Aquin). Nous
    sommes faits pour le bonheur, mais le bonheur parfait qu’il appelle béatitude. Celle-
    ci est souveraine.

    Nous sommes faits pour la béatitude, mais n’est-ce pas utopique, un beau rêve ?
    Nous est-il permis de fuir les passions tristes comme la haine, la tristesse, la colère,
    la honte... Quel est donc le chemin ou la méthode pour l’atteindre ? Pas de recette
    miracle de toute façon.

    Il rejette la solution moralisatrice qui croit qu’on peut, par des efforts sur soi quitter
    ces passions tristes qui nous privent de la joie, la joie qui est la condition normale de
    l’existence. Nous sommes faits en effet pour la joie et non pour les mortifications et
    les austérités. Dans le moralisme, la méthode est aussi triste (purification, ascèse...)
    que la tristesse elle-même ! Ce n’est pas ça qui va changer les choses. Le moralisme est trop triste pour éradiquer la tristesse qui est contre nature, dégradante et qui nous prive de joie.

    2 -
    Ce qui va changer les choses, c’est de prendre conscience que c’est la joie qui est le
    ressort de cette purification elle-même, le ressort du progrès moral. Et en ce
    domaine, la philosophie de Spinoza est précieuse – selon nous, du moins !. « Sa
    doctrine se distingue par l’accent qu’elle met sur l’existence d’une joie inhérente à
    l’obtention de la vérité et de la sagesse... comme si la joie était nécessaire à ce
    progrès et en constituait un ressort absolument essentiel, en plus d’en constituer l’orientation finale » (Frédéric Manzini « La valeur de joie chez Spinoza »,
    Etudes philosophiques 2014/2). Chez Spinoza la joie (laetitia) marque chaque étape
    de la progression morale, elle l’accompagne. Il dit : « La joie est le passage de
    l’homme d’une moindre perfection à une plus grande » (Spinoza, Ethique, Seuil,
    1988,p. 307).

    3 –
    Ensuite, Spinoza distingue deux types de joie : soit elle est une passion (que l’on
    subit, comme par exemple : avoir des richesses rend heureux, ne pas en avoir rend
    triste. De même pour la volupté ou la gloire). Soit elle est une action, et alors
    l’homme est la propre cause de sa joie. Tel est bien l’idéal : être cause de sa joie.
    A nouveau, on peut être étonné : comment être la propre cause de sa joie ? Ici
    Spinoza semble emprunter à saint Augustin ou saint Jean de la Croix, cette idée.
    L’homme dans ces doctrines est établi dans la joie de la béatitude, au moins en
    forme de vœu, et c’est cette joie qui « active » (action) la progression morale. Celle-
    ci est première, fondamentale : quelque chose en nous « appelle » la joie » !

    4 -
    Un exemple d’application de cette doctrine de la joie, si caractéristique chez Spinoza.
    Il se trouve tout à la fin de son grand livre, L’Ethique, à propos de la lubricité : « Ce
    n’est pas parce que nous contrarions les appétits lubriques (par la vertu) que nous
    jouissons d’elle (la béatitude, la joie) ; mais au contraire, c‘est parce que nous
    jouissons d’elle que nous pouvons contrarier les appétits lubriques (par la vertu) »
    (Ethique, p. 541). Autrement dit, « la béatitude n’est pas la récompense de la vertu,
    mais la vertu même » (p. 539).

    Je transpose : ce n’est pas pour « gagner » le ciel que je vais être vertueux, mais
    c’est parce que le ciel m’est déjà promis et en partie anticipé comme un don
    préalable et définitif, que je vais vivre droitement ma vie en étant vertueux. On
    gagne infiniment à adopter une telle perspective, on évite le marchandage du salut.
    Pour le dire encore autrement : je n’accomplis pas une bonne action (vertu) pour être récompensé (par la béatitude), mais c’est parce que je suis déjà d’une certaine
    manière dans la béatitude – ce don que seul Dieu peut offrir.

    Je jouis des dons de Dieu (joie), alors je me dois de bien agir (vertu). C’est comme
    une sorte d’obligeance, adressée à Dieu : on se doit de faire cette action, à cause
    de Dieu et de ses dons, en reconnaissance à son égard. Non pas l’obligation, mais
    l’obligeance ! Grand principe de la morale chrétienne, peu mis en valeur, hélas.
    Alors, nous quittons le moralisme étriqué... et triste.

    Cela dit, la doctrine spinoziste de la joie est loin de verser dans la facilité : il s’agit
    bien d’être vertueux, il s’agit bien de se conduire selon la raison (et pas seulement
    selon ses penchants.

    Il était intéressant de se mettre, le temps d’une chronique, à l’école de Spinoza qui a
    bien écrit sur la joie. Ce fut d’une lecture facile, n’est-ce pas ?

    En fait Spinoza ne revendique pas une appartenance religieuse, car il pense que
    Dieu se confond avec l’homme qui participe du divin. Telle n’est pas évidemment la
    conception chrétienne où Dieu est distingué de l’homme et où la joie est un don de
    Dieu en tant que tel. Mais il y a du vrai dans tout cela. Et certains ne manquent pas
    de trouver des ressemblances avec st-Jean de la Croix, et de faire de Spinoza « le
    plus mystique des philosophes de l’Occident » (George Morel).

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    Dispute 61

    La ferveur

    « Je ne demande pas l’exaltation, la ferveur me suffit »
    C’est le peintre Georges Braque (1882-1963) qui s’exprimait ainsi, demandant la ferveur pour l’exercice de son art : « Je ne demande pas l’exaltation, la ferveur me suffit ». Cela peut être matière à une bonne dispute – étant sauve la charité chrétienne- : quel est le plus important : l’exaltation ou la ferveur ?

    Mais qu’est-ce que la ferveur ? Ce mot désuet a-t-il encore un avenir ? En tout cas il a un passé ! Après, pour le présent, vous verrez par vous-même.

    Il se trouve que notre pape François vient de publier ce 28 décembre 2022, une Lettre apostolique pour le 4ème centenaire de la mort de saint François de Sales (1567-1622) qu’il intitule : « Tout est à l’amour » (Totum amoris est). Or nous devons à ce docteur de l’Église, humaniste et fin lettré, une doctrine sans égale de la ferveur qu’il appelle la dévotion.

    La dévotion, pour François de Sales c’est l’amour dans sa perfection, ce dont nous rêvons tous, tellement la sécheresse nous accable parfois. Pour lui la dévotion c’est un amour plein de sève, bien irrigué, toujours disponible.

    1 –
    C’est ainsi que la dévotion, dit-il, « nous fait opérer soigneusement, fréquemment et promptement » ce que nous avons à faire. Et il prend des comparaisons tirées de la vie courante, un peu étonnantes pour un moderne, et pourtant elles sont bien suggestives : « Les autruches ne volent jamais, les poules volent, pesamment toutefois, bassement et rarement ; mais les aigles, les colombes et les irondelles volent souvent, vitement et hautement.

    Ainsi les pécheurs ne volent point en Dieu, mais font toutes leurs courses en la terre et pour la terre ; les gens de bien qui n’ont pas encore atteint la dévotion volent en Dieu par leurs bonnes actions, mais rarement, lentement et pesamment ; les personnes dévotes volent en Dieu fréquemment, promptement et hautement. Bref, la dévotion n’est autre chose qu’une agilité et vivacité spirituelle par le moyen de laquelle la charité fait ses actions en nous, ou nous par elle, promptement et avec affection.

    Enfin, la charité et la dévotion ne sont non plus différentes l’une de l’autre que la flamme l’est du feu, d’autant que la charité étant un feu spirituel, quand elle est fort enflammée elle s’appelle dévotion : ainsi la dévotion n’ajoute rien au feu de la charité, sinon la flamme qui rend la charité prompte, active et diligente...La dévotion, c’est la perfection de la charité...

