Questions : un piège ?

Questions : un piège ?

Le système de communication développé par les médias marque une tendance à abuser du questionnement. Questionnaires, sondages, précèdent l’invention récente de la question de la semaine. Et si vous n’êtes ni « pour » ni « contre », vous allez sans doute rejoindre la catégorie des « sans opinion », autrement dit des abrutis, ou des « ne se prononce pas », c’est-à-dire des hésitants sans courage. Il faut dire oui ou non, être à droite ou à gauche, partisan ou opposant, sinon vous serez couvert de la honte de qui se dérobe, s’enfuit lâchement, se cache. Les philosophes n’ont-ils pas recommandé depuis Socrate la question comme méthode ? Sans doute, interroger est-il le meilleur moyen de laisser à l’interlocuteur le champ libre pour formuler sa pensée ; interroger, c’est inviter. Il y a pourtant des questions hypocrites où le questionneur ne s’arrête que lorsqu’il a fait dire à l’autre ce que lui-même pense (ou croyait penser) ; le vis-à-vis n’est qu’un faire-valoir. On remarque aussi que l’intitulé d’une question n’est pas forcément la position d’un problème, d’une vraie difficulté. Les logiciens appellent questions fermées, celles qui ne s’ouvrent que sur un oui ou un non, une alternative aussi contraignante qu’une impasse où l’on ne peut que revenir sur ses pas puisque l’aller a été brutalement interrompu. Les plus illusoires encore sont les questionnaires à choix multiples où le mot choix se trouve justement contredit par le cheminement et l’ordre des cases à cocher : la dérision invalide l’exercice et décourage le sondé.

Dans les jardins pour enfants, nommés aussi depuis peu « espaces-jeux », sont installées parfois ces bascules sécurisées qui amusent un temps les petits. L’un fait monter l’autre, puis s’élève à son tour, ce qui permet successivement de regarder de haut son partenaire ou d’avoir le dessous. Dans ce jeu binaire apparemment innocent, il y a peut-être un peu du plaisir de dominer et d’inverser à loisir les rapports de domination. S. FREUD avait analysé le plaisir qu’éprouvait un petit enfant à cacher une bobine à sa mère et à la restituer en riant aux éclats. Il appelait ce manège le « Fort – Da », ce qui de l’allemand se traduirait « disparu – apparu ». La bascule est aussi une simulation ludique du pouvoir, surtout si l’un des deux protagonistes est plus âgé ou représente l’autorité. L’inférieur élève ou abaisse selon sa volonté son supérieur. Il le perche là-haut ou le descend à terre. Et si c’est le père ou la mère qui se prête au jeu, c’est encore plus amusant d’inverser le rapport. Toutes les questions fermées sont un jeu de bascule aux dépens de l’interrogé qui se met lui-même en position haute (ce que l’on voulait entendre de lui) ou en position basse (où il se déconsidère lui-même et se met hors jeu). Le procédé est une manipulation, un jeu de pouvoir plus ou moins habile et plus ou moins transparent qui commence par la déclaration implicite : « Ici, c’est moi qui pose les questions… ».

S’il y a enjeu de puissance dans les questions closes d’avance sur une affirmation ou une négation (ce qu’en logique on appelle une disjonction exclusive), elle s’exerce d’abord sur l’interlocuteur qui est pressé de répondre, écrasé sous l’urgence et interdit de fuite. Mais le pouvoir peut à son tour devenir une violence. On reviendra plus tard sur la définition d’une violence langagière. Mais ici, outre l’abus de force commis sur l’interlocuteur piégé, on peut marquer la violence infligée par une question à la réalité, au monde, à l’objet dont elle parle. Y a-t-il jamais eu un aspect du réel, un domaine quelconque, un ordre de phénomènes tous si simples qu’il n’y ait qu’un couple d’interprétations opposées pour leur donner un sens ? On ne peut pas se montrer plus sauvage qu’en réclamant que ce soit blanc ou noir, bon ou mauvais, juste ou injuste. La volonté de réduire à deux seuls possibles un fait ou même un être est une sorte de caricature brutale du jugement judiciaire : coupable ou non coupable. La sémiologie qui étudie tous les modes de signifier dans une société, tous les codes conscients ou inconscients, révèle le degré de pression violente qu’exercent sur les individus la publicité, les images, les ambiances sonores dans le but d’assujettir à un comportement de consommateur. Les véhicules de signification comprennent non seulement le langage, mais aussi l’architecture, les monuments, l’ordonnancement des villes, le vêtement, les rites et cérémonies, etc.

