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Message du 7 mai 2020 de Mgr Pascal Wintzer aux fidèles du Diocèse de (...)

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« ADULTES DANS LA VIE
ADULTES DANS LA FOI »
Message aux fidèles
du Diocèse de Poitiers
Mgr Pascal Wintzer

Allez directement lire la partie qui vous intéresse


- Adultes dans la vie, adultes dans la foi


- Le rapport au temps


- La règle et l’initiative


- Parole de Dieu, baptême, eucharistie


- Rapport à soi-même et aux autres


- Quel modèle économique


- Espérer dans un monde en désordre


Frères et Sœurs, chers amis,

Depuis plusieurs semaines nous vivons une situation inédite et à laquelle nul ne pouvait s’attendre ; pourtant, si l’événement touche chacun, les manières d’y faire face, de le traverser sont infiniment différentes. Elles sont fonction de nos caractères, de nos convictions, de nos expériences, de nos conditions sociales et économiques de vie. Égaux dans l’événement, nous ne le sommes pas dans ce que celui-ci produit chez chacun. Ceci n’a cependant rien d’étonnant : quoique ce soit qui marque la vie sociale, nous savons que nous vivons les choses de différentes manières. Il en est ainsi pour notre foi ; la Bible est la même, mais la manière d’y percevoir des appels de l’Esprit est fonction de nos histoires personnelles.
C’est donc une gageure de m’exprimer auprès de vous, ici comme d’ordinaire ; je sais que mon propos est déterminé par qui je suis.
Pourtant, est-ce que nous serions condamnés à nous résigner au mutisme qui résulterait d’une impossibilité à une parole commune, comprise par tous ? Certes non, sinon aucune vie familiale, sociale, nationale, ecclésiale, ne serait possible. Je tiens que chacun a la possibilité de se mettre à distance de lui-même, de ses affects, pour comprendre un événement et en exprimer quelque chose à d’autres qu’à lui-même.
Je pense que, au-delà des inquiétudes liées à la pandémie, les semaines qui viennent de s’écouler, libérant du temps par rapport à l’ordinaire de nos vies, ont permis au plus grand nombre de réfléchir sur le sens de sa vie, ses choix, la société qu’il veut, et aussi, pour nous, catholiques, libérer du temps pour la prière, la lecture de la Bible et des engagements au service des communautés chrétiennes dont nous sommes les acteurs aujourd’hui et demain.

Adultes dans la vie, adultes dans la foi

Parmi les caractéristiques de notre pays, il y a sa centralisation, ceci fait partie de son ADN. Cet état de fait peut être plus ou moins renforcé en fonction des événements ainsi que des personnalités qui accèdent à des responsabilités ; sans risquer de trop me tromper, je puis dire qu’à la fois la crise sanitaire, qui nécessite des directives communes, et le pouvoir actuel développent cet atavisme jacobin. Je ne pense pas ceci heureux en tout point.
Cependant, un tel jugement serait stérile s’il n’interrogeait pas et mes comportements et ceux de notre diocèse. Par conception de la vie, je ne crois pas aspirer à tout régenter ; je déplore que, trop souvent, des manières de fonctionner entretiennent une dépendance à des directives centrales, comme si chacun, les groupes qui constituent un diocèse,n’étaient pas en capacité de décider de ce qui les concerne. C’est vrai, nous pouvons parfois trouver confortable d’attendre que l’on nous dise ce qu’il faut faire, nous nous dédouanons ainsi de toute prise de risque comme de la possibilité de nous tromper.
Soyons vigilants à ne pas nous entretenir dans de telles attitudes. Elles peuvent cependant avoir été instillées dans l’esprit des catholiques par des pratiques d’Église qui distinguaient un « sachant » d’un public de seuls « apprenants », le berger et le troupeau.
La plupart d’entre vous, qui êtes parents et grands-parents, le savez bien,votre rôle de parents et d’éducateurs est et a été d’apprendre à vos enfants à se passer de vous, à leur donner tous les moyens pour vivre en adultes et auteurs de leur propre vie. Mais c’est aussi votre fierté de les savoir ainsi.
Je l’ai écrit ailleurs, un prêtre, un évêque, éducateur de la foi, peut éprouver quelque sentiment de joie, voire de fierté, lorsqu’il constate que les fidèles qui lui sont confiés, sont des frères et des sœurs adultes, dans leur vie et dans leur foi, capables de liberté d’esprit et de parole, capables de projets et d’initiatives.
Notre rôle consistant avant tout à rappeler que l’Eglise, telle une société, voire une famille, n’est pas une simple addition d’individus mais un corps où chacun prend souci de l’autre, autrement dit ne développe pas son projet sans tenir compte de la manière dont il peut servir au bien de tous et non simplement le satisfaire.Pasteurs, prêtres et évêques, notre première attention c’est le tout, le commun. Ceci suppose bien entendu que nous ayons appris à nous mettre à distance de nous-même, de nos goûts, de nos préférences. A titre d’exemple, je vous livre ces propos du Prieurde la Grande Chartreuse : « L’unité de la liturgie demande un renoncement ou pour mieux dire, de nombreux renoncements. Une distinction essentielle s’impose ici. Si la liturgie est en français, il n’est pas demandé à l’amoureux du latin de renoncer à sa préférence, il lui est demandé de renoncer à l’imposer à ce moment précis. Tout le monde doit renoncer à quelque chose, ce qui fait de la liturgie un lieu purificateur de tout égoïsme, qui oblige à considérer nos préférences subjectives comme secondaires pour nous retrouver sur l’essentiel : la louange de Dieu qui vient plus du cœur que de la forme » Dysmas de Lassus, Risques et dérives de la vie religieuse. Cerf, 2020, p. 122-123.