    Si la charité est un lait, la dévotion en est la crème ; si elle est une plante, la dévotion en est la fleur ; si elle est une pierre précieuse, la dévotion en est l’éclat ; si elle est un baume précieux, la dévotion en est l’odeur, et l’odeur de suavité qui conforte les hommes » (François de Sales, Introduction à la vie dévote, La Pléiade 1969, p.32-33).

    Toute la question est de savoir comment atteindre cet idéal de perfection de l’amour, et surtout s’y maintenir ! L’apostolat de François de Sales et tous ses écrits répondent à cette question avec un luxe de détails !

    2 –
    L’écrivain Georges Bernanos (1888–1948)), cette grande figure d’intellectuel catholique, dit des choses de ce genre, sans employer le mot « dévotion » ni le mot « ferveur », mais celui d’engagement !

    « La plupart d’entre nous n’engagent dans la vie qu’une faible part, une part ridiculement petite, de leur être, comme ces avares opulents qui passaient pour ne dépenser que le revenu de leurs revenus. Un saint ne vit pas du revenu de ses revenus. Il vit sur son capital ; il engage totalement son âme. Des hommes sans nombre naissent et meurent sans s’être, une seule fois servi de leur âme, réellement servi de leur âme, fut-ce pour offenser Dieu, la damnation ne serait-elle pas de se découvrir trop tard, beaucoup trop tard, une âme absolument inutilisée, encore soigneusement pliée en quatre et gâtée comme certaines soies précieuses, faute d’usage »

    3 –
    Le cardinal Newman (1801-1890), ce saint ô combien actuel, a été lui aussi aux prises avec la sècheresse. Il écrit cette prière :

    « ... Donne-moi cette vie qui est conservée pour nous tous en Celui qui est la Vie des hommes... En demandant la ferveur, je demande tout ce dont j’ai besoin et tout ce que tu peux me donner : car elle est le couronnement de tous les dons et de toutes les vertus... En demandant la ferveur, je demande la force efficace, la fermeté et la persévérance ; je demande à être mort à tout motif humain, et la simplicité dans l’intention de Te plaire : je demande la foi, l’espérance et la charité dans leur exercice le plus céleste. En demandant la ferveur je demande à être libéré de la peur des hommes, et du désir d’être loué par eux ; je demande le don si doux de la prière ;... je demande la sainteté, la paix et la joie tout à la fois... Seigneur, en demandant la ferveur je Te demande Toi-même et rien d’autre que Toi ô mon Dieu qui T’es donné entièrement à nous. Entre dans mon cœur substantiellement et personnellement, et remplis-le de ferveur en le remplissant de Toi. Toi seul peux remplir l’âme de l’homme, comme Tu as promis de le faire. Tu es la flamme vivante, brûlant à jamais d’amour pour l’homme ; entre en moi et enflamme-moi selon Ton image et Ta ressemblance »

    4 –
    La ferveur est plus humble que l’exaltation, plus secrète et intérieure, elle ne fait pas de bruit, elle se contente de combler un cœur qui la désire. Je pense comme Braque ! La ferveur vaut mieux que l’exaltation souvent artificielle, où on se pince pour être joyeux !

    L’exaltation pourtant, de temps en temps, ça fait du bien, non ? La dispute continue.
    Il nous faudra parler de la joie. Je vous le disais : c’est sans fin, ces chroniques !

    Ajout
    « Le grand risque du monde d’aujourd’hui, avec son offre de consommation multiple et écrasante, est une tristesse individualiste qui vient du cœur bien installé et avare, de la recherche malade de plaisirs superficiels, de la conscience isolée. Quand la vie intérieure se ferme sus ses propres intérêts, il n’y a plus de place pour les autres.
    Les pauvres n’entrent plus, on n’écoute plus la voix de Dieu, on ne jouit plus de la
    douce joie de son amour, l’enthousiasme de faire le bien ne palpite plus. Même les
    croyants courent ce risque, certain et permanent. Beaucoup y succombent et se transforment en personnes vexées, mécontentes, sans vie » (La joie de l’Evangile 2).

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    Dispute 60

    Ce nouvel objet : l’ordinateur !

    Annie Ernaux vient de recevoir le prestigieux prix Nobel de littérature. Un de ses écrits – « Les Années », Gallimard Folio – a fait l’objet de notre chronique précédente, sur le thème des marchandises. Dans ce livre – pas cher, pas épais, très lisible – l’autrice fait défiler les évènements de la vie commune, la sienne et celle des gens, dans leur ordre d’apparition.

    Apparaît l’ordinateur et « le nouveau monde » du numérique. Une déferlante ! Et si elle avait pu raconter la situation actuelle – son livre est publié en 2008 -, elle se serait saisie de la généralisation encore plus redoutable des portables, grâce auxquels l’ensemble de la vie d’un être humain planétaire est géré – voyages, dictionnaire, sorties, messagerie, informations, culture, loisirs, achats, relations, travail, et même prière ! Tout cela, sans sortir de chez lui, sans rencontrer personne.

    Aujourd’hui, l’effet déferlante a cessé d’être émotionnel, car l’objet est partout et coutumier. Mais enfin, il est apparu : l’art d’Annie Ernaux est de rendre compte de cette nouveauté, et de ce qu’elle a produit, quel type d’homme, quel type de société. Voici de cours extraits

    « Sur Internet il suffisait d’inscrire un mot clé pour voir déferler des milliers de « sites », livrant en désordre des bouts de phrases et des bribes de textes qui nous aspiraient vers d’autres dans un jeu de piste excitant, une trouvaille relancée à l’infini de ce qu’on ne cherchait pas. Il semblait qu’on pouvait s’emparer de la totalité des connaissances, entrer dans la multiplicité des points de vue jetés sur les blogs dans une langue neuve et brutale. S’informer sur les symptômes du cancer de la gorge, la recette de moussaka, l’âge de Catherine Deneuve, la météo à Osaka, la culture des hortensias et du cannabis, l’influence des Nippons sur le développement de la Chine – jouer au poker, enregistrer des films et des disques, tout acheter, des souris blanches et des revolvers, du Viagra et des godes, tout vendre et revendre. Discuter avec des inconnus, insulter, draguer, s’inventer. Les autres étaient désincarnés, sans voix ni odeur ni gestes, ils ne nous atteignaient pas. Ce qui comptait, c’est ce qu’on pouvait faire avec eux, la loi de l’échange, le plaisir. Le grand désir de puissance et d’impunité s’accomplissait. On évoluait dans la réalité d’un monde d’objets sans sujets. Internet en opérait l’éblouissante transformation du monde en discours. Le clic sautillant et rapide de la souris sur l’écran était la mesure du temps » (p. 233).