Autrefois, le mot « question » désignait la torture pratiquée légalement pour obtenir des aveux. On ne peut pas souligner plus clairement que questionner est une façon d’exercer une force en vue d’asseoir un pouvoir sur une personne. Les sémiologues savent que l’économie est une machine à créer des besoins artificiels et donc qu’elle doit interroger sans cesse le client potentiel sur le fait qu’il possède bien tel ou tel produit. Sur le mode jovial, une publicité lançait dans les années 1970 : « As-tu ton tuc ? » Si tu ne l’as pas, tu dois donc ressentir une frustration et déclencher le réflexe conditionné de l’achat. Car, si la question est posée, c’est qu’elle sous-entend que son destinataire n’a pas encore tel ou tel bien et souffre par conséquent d’un manque. Le pouvoir ou la puissance ont une logique propre, celle de s’accroître sans frein : la puissance ne se contient pas elle-même, est incapable de se brider ou de se réguler. Ainsi s’expliquent la concentration du pouvoir, sa libre vocation totalitaire, et le fait qu’il ne puisse être combattu que par un pouvoir plus grand ou plus efficace. L’accroissement de la violence n’est pas une incohérence puisqu’elle découle de l’escalade spontanée et nécessaire du pouvoir.

En résumé : destiné à être le moteur d’un travail de l’esprit, le questionnement peut servir aussi bien d’éteignoir philosophique par des interrogations pipées et fermées. Nous avons seulement évoqué la force qui est à l’œuvre dans une question et, par suite, le pouvoir qu’elle fournit comme point d’application dans les rapports sociaux, économiques et politiques. Le pouvoir n’est pas neutre et sa tendance naturelle est de se développer toujours jusqu’à cette limite qu’est la violence. Etymologiquement, la violence est un excès de force, une démesure, portant atteinte aux êtres et aux choses jusqu’au désordre et à la destruction. Si la modalité du langage qu’est la question est encline à abuser de son pouvoir, cela ne révèle-t-il pas que le langage recèle une certaine capacité de violence ? Et cette violence n’est-elle pas, sinon légitime, du moins inévitable ? Pouvons-nous, en questionnant toujours, ne rien brutaliser et est-ce l’effet nécessairement d’une violence négative ?

Soit un fragment de PASCAL : « Ceux qui sont dans le dérèglement disent à ceux qui sont dans l’ordre que ce sont eux qui s’éloignent de la nature, et ils croient la suivre : comme ceux qui sont dans un vaisseau croient que ceux qui sont au bord fuient. Le langage est pareil de tous côtés. Il faut avoir un point fixe pour en juger. Le port juge ceux qui sont dans un vaisseau ; mais où prendrons-nous un port dans la morale ? » (B. 383). Depuis Copernic et Galilée, on sait que ce que l’on dit du monde dans nos théories est relatif à un point de vue, à un observatoire. Notre terre est un observatoire qui tourne sur lui-même et autour du soleil. Le jugement est conditionné par la place de celui qui juge. Le port peut dire qui bouge et s’éloigne ; mais où est le repère fixe du langage qui est « pareil de tous côtés » à un navire qui vogue et fait varier les distances ? Les mots ne sont pas juges d’eux-mêmes, de leur véracité, puisqu’ils sont mouvants et se jugeraient à l’aide de mots. Où trouverions-nous le point fixe hors du langage et statuant sur le langage sans que l’on doive le traduire ?

Dans le rapport de connaissance, c’est-à-dire dans la recherche d’une vérité sur le réel, comment décider du rapport de nos idées aux choses qu’elles s’efforcent de modéliser ? Pour juger vraiment de l’adéquation de nos théories aux secteurs du réel dont elles rendent raison, il faudrait qu’existe une troisième instance entre nos intelligences et le monde qui pourrait se prononcer sur la proximité de nos idées, sur leur pertinence. Non seulement ce troisième terme n’existe pas, mais encore faudrait-il qu’il use d’une autre langue que la nôtre pour nous certifier le degré de validité de ce que nous nommons notre « science ». La relation qu’il entretiendrait avec nous et avec le cosmos multiplie la difficulté.

