TEMOIGNAGE de Roger Pacreau

TEMOIGNAGE Roger Pacreau AUMONIER DE PRISON lors de la journée diocésaine 2020 des diacres

Avant de témoigner sur ma mission d’aumônier de prison, je voudrais en préambule vous présenter quelques chiffres parfois surprenants.
En effet, à ce jour en France, une personne sur mille est en prison. Au 1er janvier 2O2O, 70 651 personnes étaient détenues dans les prisons pour 61 080 places opérationnelles. Un record auquel il faut ajouter environ 12 000 personnes, comprenant les placements sous surveillance électronique ou bracelets électroniques, et certains aménagements de peine comme les placements à l’extérieur.
La population carcérale est très masculine. Environ 3 200 femmes détenues (3,8 % de la population carcérale). Population plutôt jeune (les moins de 30 ans constituent environ 45 % des personnes sous écrou).
Malgré tout, la population des plus de 60 ans augmente. Le nombre a été multiplié par 6 en 25 ans.
La mort est aussi un phénomène omniprésent en détention. Environ 250 personnes chaque année dont 130 suicides en 2019 (7 fois plus qu’à l’extérieur). Les problèmes de santé sont également importants. La santé mentale est un problème massif. On estime qu’une personne détenue sur quatre souffre de troubles psychotiques et un tiers à la moitié ont un traitement médicamenteux.
La population carcérale est en général peu diplômée : 2 % n’ont jamais été scolarisés ; 5 % ne parlent pas le français ; 22 % échouent au test de lecture. Une personne sur deux n’a pas de diplôme. En prison, seule une personne sur 4 a la possibilité de travailler et la grande pauvreté est un phénomène régnant.
Alors comment loge-t-on tout ce petit monde ? Dans 186 prisons dont 20 pour notre région Nouvelle Aquitaine. Un taux d’occupation moyen de 116 % et qui peut aller jusqu’à 138 % en maison d’arrêt, voire 200 % dans certains établissements. Le nombre de personnes détenues a été multiplié par 2,4 ces 40 dernières années, d’où les chiffres de surpopulation.

Je vous ai fait une présentation du monde carcéral. Mais on oublie trop souvent que les personnes détenues ont généralement des proches au-dehors également touchés par la prison. On peut estimer aujourd’hui qu’il y a plus de 400 000 personnes concernées par l’incarcération d’un proche dont plus de 90 000 enfants.
Après vous avoir présenté tous ces chiffres qu’il me paraît important d’entendre pour mieux cerner cet univers si particulier, permettez-mois d’entrer maintenant dans cette belle mission à laquelle j’ai été appelé lors de mon ordination en avril 2012.
« Chaque fois que je franchis le seuil d’une prison pour une célébration ou pour une visite, je me demande toujours : pourquoi eux et pas moi ? »…
Cette phrase n’est pas de moi, elle est du pape FRANCOIS mais je pense que chaque aumônier, chaque personne qui entre dans ces lieux peut la faire sienne. L’aumônier entouré d’une équipe est envoyé en mission dans ces lieux où passent, pour un temps de plus en plus long, des hommes et des femmes profondément marqués par l’échec et l’exclusion. Nous essayons de témoigner auprès de tous, de l’évangile, dans les rencontres individuelles, dans les réunions de groupes, dans les célébrations.
Aumônier de prison. Que peut-on mettre derrière cette mission, quelle dimension ?
1ère dimension : Je veux être, mais c’est bien sûr le lot de tout aumônier ou de tout membre d’équipe, témoin d’une église servante. La priorité est pour moi la prise en compte de l’humanité de ces personnes détenues. « Quel que soit votre délit, vous restez des hommes. C’est sur cela que vous pourrez construire votre vie ». Les écouter, leur donner la parole, refuser de les enfermer dans leur passé. Je peux aussi voir ce qui germe et progresse en eux, par eux, avec eux.
Ah ! ce n’est pas lors de la première rencontre, mais c’est le chemin vers lequel j’essaie de les conduire. Vivre « le part et d’autre », favoriser les liens entre eux avec les réseaux et associations qui gravitent autour de l’incarcération. Eveiller l’attention aux plus pauvres des plus pauvres, l’étranger, l’exclus, le pédophile, le pointeur « comme on les appelle en prison », celui qui est au mitard.
Les aider dans leur responsabilité par rapport aux victimes. C’est aussi vivre une présence à tour de rôle avec les personnels de prison. Aux yeux des personnes détenues, les surveillants sont les mauvais, nous les aumôniers nous sommes « les bons ».