    « Le vrai courage technologique était de « se mettre » à l’ordinateur dont la manipulation signifiait un degré supérieur d’accès à la modernité, une intelligence exigeant des réflexes rapides, des gestes de la main d’une précision inhabituelle, proposant sans arrêt dans un anglais incompréhensible des « options » auxquelles il fallait obtempérer sans délai – un objet implacable et maléfique, qui cachait dans le tréfonds de son ventre la lettre qu’on venait d’écrire, qui jetait dans une constante perdition. Qui humiliait. Contre lequel on se rebiffe, « qu’est ce qu’il me fait encore ! ». Le désarroi s’oubliait. On achetait un modem pour avoir Internet et une adresse électronique, éblouis de « naviguer » dans le monde entier sur AltaVista.
    Il y avait dans les nouveaux objets une violence pour le corps et l’esprit que l’usage effaçait rapidement. Ils devenaient légers. (Comme d’habitude, les enfants et les adolescents les utilisaient avec facilité et sans questions) »

    La machine à écrire, son cliquetis et ses accessoires, l’effacil, le stencil et le carbone, nous paraissaient relever d’une époque lointaine, impensable. Pourtant, quand on se revoyait, quelques années plus tôt, en train de téléphoner à X dans les toilettes d’un café, de taper un soir une lette à P sur l’Olivetti, il fallait bien reconnaître que l’absence de portable et de mail ne tenait aucune place dans le bonheur ou la souffrance de la vie » (p. 208-209)

    « Au milieu des années quatre-vingt-dix, à la table où l’on avait réussi à réunir un dimanche midi les enfants bientôt trentenaires et leurs amis/amies – qui n’étaient pas les mêmes que l’année d’avant, passagers et passagères d’un cercle familial d’où, à peine entrés, ils étaient ressortis – autour d’un gigot d’agneau – ou de tout autre plat dont, faute de temps, d’argent ou de savoir-faire, on savait qu’ils ne mangeaient pas hors de chez nous – et d’un saint-julien ou d’un chassagne-montracher – pour éduquer le goût de ces buveurs de Coca-Cola et de bière -, le passé indifférent. La conversation dominée par les voix masculines avait pour sujet le plus sérieux les compétences de leur « bécane » - terme sous lequel, restés au sens de vélo, on avait peine à identifier un ordinateur -, la comparaison du PC et du Mac, des « mémoires » et des « programmes ». Nous attendions débonnaires, qu’ils sortent de leur langage rebutant d’initié que nous n’avions pas envie d’éclaircir et retournent à l’échange de choses communes » (p. 198-199).

    Il ne s’agit pas, pour Annie Ernaux, de partir en croisade contre cet objet nouveau, ni contre les objets en général, mais d’imaginer (poétiquement !) combien ce fut effectivement une déferlante emportant beaucoup de choses sur son passage, beaucoup de vie, beaucoup d’humain. L’autrice semble dire : « Voilà ce que nous sommes », voilà ce que nous devenons dans l’usage généralisé de cet objet.

    On le voit, il y a matière à dispute à l’infini – avec charité chrétienne toujours !

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    Dispute 59

    Les marchandises, les choses 

    1 –
    Après les fêtes, un petit clin d’œil à la littérature - cette « parente » de la philosophie !
    L’écrivaine Annie Ernaux vient de recevoir le prestigieux prix Nobel de littérature.
    Une nomination qui a amené de nombreuses critiques, mais c’est la qualité de
    l’œuvre qui importe, plus que les prises de position contestables de l’autrice en
    matière de féminisme et de politique par exemple.
    Un de ses écrits – « Les Années », Gallimard Folio – a retenu mon attention. Elle
    rapporte une succession de faits, d’événements, « dans une forme nouvelle
    d’autobiographie, impersonnelle et collective ». Ceux d’entre nous qui ont connu
    cette même période (après-guerre jusqu’à aujourd’hui) retrouveront leur propre vie
    (De Gaulle, la 2CV, Mai 68,…), mais transformée par l’art de l’écrit, évidemment !
    Annie Ernaux, parmi mille sujets de la vie courante, traite des marchandises. Une
    description sans pitié ! Voici.
    2 –
    « Les lieux où s’exposait la marchandise étaient de plus en plus grands, beaux,
    colorés, méticuleusement nettoyés, contrastant avec la désolation des stations de
    métro, la Poste et les lycées publics, renaissant chaque matin dans la splendeur et
    l’abondance du premier jour de l’Eden.
    A raison d’un pot par jour, un an n’aurait pas suffi à essayer toutes les sortes de
    yaourts et de desserts lactés. Il y avait des dépilatoires différents pour les aisselles
    masculines et féminines, des protège-strings, des lingettes, des « recettes
    créatives », et des « petites bouchées rôties pour les chats, divisés en chats adultes,
    jeunes, seniors, d’appartement. Les aliments étaient soit « allégés », soit « enrichis »
    de substances invisibles, vitamines, oméga 3, fibres. Tout ce qui existe, l’air, le
    chaud et le froid, l’herbe et les fourmis, la sueur et le ronflement nocturne, était
    susceptible d’engendrer des marchandises à l’infini et des produits pour entretenir
    celles-ci dans une subdivision continuelle de la réalité et une démultiplication des
    objets. L’imagination commerciale était sans bornes. Elle annexait à son profit tous
    les langages, écologique, psychologique, se paraît d’humanisme et de justice
    sociale, nous enjoignait de « lutter tous ensemble contre la vie chère », prescrivait :
    « faites-vous plaisir », « faites des affaires ». Elle ordonnait la célébration des fêtes
    traditionnelles, Noël et la Saint-Valentin, accompagnait le ramadan. Elle était une
    morale, une philosophie, la forme incontestée de nos existences. La vie, la vraie.
    Auchan.
    C’était une dictature douce et heureuse contre laquelle on ne s’insurgeait pas, il
    fallait seulement se protéger de ses excès, éduquer le consommateur, définition
    première de l’individu. Pour tout le monde, y compris les immigrants clandestins
    entassés sur une barque vers la côte espagnole, la liberté avait pour visage un
    centre commercial, des hypermarchés croulant sous l’abondance. Il était normal que
    les produits arrivent du monde entier, circulent librement, et que les hommes soient
    refoulés aux frontières. Pour les franchir certains s’enfermaient dans des camions, se
    faisaient marchandise – inertes – mouraient asphyxiés, oubliés par le chauffeur sur
    un parking au soleil de juin à Douvres.
    La sollicitude de la grande distribution allait jusqu’à mettre à la disposition des
    pauvres des rayons de produits en vrac et bas de gamme, sans marque, corned-
    beef, pâté de foie, qui rappelaient aux nantis, la pénurie et l’austérité des anciens
    pays de l’Est » (p. 228-229)
    « Nous étions débordés par le temps des choses. Un équilibre tenu longtemps entre
    leur attente et leur apparition, entre la privation et l’obtention, était rompu. La
    nouveauté ne suscitait plus de diatribe ni d’enthousiasme, elle ne hantait plus
    l’imaginaire. C’était le cadre normal de la vie. Le concept même de nouveau
    disparaîtrait peut-être, comme déjà le progrès, nous y étions condamnés. La
    possibilité de tout s’entrevoyait. Les cœurs, les foies, les reins, les yeux, la peau
    passaient des morts aux vivants, les ovules d’un utérus à l’autre et des femmes de
    soixante ans accouchaient. Le lifting arrêtait le temps sur les visages… Un vertige
    prenait à la pensée du clonage, d’enfants portés dans un utérus artificiel, des
    implants cérébraux… d’une sexualité complètement indifférenciée, on oubliait que
    ces choses et ces comportements coexisteraient avec les anciens pendant un certain
    temps. » (o. 231).
    3 –
    « Nous étions débordés par le temps des choses ». Il y a une porosité entre les
    choses et le type d’homme qu’elles construisent. Pour le dire savamment ( !), il y a
    un caractère anthropologique des choses marchandes. Les choses « font » l’homme
    ou le défont.
    La question est de savoir comment nous recevons ce genre d’écrits. Trois réactions
    du lecteur se présentent :
    Nous jugeons que c’est une vision trop moralisatrice. Car nous pensons que c’est
    excessif et qu’il est bon à Noël de se réunir autour d’un bon repas de famille et
    d’échanger des cadeaux… et donc de faire des achats… dans les supermarchés !
    Ou bien l’autrice nous inflige sa vision désabusée et « fatiguée » du temps de la vie.
    Une vision nihiliste de la vie sans but, sans Dieu… Que du rien ! (nihil. Nous pensons
    alors que c’est excessif, que ça ne correspond pas à une conception habituelle de
    l’existence et que tout le monde n’est pas nihiliste.
    Ou bien mieux, nous pouvons voir dans ce miroir de ce que nous faisons, une
    question ouverte, ou une invocation (à quels dieux ?) L’autrice semble dire : « Voilà
    ce que nous sommes, voilà ce que nous devenons avec le temps des choses. Cette
    vision est plus précieuse que les lectures moralisatrices de cet ouvrage au style
    étonnant : une sorte d’écriture plate, sans effets. Annie Ernaux ne moralise pas – ce
    n’est pas le but de la littérature. Elle « révèle » la réalité des choses, leur vérité.
    N’est-ce pas aussi la visée de la philosophie ?
    La prochaine chronique offrira des extraits de ce livre sur le sujet du numérique ! Pas

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    Dispute 58

    Noël : Promesse tenue ?

