Parabole du Bon Samaritain (Luc 10, 25-37)

Parabole du Bon Samaritain (Luc 10, 25-37)

Deux spots au préalable pour éclairer la suite de mon propos :
- En Esaïe 58, 6-7 Le jeûne qui me plaît, n’est-ce pas ceci : faire tomber les chaînes injustes, délier les attaches du joug, rendre la liberté aux opprimés, briser tous les jougs ? N’est-ce pas partager ton pain avec celui qui a faim, accueillir chez toi les pauvres sans abri, couvrir celui que tu verras sans vêtement, ne pas te dérober à ton semblable ?
- En Jean 4,21.23 : Jésus lui dit : « Femme, crois-moi : l’heure vient où vous n’irez plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem pour adorer le Père. … Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité : tels sont les adorateurs que recherche le Père.

Reprenons le texte qui vient d’être proclamé. Le docteur de la Loi, par sa question, se situe dans l’univers religieux : la Loi divine à respecter, la vie éternelle à acquérir. Il sait son catéchisme qu’il récite parfaitement. Dans le dialogue qui se prolonge, Jésus, étrangement, n’emploie plus le mot « éternel ». ! De plus, habilement, il le fait passer du « savoir » au « faire » : « Fais cela et tu auras la vie ».

Puis vient cette parabole que nous connaissons bien. Dans le récit, Jésus fait semblant de répondre à la question : « Qui est mon prochain ? ». Est-ce si sûr ? Nous verrons ça tout à l’heure. Regardons la parabole de près. Le voyageur quitte Jérusalem, le lieu du culte par excellence, pour aller vers Jéricho, une ville parmi d’autres, une ville civile, si vous me permettez. Les brigands le laisse sur le bas-côté, à demi-mort. C’est, symboliquement, l’exclusion la plus totale. Les premiers passants sont un prêtre et un lévite, des hommes du culte. C’est leur job : s’ils entrent en contact avec un mort, ou même avec du sang, ils ne pourront pas l’exercer. Donc ils s’écartent, ils s’éloignent du blessé, en toute bonne conscience sans doute.

Vient ensuite un homme qui n’a rien à voir avec le monde religieux juif ; il est même un réprouvé, un méprisé. Les autres se sont éloignés, lui, il se rapproche. Il est pris aux tripes (c’est le sens exact du mot traduit par ‘pris de compassion’). Il fait ce qu’il peut pour le soigner avec les moyens du bord. Il le considère comme égal à lui en le mettant sur sa monture (Cf. 1Rois 1,33). Il met dans le coup quelqu’un d’autre et s’engage à rembourser les frais supplémentaires à son retour. Le réprouvé réintègre l’exclu dans la société des hommes.

J’aimerais bien découvrir avec vous que le Samaritain est l’image même du Christ, mais je vous laisse creuser par vous-mêmes cet aspect essentiel de notre récit, incluant même son retour à la fin des temps.
Mais par rapport à un texte aussi riche, je suis bien obligé de choisir, et de reprendre le dialogue de Jésus avec le docteur de la loi.

Après bien d’autres, comme je l’ai annoncé, je souligne que cette parabole ne répond pas exactement à la question du docteur de la loi : il l’inverse. « Qui est mon prochain ? » devient dans la bouche de Jésus, là encore sous forme de question : « Des trois, qui a été le prochain de l’homme blessé ? ». La réponse est évidente, même pour le docteur de la Loi. Faisons bien attention à la dernière parole de Jésus : « Va, et, toi aussi, fais de même ». Jésus fait sortir l’intellectuel de ses débats académiques, en le renvoyant à sa propre vie, à sa manière à lui de regarder l’autre, à son « faire », à son action, à son comportement à l’égard de l’autre. Autrement dit, Jésus lui fait comprendre que la « vie éternelle » qu’il recherche, c’est çà : se faire proche de l’autre qui est son frère, et d’en tirer les conséquences pratiques.

A partir de là, je voudrais dire deux choses.
- Premièrement, l’autre n’est plus un objet d’article de loi, ou d’un débat entre intellectuels. L’autre c’est une personne, c’est quelqu’un ; mettez une minuscule ou une majuscule à ce mot ‘quelqu’un’. A vous de choisir. Mais sachez qu’en mettant une majuscule, vous prenez un sacré risque : le blessé au bord du chemin, c’est Dieu lui-même, et n’allons pas dire que nous ne la savons pas, nous tous qui connaissons par cœur la parabole dite du « Jugement dernier », bien mal nommé, parce que c’est maintenant qu’il s’opère.
- Deuxièmement, et c’est dans la suite logique de ce que je viens de dire, si nous sommes des chercheurs de Dieu, nous savons que nous ne pourrons le trouver que sur des chemins d’hommes. Nos églises sont-elles devenues inutiles ? Certes non ! Nous y entrons pour répondre à la parole de Jésus : « Lorsque deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux ». Mais si nous n’en sortons pas, ce Dieu que nous voulons honorer, nous le transformons en idole, car nous oublions que c’est aussi, et peut-être d’abord dehors, qu’il nous attend. Nous n’entrons dans nos églises que pour en sortir.

L’homme blessé au bord du chemin, pour nous aujourd’hui, c’est l’homme, la femme, l’enfant, méprisés, humiliés, torturés, privés de leur dignité humaine. Nous sommes appelés à être attentif à tout ce qui blesse, humilie, prive de sa dignité, la personne qui est à notre porte, dans nos rues Je n’ai peut-être pas assez insisté sur le « voir » de la parabole. Nous sommes invités à ouvrir nos yeux pour ouvrir nos cœurs et nos mains, comme le Samaritain de la parabole.

Pour conclure, je voudrais donner la parole à un poète qui n’était pas chrétien, Paul Eluard. Je le cite sans commentaires, et vous comprendrez vite pourquoi :

La nuit n’est jamais complète
Il y a toujours puisque je le dis,
Puisque je l’affirme,
Au bout du chagrin une fenêtre ouverte,
Une fenêtre éclairée
Il y a toujours un rêve qui veille,
Désir à combler, faim à satisfaire
Un cœur généreux
Une main tendue, une main ouverte
Des yeux attentifs
Une vie, la vie à se partager

Joseph Chesseron
juillet 2016

Lire aussi toujours de Joseph Chesseron ce qu’il a dit de cette parabole en novembre 2013