Notre diocèse s’est donné des repères communs lors du synode Avec les générations nouvelles, vivre l’Évangile. Nous avons mis l’accent sur trois de ses orientations,la lecture de l’Écriture, les jeunes et l’écologie ; ceci demeure et doit orienter les choix locaux et généraux ; ces trois orientations ne sont bien sûr par le tout des Actes synodaux.Mais, dans ce cadre, il importe que chaque lieu, paroisse, communauté locale, service, mouvement, établissement solaire, groupe, etc., se sente pleinement acteur et décideur de ce qui le concerne.
Les réflexions sur l’écologie menées depuis quelques années ont souligné, pour reprendre les propos du pape François, que « tout est lié ». Ainsi, des organisations centralisées, pyramidales, conduisent à des déresponsabilisations et des dysfonctionnements. La globalisation est heureuse lorsqu’elle développe la conscience d’être une seule humanité habitant une même planète, elle est néfaste lorsqu’elle enferme la décision dans les mains de quelques-uns. Méfions-nous de la pensée magique, celle qui laisse penser que d’autres, lesquels ?, seraient plus à même de décider de ce qui nous concerne que nous-même.
Je ne sais pas si la pandémie change profondément les choses et nos modes de vie, l’avenir le dira, surtout, elle met l’accent sur des questions et des défis qui existaient déjà. Je viens de parler de la responsabilité locale et personnelle, mais il y a aussi notre rapport au temps,celui qui conjoint la règle et l’initiative,la place de la Parole, de l’eucharistie et des sacrements. Je parlerai aussi de notre rapport aux autres, alors que le confinement les a blessés, voire envisagés comme dangereux.Et enfin de notre modèle économique.Je m’arrête sur chacun de ces points.

Le rapport au temps

La crise sanitaire vient interroger nos pratiques, et notre état d’esprit, en particulier tout ce qui s’apparente à des prévisions et des planifications à long terme. Certainement qu’un des faits majeurs de ce qui se passe c’est l’incertitude. Soit celle-ci conduit chacun à mieux assumer ce qui est de l’ordre de sa responsabilité, sans attendre une parole surplombante qui va décider de tout, soit c’est la paralysie et la peur qui l’emportent.

L’inattendu a-t-il encore une place ? Une épidémie est venue bouleverser une société organisée, qui pouvait penser avoir tout balisé. L’épidémie rappelle, de manière ô combien douloureuse,qu’il y a de l’inattendu, et dans chaque vie et dans la société.Est-ce si terrible ? Les êtres humains n’auraient-ils plus aucune capacité à intégrer ce qui ne l’était pas au départ ? Non pour penser que, la prochaine fois, on ne sera pas pris au dépourvu, au risque de retomber dans l’illusion, mais pour découvrir que ne pas tout prévoir c’est aussi laisser un peu de place à des ressources qui ont pu et pourront se révéler.

Au risque de raccourcis hâtifs, et dont on me fera le reproche, il me semble que la période traversée interroge nos prétentions à tout dominer du vivant humain, de sa « production » à sa fin. Tenter de faire disparaître le hasard manifeste une bien faible confiance dans les capacités des êtres humains à prendre en compte ce qui leur advient, et pas seulement ce qu’ils produisent.