    Quand il s’agit de « vivre un événement » - Noël en est un -, une promesse est toujours engagée : cet événement sera-t-il « prometteur » ou bien rien du tout ? Qui le sait ? Ça se dispute en effet, et ça peut être parfois bien douloureux !

    1 –
    Quand nous vivons un événement, nous avons à nous avancer au-devant de l’accomplissement de ce qu’il promet, sans trop savoir ce qui va se passer. Nous avons à nous risquer dans un peu ou beaucoup d’inconnu. Noël, c’est aussi du « non-savoir » : que sera cet enfant, ce qu’on dit de lui dès la naissance, peut-il être cru : le Sauveur de tous ses frères humains, est-il Dieu ou simplement un homme de notre race, ce qui n’est déjà pas si mal… ? Nos contemporains sont habités par cette question, au cœur même de leur intérêt pour la figure du Christ ?

    Comme une sortie de ski de fond dans le brouillard où il faut s’engager dans la purée, avant de voir le prochain poteau, Le poteau sera-t-il là, ne le manquerons-nous pas ? Votre chroniqueur a vécu cette aventure qu’il n’est pas prêt de renouveler !

    Pour l’événement de la nativité du Seigneur et la promesse qu’il contient, Il est facile de s’en sortir en disant que nous connaissons la suite ! Le Christ a prêché, est mort et est ressuscité, tout cela pour le salut du monde ! Promesse tenue, etc.

    Mais non, c’est complètement faux : le « non-savoir » subsiste, car la promesse de Dieu intègre notre propre réponse de foi (à l’événement). Et là, rien n’est joué a priori : serons-nous à la hauteur ?

    2 –
    Mais enfin, même si les promesses sont inconfortables, on continue d’en faire et d’en recevoir. Malgré les difficultés de la vie et le clair-obscur de l’existence, les hommes ne cessent de promettre, sans penser au risque zéro. Et si nous nous lançons dans des promesses, c’est avec l’idée motrice de la réussite. Il y a en l’homme quelque chose qui pousse à l’action, comme une joie d’agir, comme une action prometteuse : Spinoza l’appelait le connatus.

    Cette joie de promettre, on la retrouve dans les grands moments de notre vie – le mariage, une ordination…la promesse scoute… Mais aussi dans les marques de l’amitié du quotidien.

    On peut même aller jusqu’à « promettre d’être soi », comme le dit Ricoeur. Etre fidèle à soi : belle sagesse en effet.

    3 –
    Le grand philosophe Nietzsche, va jusqu’à dire que l’homme est un animal apte à promettre et que c’est la promesse qui fait la différence entre eux. Un homme qui « se porte garant de lui-même comme avenir », quelqu’un qui, à la fin de l’action, peut être fier « de ce qui a été enfin obtenu et qui a pris corps en lui, une véritable conscience de la liberté et de la puissance, un sentiment d’accomplissement parfait de l’homme. Cet homme affranchi, qui ose réellement promettre, ce maître de la volonté libre, ce souverain, comment ne saurait-il pas quelle est en cela sa supériorité sur tout ce qui n’ose promettre …. » (La généalogie de la morale).Quel éloge de la promesse !

    Autre exemple tiré de l’action politique La capacité de promesse importe grandement pour l’action publique. Hannah Arendt fait de la promesse une catégorie politique : pas de politique sans promesse. Elle montre que lorsque les hommes « se lient les uns aux autres par des promesses », ils mettent en œuvre « la capacité de disposer de l’avenir comme s’il s’agissait du présent ». C’est par cette faculté de promettre que l’homme est un être souverain et libre, au milieu de ses compagnons souverains et libres, libres par rapport au passé et même au présent. Elle dit : « L’homme a inventé le pardon contre l’irréversibilité du passé, et la promesse contre l’imprévisibilité de l’avenir », y établissant des « ilots de certitude dans un océan d’incertitude » (La condition de l’homme moderne).

    4 –
    Mais si belle soit la promesse, il reste que sa fragilité est bien là : il est possible de trahir ! « Pouvoir promettre c’est aussi pouvoir rompre sa parole » (Ricoeur, Parcours de la reconnaissance). Pour le passé, le péril de la mémoire, c’est l’oubli – voir dispute précédente -, pour l’avenir, le péril de la promesse, c’est la trahison. Quelle honte, si tel était notre cas.

    5 –
    Grandeur immense de la promesse dans sa fragilité même. C’est cela aussi Noël. Eh bien oui, puisque nous y sommes, « Joyeux Noël ! »

    « Joyeux Noël » à une lectrice de Chicago – tout de même, hein ! -, aux lecteurs de Périgueux, de Saumur, de Paris, à mes lecteurs du voisinage. Ces chroniques vont être bientôt lues au Japon, ce serait la gloire. Dieu préserve le pauvre chroniqueur de la démesure : les philosophes grecs n’aimaient pas ça ; ils disaient « rien de trop » (mèdèn agan) !

    Promis : les chroniques suivantes seront plus détendues, après ces dernières, bien serrées ! Ne vous découragez pas, lecteur !

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    Dispute 57

    Noël : une mémoire en partage

    L’annonce joyeuse d’Isaïe, 9,6, « Un enfant nous est né », est reprise chaque année
    pour fêter la nativité du Seigneur. Nous la faisons remonter à notre mémoire
    chrétienne. Et même à la mémoire de toute l’humanité ? Ca se dispute, mais
    pourquoi pas ?

    1 –
    C’est ce que pensait une philosophe de renon, Hannah Arendt (1906-1975). Elle qui
    ne se réclamait pas du christianisme – elle était juive -, reprend ce message
    chrétien par excellence et en voit la portée universelle pour l’humanité entière.
    Hannah Arendt pense qu’au cœur des malheurs du monde, - par exemple, les
    épreuves épouvantables du siècle dernier (nazisme, stalinisme…) qu’elle a connues,
    les hommes continuent de croire à la vie et qu’on peut espérer pour l’avenir.
    L’histoire repart de façon privilégiée, dit-elle grâce au pouvoir de la natalité. La
    capacité de créer du nouveau n’est-elle pas, au plus haut point, attachée à la
    naissance d’un nouvel être ? Elle dit : « Seule l’expérience totale de cette capacité
    peut octroyer aux affaires humaines la foi et l’espérance »
    Et ce qui est remarquable, c’est qu’elle en appelle à une phrase de l’Evangile :
    « C’est cette espérance et cette foi dans le monde qui ont trouvé sans doute leur
    expression la plus succincte, la plus glorieuse dans la petite phrase des Evangiles
    annonçant leur « bonne nouvelle » : « Un enfant nous est né » (Condition de
    l’homme moderne, Œuvres, Gallimard, p. 259).