2ème dimension : je veux être avec ce peuple pour lui dire qu’il est aimé de Dieu. L’importance de la proportion de la parole de Dieu et de son espérance, « quoique vous ayez fait, rien ne pourra vous enlever votre dignité de fils de Dieu » St Jean-Paul II. Alors, comment partager, transmettre cette parole : en la rendant accessible, proche d’eux, compréhensible. Nul besoin de grand cours de théologie. Il est important de prendre en compte ce qu’ils sont et ce qu’ils vivent. En devenant humble : « on part avec l’idée de donner et on reçoit beaucoup ».
Je suis avec ce peuple de Dieu, dans les partages personnels, les célébrations, les partages bibliques. Monsieur WINTZER nous fait la joie de venir célébrer chaque année la messe de Noël. Père Bernard CHATAIGNIER célèbre la messe chaque mois. Autant de célébrations où il se vit une vraie présence du christ.
J’aimerais vivre parfois dans nos communautés des temps de silence et d’intériorité comme nous en vivons régulièrement en prison. C’est également, avec la participation des invités occasionnels ou invités du dimanche, devenir avec eux une église écoutante. « Ils », je parle de nos frères détenus, « ils » sont l’église autant que nous. Pour conclure sur ce chapitre de la parole, je vous partage la joie réciproque lorsqu’à l’issue d’un échange ou d’une conversation difficile, assis face à face dans leurs lieux de vie que l’on appelle une cellule, j’ouvre mon psautier au hasard et qu’ensemble nous prenions ce temps de communion avec celui qui nous réunit. « Quand deux ou trois se réunissent en mon nom, je suis là au milieu d’eux » Mt 18, 20.

3ème dimension : l’aumônier et son équipe veut être une proposition pour ensemble « vivre l’église ». C’est susciter l’appel des uns et des autres. Il est essentiel pour moi d’associer les chrétiens de l’intérieur et de l’extérieur. C’est le partage des intentions de prières rédigées par les personnes détenues. Ce sont les rencontres inter-religieux où les aumôniers de toutes confessions sont associés. Ce sont les témoignages dans les établissements scolaires : collèges, lycées. Cette manière de témoigner m’a fait entrer dans une démarche d’un non jugement… la démarche du christ qui épouse son peuple.
« J’étais un étranger et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité, en prison et vous êtes venu me voir… Quand nous est-il arrivé de te voir étranger et de t’accueillir, nu et de te vêtir ? Quand nous est-il arrivé de te voir malade ou en prison, et de venir te voir ? En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » . Mat. 25.

Alors, vous me direz, quelle joie peut bien m’apporter cette mission ?
Je peux vous résumer, avec presque huit années d’expérience, comment je vois ma fonction d’aumônier. Je le ferai avec les trois M (aime) de l’aumônier.


- M comme mission. Celle du serviteur. Oui, le serviteur qui travaille à la maison du maître. Ce serviteur à qui le maître demande de redonner sa dignité à son fils égaré.
- M comme manifestation. Combien de fois ai-je entendu de la part des frères
détenus : « je ne vois pas pourquoi tu t’embêtes (je reste poli) à venir nous voir alors que tu pourrais faire des choses bien plus intéressantes à l’extérieur ?. « Eh bien tout simplement parce que tu es mon frère ». Oui, je pense qu’en qualité d’aumônier, je vis la fraternité en prison comme je ne l’avais jamais vécue auparavant. Drôle de découverte à mon âge : cette fonction, cette mission se manifeste donc en premier lieu comme l’expression de la fraternité, fraternité devant Dieu qui me fait cheminer pécheur avec les pécheurs, sans jugement et avec une joie certaine.