Si l’on considère cette fois le rapport des mots aux choses (et non plus des idées aux choses), on découvre un double coup de force, d’abord à l’égard de ce dont on parle et ensuite à l’égard d’autrui. Quand on parle du monde pour le décrire et lui prêter notre voix, nous postulons que nos mots atteignent bien leur cible et ne dessinent pas un mirage ; nous supposons que le langage dit le monde. Parlant de BERGSON dans sa leçon célèbre au Collège de France intitulée « Eloge de la philosophie », MERLEAU-PONTY écrit : « Ce que je dis du monde sensible n’est pas dans le monde sensible et pourtant n’a d’autre sens que de dire ce qu’il veut dire. L’expression s’antidate elle-même et postule que l’être allait vers elle. » Ce n’est pas faire violence au monde de soutenir a priori qu’il se révèle pour une part dans les mots qui le nomment mais c’est une demande qui s’empare de ce qu’elle revendique sans preuves et, au fond, pour la bonne cause, pour que dire ait une chance de faire sens. Mais il y a encore un autre coup de force dans notre pratique du langage, cette fois devant autrui. Ecrire, parler, enseigner reposent sur la croyance que les autres entendent la même signification que celle que je mets dans mes mots. Dans une conférence sur « La violence des mots », Jean-Pierre CLERO résume la pétition de principe en ces termes : « Le langage, par la position même de ses signifiants auxquels je ne puis faire autrement qu’accorder un sens ou que m’imaginer le faire, que ce sens soit superficiel ou approfondi, crée cette communauté imaginaire et symbolique qui me donne l’illusion d’un contact avec l’autre, que je n’effectue pas mais qui m’apparaît comme devant pouvoir être effectué ; alors qu’une très brève réflexion suffit pour établir qu’il n’existe aucun point de vue pour garantir un tel contact. Où faudrait-il se poster pour constater qu’il existe quelque chose comme un tel contact ? »

Dans ce poste, on reconnaît le « port » dont PASCAL mettait en évidence l’absence. Au cours du travail de connaissance, nous ne savons pas dans quelle mesure notre approximation est juste et si nos mesures ou nos hypothèses se vérifieraient. Dans l’exercice du langage, nous sommes pour une bonne part obligés de croire que nos mots disent quelque chose de l’être, semblable à ce que l’être dirait de lui-même s’il parlait. Enfin, dans l’entretien et dans l’échange avec autrui, nous nous persuadons que notre discours rejoint et coïncide avec le discours intérieur de ceux qui nous écoutent et accompagne si bien leur pensée que c’est comme si nous jouions la même musique. D’ailleurs, les questions dont nous ponctuons nos phrases sont comme des assurances que nous voulons nous donner : « Vous me suivez ? », « Suis-je assez clair ? », « Faut-il le dire autrement ? », etc. Parce que nous avons pris acte de l’absence d’un troisième terme-arbitre, ces trois actes de croyance peuvent être compris comme les effets d’une violence positive qui rend possibles science, littérature, conversation, et tout le reste. Nous ne sondons pas les reins et les cœurs des autres, a fortiori ne sommes-nous pas intimes de l’être.

Que le verbe enferme une force et qu’elle le conduise souvent à déborder de violence négative, le siècle dernier nous en a fourni des preuves suffisamment horribles pour ne pas être oubliées. Des vociférations de Hitler aux slogans implacables de Goebbels, de la violence glacée du goulag à celle, muette, du mur, nous avons répertorié toutes les espèces. Autant le questionnement peut donner à penser, autant il peut donner envie de ne plus penser.

Dans ses lettres de Westerbork, Etty HILLESUM se révolte contre ceux qui, écrasés par l’insensé de leurs questions, se résignent au silence. Que la force du langage puisse être positive, productive et favorable est tout aussi vrai. La double violence des mots par rapport à l’être et aux autres ouvre tout autant la rencontre, la fraternité, l’éclosion du sens ou, plus modestement, une négociation. Le français a une expression pour définir l’enjeu d’un débat ou d’une enquête : « ce qui est en question ». Etre « en question » décrit exactement tout le langage et les sujets qu’il aborde. S’il se sait en question, le langage n’est pas disqualifié par la double façon dont il préjuge des choses et d’autrui. En revanche, on a le droit de refuser une question qui contient sa réponse comme une menace : tu plies ou tu casses ! Cette violence-là n’est plus ni inévitable, ni productive. Elle n’attend rien d’autre que d’exploser son adversaire capturé.

La violence des présupposés du langage entraîne la conscience qu’il prend de son inachevabilité. Ce n’est pas une question quantitative. On ne peut pas dire tout, de même que l’on ne peut pas tout dire. Les poètes savent (mieux que les politiques) que le discours n’est pas achevable. Yves BONNEFOY le dit en quelques vers :

_ « Remonte, dans les mots qui disent le monde,
son silence, qui les dénie, qui me demande
d’en imaginer d’autres, mais je ne puis. » 

A titre de dernière remarque, un adjectif fleurit à tort et à travers ces temps-ci : « incontournable », au sens de obligé, nécessaire, et même exigible. La question incontournable est celle qui anticipe son refus d’être refusée par son destinataire. C’est une sorte de bombe à sous-munitions qui pulvérise celui qui la ramasse pour l’empêcher de nuire. Or il ne s’agit pas de contourner, ou d’éviter, mais de refuser en exerçant un droit de veto tout bonnement.

Eric Brauns.