    2 –
    Ainsi la nativité du Seigneur serait un événement inscrit pourrait-on dire dans le
    patrimoine mondial de l’humanité. Elle serait sédimentée dans les couches profondes
    de notre mémoire.
    Saint Augustin (354-430) a écrit des choses admirables sur la mémoire, dans le beau
    livre de ses Confessions – Lisez-le, il existe en livre de poche. Il parle des « grands
    espaces » et des « vastes palais de la mémoire ». « Quand je suis dans ce palais,
    j’appelle les souvenirs pour que se présentent tous ceux que je désire ». Parmi ces
    souvenirs enclos dans la mémoire, il y a bien sûr les choses de la vie passée, les
    choses humaines (événements familiaux, personnels, sociaux, certains dramatiques,
    d’autres heureux…). Mais il y a aussi les événements religieux. La nativité du
    Seigneur est de ceux-là. « Tu (Dieu) habites certainement en elle (la mémoire),
    puisque je me souviens de toi depuis le jour où je t’ai connu ; et c’est en elle que je te trouve, quand j’évoque ton souvenir » (Conf. X,36).

    3 –
    Mais que produit d’aussi considérable cet acte de mémoire ? Le philosophe Aristote
    (384-322 av J-C) avait bien pris soin de distinguer deux types de mémorisation : la
    mémoire (mnémè) comme simple présence d’une image du passé révolu ; et la
    mémoire (anamnèsis) comme présence d’une image du passé non révolu. L’une est
    utile, certes, mais la deuxième a la capacité de faire vivre et de créer du nouveau, de l’histoire.
    C’est bien le cas pour la nativité du Seigneur : si nous nous en souvenons, c’est bien
    qu’elle nous fait vivre et qu’elle est présence d’un passé non révolu. Elle n’est pas
    du passé pur, mais, comme le dit merveilleusement Augustin, elle est « le présent
    d’un passé ». Ce présent du passé fait que la nativité du Seigneur est un
    événement actuel : ce Noël 2022, avec le monde tel qu’il va, qui ne ressemble à
    aucun autre Noël passé ni à venir.

    4 -
    Le contraire de la mémoire, c’est l’oubli. Paul Ricoeur (1913-2005) dit à ce sujet :
    « Mémoire heureuse, donc ? Certes, et pourtant l’oubli ne cesse de hanter cet éloge
    de la mémoire et de sa puissance, l’oubli, ce prédateur du temps, ‘l’oubli qui ensevelit nos souvenirs’ (Augustin) » (Parcours de la reconnaissance, p. 192). L’oubli est quelque chose de tragique quand il s’agit de mémoire vivante (anamnèse).
    Qu’en serait-il de l’histoire humaine si cette phrase « un enfant nous est né » n’était
    plus entendue ? Le psaume le dit avec douleur : « Je veux que ma langue s’attache
    à mon palais si je perds ton souvenir, si je n’élève Jérusalem, au sommet de ma joie
    (Psaume 136, 5-6).
    La fête religieuse de Noël sauve de l’oubli : elle le fait de façon toute simple, naïve
    presque, en accomplissant les rites annuellement répétés : la même messe de la
    nuit, les mêmes chants, les mêmes lectures bibliques, la même crèche, les mêmes
    vœux de « Joyeux Noël ». Les chrétiens portent la responsabilité considérable et
    douce à la fois, de mémoriser pour tous, la phrase : « Un enfant nous est né ».

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    Dispute 55

    Nos malheurs : qu’en faire ? Que penser ?

    1

    L’actualité hélas ne cesse d’exposer à la face de tout le monde, les malheurs de l’Église : maintenant, les abus commis par les plus hautes autorités ecclésiales, et demain révélera d’autres délits, le temps que la vérité continue de se faire.

    On peut considérer que ce que nous vivons, au sein de notre Église en ce moment est un véritable malheur pour elle et pour chacun de ses membres, chacun de ses acteurs. En ce moment, nous sommes tous dans le malheur, non ?

    Que penser, que faire dans le malheur ? Évidemment tout faire pour que le mal qui en est l’origine soit éradiqué. Mais tel n’est pas le but de cette chronique.

    2

    Simone Weil distingue deux situations, dans ce drame du malheur ? La première va jusqu’à la possible mort de l’âme. Elle dit que la souffrance du malheureux « pulvérise l’âme », la met en morceaux, « par la brutalité mécanique des circonstances ». Quel drame, si notre âme est atteinte dans son fonctionnement même ? Ce peut être le cas.

    La seconde est ce qui peut se passer quand l’âme n’est pas anéantie, mais en totale souffrance. Simone Weil dit que cette souffrance paradoxalement n’est pas à rejeter puisqu’elle est là de toute façon : nous ne la provoquons pas pour nous faire mal. Notre souffrance, si elle est accueillie – comme nous pouvons le faire, tant bien que mal - est une réponse au malheur. Une des grandes réponses.

    La réponse de Job à ses malheurs extrêmes qui l’amène à maudire le jour de sa naissance et à récriminer contre Dieu à la limite du blasphème, ce fut sa souffrance.

    Ce qui l’a sauvé au cœur de cette souffrance, dit Simone Weil, ce fut la beauté de la création : celle-ci « malgré tout », est belle. La dernière partie du livre de Job est une hymne d’une poésie extrême à la création : à lire sans faute ! Ce qui l’a sauvé, c’est le Dieu créateur ! La beauté du monde lui a permis de se maintenir ferme, dans la souffrance même.

    Dans nos malheurs, il faut maintenir cette certitude – que Simone Weil a inscrit dans ses « Cahiers » : « Et pourtant le monde est beau ». Et à cause de tout cela elle écrit : « Que la souffrance soit un mal, rien ne force à l’admettre ». Cela fait réfléchir.

    3

    Elle va plus loin, pour rejoindre non plus la beauté et le bonheur de la création, cette fois-ci, mais le malheur de la croix du Christ. Cette juive attirée dans une expérience mystique inouïe, par la figure du Christ, a compris que le message chrétien était la croix, purement et simplement.

    Pour elle le Christ seul est la vérité du malheur : sa croix l’éclaire. « La seule source de clarté assez lumineuse pour éclairer le malheur est la croix du Christ. À n’importe quelle époque, dans n’importe quel pays, partout où il y a un malheur, la Croix du Christ en est la vérité… Le malheur sans la croix, c’est l’enfer et Dieu n’a pas mis l’enfer sur terre ».

    Elle dit : « Le Christ était un malheureux…Le Christ guérissant des infirmes, ressuscitant des morts : c’est la partie humble, humaine, presque basse de sa mission. La partie surnaturelle, c’est la sueur de sang, le désir non satisfait de trouver une consolation auprès de ses amis, la supplication d’être épargné, le sentiment d’être abandonné de Dieu »

    Simone Weil confie au Christ en croix, la douleur de nos malheurs. C’est pourquoi elle affirme : « La croix du Christ est notre patrie ».

    4

    Ces choses étant dites et qui peuvent être crues – mais nous sommes libres -, est-ce que nos pauvres sentiments humains peuvent suivre ? Ne sommes-nous pas condamnés à la tristesse ? Simone Weil nous aidera à nouveau : la suite sera donnée à la chronique 56 !

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    Dispute 54

    L’attention : un exercice ou une mystique ? Leçon de Simone Weil

    Ça se discute en effet. Nous devons à la philosophe Simone Weil (1909-1943), une exhortation à l’attention, sans égale. Très jeune, elle fait cette expérience quasi mystique : « [À quatorze ans] après des mois de ténèbres intérieurs j’ai eu soudain et pour toujours la certitude que n’importe quel être humain, même si ses facultés sont presque nulles, pénètre dans ce royaume de la vérité réservé au génie, si seulement il désire la vérité et fait perpétuellement un effort d’attention pour l’atteindre » (Œuvre, Quarto, Gallimard, p. 769).