- M comme méthode. Mes idées de départ sur la mission en ont pris un sacré coup. Je pensais fort naïvement qu’il fallait partir de Dieu pour rejoindre les hommes. Tout faux : c’est tout l’inverse. Il faut partir de leur vie pour arriver à aller à Dieu. En fin de compte, ce n’est pas moi le guide, c’est la personne détenue. C’est à moi, comme c’est à chacun des aumôniers de « sentir » à quel moment et comment Dieu doit être la lumière qui permet à la honte de s’estomper, à la culpabilité d’être reconnue, à la responsabilité d’être assumée.

Je peux vous le confirmer. L’esprit saint existe bien ! Combien de fois il est venu à mon secours en mettant dans ma bouche les bonnes paroles.

Trois M, mais il me faut en rajouter un quatrième. Le M de modestie. Oui, car je suis bien conscient d’une part que c’est l’esprit saint qui me guide et me donne les moyens d’assurer cette mission et que d’autre part mon apport dans la vie de cette personne détenue n’aura été qu’une toute petite « graine de moutarde » (Mat. 13-31). Il faudra bien toute l’œuvre de la grâce pour qu’elle germe et grandisse. Si aumônier rime avec humilité ce n’est pas tout à fait par hasard.
Vous pourriez vous dire, cette mission ne m’apporte que des joies.
Oui, bien sûr, mais il m’est aussi très triste de voir revenir des personnes libérées seulement depuis quelques mois. Vient à ce moment un sentiment de tristesse. Je sais que nous ne devons pas nous sentir responsables. Alors, comment faire, quoi dire devant ces retours à la case départ, sinon de continuer, de persévérer à les accompagner du mieux que je le peux.
Cette mission m’a conduit maintenant depuis un an comme aumônier régional : 20 lieux de détention, 20 équipes d’aumônerie. Un autre accompagnement, mais ce sont toujours des hommes et des femmes qu’il faut accompagner, écouter. Des hommes et des femmes qui peuvent être en souffrance, où les relations sont parfois difficiles.

POURQUOI L’ÉGLISE EN PRISON ?

Quelques semaines avant sa mort, le même Pierre Claverie disait avec insistance que la mission de l’Église du Christ est avant tout de se tenir au pied de la croix, où Jésus meurt, abandonné des siens :

« Où serait l’Église de Jésus-Christ, elle-même Corps du Christ, si elle n’était pas là d’abord ? Je crois qu’elle meurt de n’être pas assez proche de la Croix de Jésus. Si paradoxal que cela puisse vous paraître, et saint Paul le montre bien, la force, la vitalité, l’espérance, la fécondité chrétienne, la fécondité de l’Église viennent de là. Pas d’ailleurs, ni autrement. Tout, tout le reste n’est que poudre aux yeux, illusion mondaine. Elle se trompe, l’Église, et elle trompe le monde lorsqu’elle se situe comme une puissance parmi d’autres, comme une organisation, même humanitaire ou comme un mouvement évangélique à grand spectacle. Elle peut briller, elle ne brûle pas du feu de l’amour de Dieu, fort comme la mort, dit le Cantique des Cantiques. Car il s’agit bien d’amour ici, d’amour d’abord, d’amour seul. Une passion dont Jésus nous a donné le goût et tracé le chemin : Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. »

La présence de l’Église en prison peut trouver son fondement dans cette présence silencieuse de la Mère et du disciple au pied de la croix. En étant dans les lieux de détention, nous apprenons à nous tenir en vérité au pied de la croix du Christ, parce que ce sont des lieux où des femmes et des hommes souffrent. C’est une place difficile et humble que de se tenir là, au pied de la croix. Cela nous demande une attitude spirituelle qui consiste à confier, à Celui qui est sur la croix, et qui seul est vainqueur du mal, chaque détenu que nous rencontrons, car seul le Christ peut rejoindre chacun dans le mystère de sa personne, un mystère qui nous reste inaccessible.

Dominique CHARLES o.p.

En conclusion, je veux vous exprimer toute ma joie d’avoir pu écrire ces quelques lignes qui m’ont permis d’exprimer la grandeur de ce service dans le monde et l’église d’aujourd’hui.

A l’aumônerie catholique des prisons, nous déclinons ce service de façon particulière mais très ajusté. Puisse donc l’église devenir diaconale.

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