    1

    L’attention, c’est bien une grande question pour nous : nous avons rencontré telle personne, y avons-nous prêté toute notre attention ? Ou bien l’avons-nous effleurée par paresse ou pire, par incompétence.

    Or pour Simone Weil il s’agit bien de développer cette compétence plus précieuse que tout. Et pour cela il faut s’exercer. Comme il y a pour le corps les exercices physiques, il y a des exercices propres à l’intelligence : il y a à s’exercer à l’attention. Mais enfin, il y faut aussi et d’abord une « mystique » !

    2
    Quand il s’agit de « décrire » l’attention, elle y voit la mise à distance des autres pensées, une sorte de purification de nos pensées qui vont dans tous les sens.

    « L’attention consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l’objet, à maintenir en soi même à proximité de la pensée mais à un niveau inférieur et sans contact avec elle, les diverses connaissances acquises qu’on est forcé d’utiliser. La pensée doit être, à toutes les pensées particulières et déjà formées, comme un homme sur une montagne qui, regardant devant lui, aperçoit en même temps sous lui mais sans les regarder, beaucoup de forêts et de plaines. Mais surtout, la pensée doit être vide, en attente, ne rien chercher mais être prête à recevoir dans sa vérité nue, l’objet qui va y pénétrer ».

    L’attention est autre chose que la recherche. Pour l’attention, il n’y a pas à rechercher, on trouve !

    « [Quand on se trompe], la cause est toujours qu’on a voulu être actif ; on a voulu chercher. Les biens les plus précieux ne doivent pas être cherchés, mais attendus »

    « L’attention est un effort, le plus grand des efforts peut-être, mais c’est un effort négatif. Par lui-même il ne comporte pas la fatigue. Quand la fatigue se fait sentir, l’attention n’est presque plus possible, à moins qu’on soit déjà bien exercé ; il vaut mieux alors s’abandonner, chercher une détente, puis un peu plus tard recommencer, se déprendre et se reprendre comme on inspire et expire ».

    3

    Par delà cette question de l’exercice de l’attention qui peut paraître scolaire, il y a toute une mystique en jeu, c’est-à-dire, les questions du mal, de Dieu, de la création, de la beauté, etc.

    - Elle souligne une difficulté de l’attention qui peut nous surprendre : il y a comme le travail du mal quand nous rechignons à l’attention, il y a une tentation assez redoutable à ne pas prêter attention.

    « 20 minutes d’attention intense et sans fatigue valent infiniment mieux que 3 heures de cette application aux sourcils froncés qui feraient dire « j’ai bien travaillé ». Mais malgré l’apparence, c’est aussi beaucoup plus difficile. Il y a quelque chose dans notre âme qui répugne à la véritable attention beaucoup plus violemment que la chair (le corps) ne répugne à la fatigue. Ce quelque chose est beaucoup plus proche du mal que la chair. C’est pourquoi, toutes les fois que l’on fait vraiment attention, on détruit du mal en soi. Si on fait attention avec cette attention, un quart d’heure d’attention vaut beaucoup de bonnes heures »

    - L’inattention est un « crime » envers la beauté du monde et des êtres. Simone Weil a des pages admirables sur la beauté du monde : elle y voit un véritable « sacrement »

    « Combien de fois la clarté des étoiles, le bruit des vagues de la mer, le silence de l’heure qui précède l’aube viennent-ils vainement se proposer à l’attention des hommes ? Ne pas accorder d’attention à la beauté du monde est […] un crime d’ingratitude […] puni par le châtiment d’une vie médiocre. »

    - Il n’est pas habituel de faire le lien entre les études scolaires et la religion. Or pour elle, les études attentives mènent vers Dieu lui-même. Il y a là une « attention la plus haute » :

    « L’attention est la seule faculté de l’âme qui donne accès à Dieu. La gymnastique scolaire exerce une attention inférieure, discursive, celle qui raisonne. Mais menée avec une méthode convenable, elle peut préparer l’apparition dans l’âme d’une autre attention, celle qui est la plus haute, l’attention intuitive »

    4

    Cela a des conséquences pour la vie religieuse elle-même. L’attention a à voir avec l’attente : « L’attente de Dieu » est le titre d’un recueil de pensées rassemblées pour les premières éditions. L’attention, c’est ni plus ni moins, l’attente de Dieu, quand il viendra, tel qu’il choisira de venir.

    On nous dit qu’elle récitait le Notre Père avec attention, en grec, et qu’elle recommençait la récitation si elle avait eu des distractions :

    « Il est impossible de prononcer (cette prière) une fois en portant à chaque mot la plénitude de l’attention, sans qu’un changement peut-être infinitésimal, mais réel s’opère dans l’âme »

    « La qualité de l’attention est pour beaucoup, dans la qualité de la prière. La chaleur du cœur ne peut pas y suppléer » (p. 83).

    5

    Une leçon de vie à retenir, bien utile pour notre style de relation au monde, aux autres, à la terre, aux êtres vivants, à Dieu. Nous qui sommes, selon le diagnostic des psychologues, au temps de « la durée d’attention limitée », à l’âge des brèves lectures, des écoutes flottantes » (Jean Lacoste, préface à Simone Weil, De l’attention, Bartillat 2018, p. 18). Petit livre à conseiller.

    Pour finir : « L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité » (Lettre à Joë Bousquet).

    Ou encore : « Attente, attention, silence, immobilité à travers la souffrance et la joie »

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    Dispute 53

    Il y a révolte et révolte : Albert Camus

    Il y a révolte et révolte en effet et cela mérite une disputation ! S’il est un homme révolté, c’est bien lui, Albert Camus. Il force notre admiration par la lucidité et le courage dont il a fait preuve dans les nombreux combats qu’il a menés ; mais aussi par son style d’homme, et son style de révolte.

    1
    Sa vie mérite d’être connue
    Voici un homme, un intellectuel éblouissant, né en Algérie (pied noir) en 1913 d’une famille modeste, y ayant vécu jusqu’à l’âge de 26 ans, pour développer ensuite en France une carrière, de journaliste, romancier, dramaturge, essayiste. Son existence fut brève - 46 ans -, en raison d’un tragique accident d’automobile survenu en1960 à Villeblevin dans l’Yonne. Dans sa sacoche retrouvée dans la voiture, il avait le manuscrit de la dernière de ses œuvres : Le premier homme, À lire ! Camus repose dans le cimetière de Loumarin, charmant petit village de la vallée du Lubéron dans le Vaucluse… où nous aimerions bien nous rendre un jour !

    2
    Ses engagements dans la vie publique sont impressionnants

    - En 1945 il est le seul intellectuel occidental à dénoncer l’usage de la bombe atomique, 2 jours après Hiroshima.

    - En 1951, dans son essai L’homme révolté, il écarte toute ambiguïté à l’égard du régime communiste. Il dénonce la monstruosité du stalinisme à une époque où l’intelligentia française était communiste sans nuances. Cela lui vaut des inimitiés dans les milieux intellectuels : rupture avec Jean-Paul Sartre.

    - Son grand combat, ce fut le destin tragique de l’Algérie lors de la guerre d’indépendance. Il dénonce les inégalités qui frappent les musulmans d’Afrique du Nord, dans le cadre de la colonisation. Mais il dénonce aussi les caricatures du pied-noir exploiteur. Il prône une trêve civile, face aux violences des deux côtés : les pieds noirs opposés à l’indépendance et les Algériens représentés par le FLN. Extrême violence de la guerre d’Algérie, dont il est le témoin privilégié. Il était contre la colonisation, il aurait voulu une fédération des deux communautés dans une seule nation. Mais il n’a pas anticipé une indépendance inévitable. En tout cas il dira : « J’ai aimé avec passion cette terre où je suis né, j’y ai puisé tout ce que je suis et je n’ai séparé dans mon amitié aucun des hommes qui y vivent » (Camus).

    - Le 16 octobre 1957 est une grande date pour Camus : il reçoit le prix Nobel de littérature. Dans son discours il a cette phrase célèbre qui en dit long sur l’humanité de Camus : « J’ai toujours condamné la terreur. En ce moment on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère ». Cette réponse lui sera reprochée. Il refuse, dans son concept de révolte, que tous les moyens sont bons, ceux de la violence et de la terreur.

    3
    Son roman, La Peste a certainement été lu par certains (dans leur jeunesse). Mais lu sans trop se poser la question de la nature de cette peste. À lire ou relire absolument !

    Dans une foule en joie, inconsciente, rampe une épidémie la peste ; les rats se répandent et meurent, ainsi que les hommes. Le docteur Rieux dénonce l’indifférence de ses concitoyens de la ville d’Oran, et se donne corps et biens au soin de la population. Voilà sa révolte : contre l’inconscience d’un mal qui est là ; et pour le soin des personnes, dans un engagement absolu.

    De quelle peste s’agit-il ? N’est-elle pas une métaphore d’un fléau qui survient dans l’histoire des hommes ? Mais duquel ? Camus écrit : "Tout le monde sait que les pestes ont une façon de se reproduire dans le monde, mais d’une manière ou d’une autre, nous avons du mal à croire en celles qui s’écrasent sur nos têtes depuis un ciel bleu. Il y a eu autant de pestes que de guerres dans l’histoire, mais toujours des pestes et les guerres prennent les gens également par surprise."

    Le mal rampant ce peut-être la violence sournoise d’idéologies violentes. Pour le bien des peuples, on use de la violence révolutionnaire qui en fait les détruit. On peut penser aux régimes totalitaires, au nazisme, au communisme soviétique, au stalinisme. Voici l’avis de Marc Crépon : « De quoi donc la peste est-elle la métaphore ? De rien moins que la contagion de ce consentement à la violence, dans lequel Camus n’a cessé de voir et de combattre, sa vie durant, le signe le plus durable et le plus redoutable du nihilisme de notre temps ».

    Camus fut cet homme qui a redouté plus que tout d’avoir honte : « Cela fait longtemps que j’ai honte, honte à mourir d’avoir été, fût-ce de loin, dût-ce dans la bonne volonté, un meurtrier à mon tour… J’ai appris cela, que nous étions tous dans la peste. »

    Il y a révolte et révolte, et celle de Camus réfléchit sur les moyens de la révolte. Il se refuse la violence révolutionnaire : « Je me disais alors, que si l’on cédait une fois, il n’y avait pas de raison de s’arrêter. Il me semble que l’histoire m’a donné raison, aujourd’hui c’est à qui tuera le plus. Ils sont dans la fureur du meurtre et ils ne peuvent pas faire autrement ».

    Moralité : « Nous sommes tous dans la peste » : vigilance orange de la pensée, et courage de l’action.

    4
    Révolte et révolution

    Mais il est un autre type de révolte que la révolution. La révolte, pour Camus, c’est un « non » fait à la condition humaine menacée, attaquée. Mais c’est autant un « non » aux pratiques et aux idéologies violentes, qui ne manquèrent pas dans cette période. « Contrairement à la révolution, le rebelle n’a pas de plan, il agit tout simplement » « Le révolutionnaire a la volonté de « transformer le monde » (Marx) alors que le révolté veut « changer la vie » (Rimbaud) » (je ne connais pas l’auteur de cette citation, hélas : au secours lecteurs !)

    Vers une nouvelle chronique ? Eh bien oui, encore une puisqu’elles s’appellent les unes les autres. Dans son essai L’homme révolté, paru en 1951. I faudra bien en parler ! En attendant, il faut lire le théâtre de Camus, ses lettres (sa correspondance avec Maria Casarès, une splendeur !) Un grand homme, simple, cordial, libre, courageux et profond. Un modèle de l’intellectuel engagé pour aujourd’hui encore. Bonnes lectures !

    Je retiens : « Je n’ai séparé dans mon amitié aucun des hommes qui y vivent » (Camus)

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    Dispute 52

    La révolte, point de départ majeur de la réflexion philosophique

    Ca se dispute en effet, car il y a plusieurs « points de départ » qui font que nous sommes embarqués dans une réflexion philosophique au long cours ! Des points de départ, comme des « départs de feu » dont nous avons été témoins récemment.

    Nous avons interrogé nos maîtres prestigieux – passage obligé, toujours, et combien enrichissant – et nous avons vu dans une dispute précédente, que pour Platon, c’était l’émerveillement, pour Aristote, l’étonnement.

    Il est un autre point de départ de la philosophie qui est l’inverse de celte voie de l’émerveillement, car tout n’est pas merveilleux dans le monde ! Il s’agit de la révolte. Voilà une belle dispute : émerveillement ou révolte ?

    1
    Dans l’émerveillement, notre esprit découvre combien le monde est beau, et il y exerce sa réflexion philosophique : comment se fait-il que tout cela soit si beau ? Comment le maintenir en cet état, etc.

    Mais le risque est de se cacher le côté sombre de la condition humaine, de ses douleurs, de ses drames, et de traverser l’existence en se mettant à l’abri des malheurs du monde, C’est tellement facile d’oublier la part tragique du monde et de vivre « à l’écart du grand nombre » (le poète Maurice Fombeure)

    Sans cet affrontement à la dure réalité du monde, démarrerions-nous une réflexion ? L’absurde, si cher à Camus, est révoltant et fait réfléchir. Nous sommes affectés, et révoltés. Nous faisons de la philosophie parce que nous sommes des révoltés.

    2
    Cette révolte prend les aspects de la contrariété, de la négation, de la protestation, de l’épreuve ou du scandale.

    - Au départ de la réflexion philosophique, il y a cette rencontre dérangeante de la contrariété, ou d’une « négation vécue ». On n’aime pas être contredit ! On rentre alors en résistance. C’est cela la révolte : une réaction à l’absurde qui contredit le sens de la vie, qui contredit nos aspirations au bonheur, le nôtre et celui de tous. La philosophie est toujours une réaction.

    Et il faudrait s’attaquer à la forteresse de la contradiction : « A l’origine de la philosophie, il n’y a pas une proposition positive, mais une négation vécue » (Paul Gilbert, Violence et compassion, p. 27).

    - On peut encore parler de « protestation  ». Une protestation. « En son origine, la philosophie ne prend pas la forme paisible d’une réponse à l’attrait de l’intelligence vers un plus ou un mieux connu, mais celle d’une protestation contre l’injustice et le mensonge, c’est-à-dire contre ce qui ne devrait pas être… La première expression de l’intelligence humaine est de « protester », mot qui signifie « rendre témoignage devant… » (p. 29). Par exemple, nous devons attester que ce qui prime, ce n’est pas la violence, la mort, l’oppression, la vulgarité…mais que c’est le bien.

    Ce qui permet de liquider une fausse image de la philosophie, comme science abstraite, neutre, froide… Le même P. Gilbert : « … le travail philosophique n’est pas réductible à une interprétation intellectuelle de la réalité puisqu’il provient moins d’un étonnement que d’une protestation contre ce qui est et ne devrait pas être. Ce ne sont pas seulement les interrogations de l’intellect qui soutiennent la réflexion philosophique, mais une inquiétude  »

    - Les maux et les malheurs des hommes sont une épreuve pour la pensée : « Comment accéder à la sagesse qui permet à chacun de prendre une juste mesure de son destin sans avoir jamais été confronté à l’épreuve qui le met face à la fragilité de cette vie qu’un rien peut briser ? En un mot, sans être passé par l’épreuve qui le fait vaciller jusque dans ses certitudes les plus assurées ? Un tel type d’épreuve est le tragique même, face nue de sa condition de vivant mortel »

    Le tragique a été mis en scène dans le théâtre antique de façon indépassable : il faut lire Eschyle ! Camus aussi dans son théâtre.

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    Hannah Arendt rappelle à sa manière magistrale qu’on ne peut pas fuir notre condition tragique et en rester à « l’étonnement admiratif » :

    « Je me suis arrêté sur deux sources dont est née la pensée, telle que nous la connaissons historiquement, l’une grecque, l’autre romaine, et ces sources diffèrent à tel point qu’elles en sont presque opposées. D’une part l’étonnement admiratif devant le spectacle qui entoure l’homme et que son corps et son esprit le mettent à même d’apprécier ; d’autre part, la cruelle extrémité qui consiste à être jeté dans un monde dont l’hostilité écrasante, dominé par la peur et que l’homme s’efforce à tout prix de fuir » (Hannah Arendt, La vie de l’esprit, p. 213).

    Mais dans un deuxième temps, tout aussi fondamental, Hannah Arendt dit que l’expérience du scandale et de la révolte, suppose une expérience antérieure : celle, positive, de l’étonnement, sinon, il n’y aurait évidemment pas de sens à la révolte. Avant l’étonnement devant la violence et le mal, il y a l’étonnement devant le bien, le beau, le vrai. Sinon, la révolte serait une réaction nihiliste ou une réaction idéologique, faisant fi du bien des personnes, en embarquant les hommes dans une violence à leur endroit

    Car l’horreur sans voix vis-à-vis de ce que l’homme peut faire et de ce que le monde peut devenir, est, à beaucoup d’égards lié à l’étonnement sans voix de la reconnaissance d’où surgissent les questions de la philosophie » (« L’intérêt pour la politique », cité par Véronique Albanel, Amour du monde, La nuit surveillée, p. 299).

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    Dispute 51

    L’émerveillement

    Nos chroniques philosophiques se poursuivent, miraculeusement sans doute. Nous en sommes à la 51ème. Bravo lecteur fidèle : quel courage.

    Il peut être intéressant au début de la reprise de ce parcours de réflexion au long cours, de s’interroger : au fait pourquoi philosophons-nous ? La première réponse qui se signale : mais c’est parce que la réalité, la vie, l’histoire nous « affectent »

    Ce sont des « affects » qui « font partir » la philosophie, comme on parle d’un départ de feu, souvent difficile à maîtriser, tel ceux que nous avons connu récemment.

    La réponse traditionnelle affirme que c’est l’émerveillement qui est le premier de ces affects. Avec l’émerveillement, nous sommes chez Platon. Mais il s’agit de l’étonnement et nous suivons Aristote. Et puis, il ne faut pas oublier un départ de feu essentiel : la révolte, et nous sommes chez Camus.

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    L’émerveillement
    Nous devons à Platon cette doctrine qui veut que la philosophie débute par l’émerveillement : « Cette attitude, qui consiste à s’émerveiller, est typique du philosophe. La philosophie en effet ne commence pas autrement » (Théetète 155d).

    Il ajoute aussitôt, se servant d’un mythe, comme il a coutume de le faire, que l’émerveillement (thaumazein en grec) -, engendre un savoir digne des dieux (Isis étant la messagère des dieux auprès des hommes). Il y a selon lui quelque chose de divin dans l’émerveillement.

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    L’étonnement
    Aristote a traité aussi de ce sujet du commencement de la philosophie. Il dit : « Les hommes ont commencé à philosophe, maintenant comme à l’origine, mus par l’étonnement… ».

    Pierre Gilbert voit dans l‘étonnement, sa dimension sacrale, religieuse : « L’étonnement naît d’un spectacle inquiétant qui transporte dans un pays étrange où le voyageur n’a plus de sécurité ni d’évidences. Nous sommes étonnés quand notre monde habituel se fissure et laisse apparaître un monde nouveau, imprévu, peut-être insaisissable, et par là terrifiant. Ce monde a une force inquiétante. L’étonnant est tremendum… Il est aussi merveilleux, désirable, attirant. Le tremendum est paradoxalement fascinans… En me laissant émerveiller, j’accueille une étrangeté que je ne peux pas mesurer à l’aune de mes habitudes » (La simplicité du principe, p. 40).

    On peut distinguer l’étonnement d’Aristote et l’émerveillement de Platon. Celui-là est plus ample, plus complet. L’étonnement se situe au niveau du problème à résoudre ponctuellement, l’émerveillement au niveau du mystère à recevoir et faire fructifier à l’infini. En effet « pour Aristote, l’étonnement est en pratique destiné à s’éteindre naturellement quand est trouvée la solution à la difficulté qui l’a engendrée… Pour Aristote, contrairement à Platon, l’étonnement ne naît pas du dynamisme de l’esprit, mais de la pression des faits et de l’inadéquation de nos savoirs antérieurs. L’étonnement force à constituer des jugements nouveaux qui reflètent plus exactement la complexité du réel. Au terme de ce travail, le sentiment d’étonnement n’a plus de raison… (p. 42-43).

    Cette différence entre problème et mystère a été bien étudiée par le philosophe Gabriel Marcel. « Là où il y a problème, je travaille sur des données placées devant moi, mais en même temps tout se passe comme si je n’avais pas à m’occuper de ce moi en travail. Il n’en est pas de même là où l’interrogation porte sur l’être… Par là nous pénétrons dans le méta-problématique, c’est-à-dire dans le mystère. Un mystère c’est un problème qui empiète sur ses propres données, qui les envahit et se dépasse par là même comme problème » (Être et avoir, Aubier, p. 250).

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    L’admiration

    Paul Gilbert évoque à la fin d’un de ses livres, l’affect de l’admiration. Nous ne sommes pas loin de l’émerveillement et de l’étonnement, émerveillement et étonnement que les choses s’offrent à nous les humains, si belles et là, disponibles spécialement pour nous. « On a pu dire que l’origine de la philosophie, le principe qui engage et accompagne tout son déploiement, est l’étonnement. Mais ce qui scelle son mouvement, ce qui le consacre ultimement et affermit son sens, c’est l’admiration. L’admiration est accompagnée par le ravissement et le consentement. Elle exerce une extase et remplit d’une plénitude inattendue. Elle réjouit l’esprit et l’exauce. Elle est aujourd’hui difficile, en nos temps de gloire tonitruante des sciences de leurs images et de nos scepticismes… (La patience d’être, p. 300-301).

    D’autres auteurs parlent de ces affects de l’émerveillement et de l’étonnement, de manière merveilleuse : Hannah Arendt par exemple.

    « Il existe une sorte de gratitude fondamentale pour tout ce qui est comme il est (Hannah Arendt, cité par Elisabeth de Fontenoy, Actes de naissance, Seuil, p. 186)
    « Que soit béni d’exister ce qui existe » (Auden, cité par Hannah Arendt, La vie de l’esprit, PUF, p. 505).
    « L’étonnement, point de départ de la pensée, n’est pas le fait d’être intrigué, surpris ou perplexe ; il comporte de l’admiration… Le discours (philosophique) prend alors forme de louange, glorification non pas d’un phénomène particulièrement saisissant, ou de la totalité des choses de l’univers… » (Hannah Arendt, La vie de l’esprit, p. 169). La louange, la glorification ! Nous ne sommes peut-être pas loin du religieux à nouveau !

    « Le monde ne mourra jamais par manque de merveilles mais uniquement par manque d’émerveillement » (Gilbet Keit Chesterton).

    « Tout ce qui est beau doit être partagé » (Fanny Ardant (La Croix Hebdo)

    Prochaine chronique : la révolte, évidemment. A bientôt.

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