Écrivant ces lignes pendant la période de confinement, je mesure les pertes à quoi conduit cette situation, dans le domaine qui est le mien : les relations, la vie sacramentelle, le manque de stimulations dans les projets tant dans ce qui m’est apporté que dans ce que je peux apporter. Il ne s’agit pas pour moi de qualifier les temps en termes de bon ou de mauvais, mais de chercher à tirer le meilleur parti des circonstances dans lesquelles il nous est donné de vivre ; n’est-ce pas un point d’attention quotidien, ordinaire, non limité aux moments exceptionnels tel celui que nous vivons ? Accueillir le temps qui vient et nous réjouir de ce qu’il nous offre.La contrainte nous fait expérimenter d’autres modes de travail et de relations, ils ne peuvent remplacer ce qui est nécessaire à des êtres qui sont de chair et d’os, mais ils interrogent notre rapport au temps.
Je tiens à redire ici que nous sommes incarnés,aucune technologie ne pourra se substituer aux rapports, immédiats, concrets, charnels, que nous entretenons et nous construisent réciproquement. Cesare Pavese, qui souffrit de ne pouvoir tout vivre du domaine physique des relations, écrivait ceci sans son Journal : « Le plus grand malheur, c’est la solitude : c’est si vrai que le suprême réconfort –la religion –consiste à trouver une compagnie qui ne fasse pas défaut, Dieu. La prière est un épanchement, comme avec un ami. L’œuvre équivaut à la prière, car elle met idéalement en contact avec celui qui en tirera profit. Tout le problème de la vie est donc le suivant : comment rompre sa propre solitude ; comment communiquer avec d’autres. » Le Métier de vivre. Œuvres, Quarto, Gallimard, 2008, p. 1519.

Quant à notre manière d’habiter le temps, certains ont appris depuis plusieurs semaines à la fois à gagner du temps pour d’autres activités, plus intérieures, spirituelles, réflexives, mais aussi à supporter de perdre du temps, de moins courir après un agenda ; d’autres voient leur temps occupé, voire sur-occupé, en particulier du fait de leur profession, avant tout les soignants.Un certain nombre d’auteurs mettent en question ce rapport au temps, sur-occupé, productif, induit par nos modes de vie. Je nomme Harmut Rosa, Paul Virilio ou encore Barbara Stiegler. Dans son dernier livre publié en France, elle écrit : « L’appréciation négative du retard doit elle-même être problématisée. Tout retard est-il en lui-même une disqualification ? Faut-il souhaiter que tous les rythmes s’ajustent et se mettent au pas d’une réforme graduelle de l’espèce humaine qui irait dans le sens de son accélération ?
Ne faut-il pas au contraire respecter les irréductibles différences de rythme qui structurent toute histoire évolutive ? »
Barbara Stiegler, Il faut s’adapter. Sur un nouvel impératif politique. Gallimard, 2019, p. 18.

Le dominicain Jean-Marie Gueullette permet de faire une lecture spirituelle du rapport au temps. Ainsi que l’écrivent les philosophes et sociologues précédemment nommés, il met en cause une société qui ne supporte pas le vide, s’en culpabilise ; il estime que c’est cette course au trop-plein qui conduit au burn out. Ceci a partie liée avec la vertu de chasteté, celle qui libère des avidités, ainsi qu’avec la volonté d’une maîtrise absolue de soi, qui peut conduire à celle des autres.
Aujourd’hui, les vies s’inscrivent sur la rapidité, la brièveté, une juxtaposition ou une succession d’expériences. « En fractionnant la vie, c’est la qualité de chaque expérience qui prime, et non plus la mesure de ce qui, dans la longue durée, se construit dans le sujet[...]. Nous sommes plus portés à une morale de l’acte qu’à une morale des vertus : les questions de bioéthique en sont un bon exemple » Jean-Marie Gueullette, La vie en abondance. La vertu de chasteté pour les prêtres et les religieux. Cerf, 2019, p. 30. Ceci explique également que l’échec nous soit devenu si difficilement supportable : l’intensité d’un instant compte plus que ce qui construit une existence dans la durée. « L’expérience de la transgression et de l’incohérence n’est pas anodine, mais elle ne peut réduire à rien le reste d’une existence » oc, p. 31.

La survenue de l’inattendu atteint nos prétentions à dominer le temps et l’événement ; il n’oblitère cependant pas nos capacités, mais en révèle de nouvelles. Le non-prévu redonne du sens au pâtir, alors que l’agir semblait seul avoir quelque valeur.

La règle et l’initiative

Le rapport aux règles n’est pas le même selon les peuples et les cultures. Les Italiens ont certes de la considération pour les règlements,mais ils savent que leur mise en œuvre suppose interprétation et responsabilité. Nous, Français, pensons le plus souvent qu’une règle dit, dans les moindres détails, ce qui doit être fait, à l’exception de toute autre chose.D’où ces règlements qui prétendent ne rien oublier, mais impossibles à mettre en œuvre à le mesure de leur complexité.De plus, étant donné notre tropisme centralisateur, les autorités locales choisissent parfois, non seulement d’appliquer à la lettre le règlement général, mais encore d’en accentuer le poids. Ceci se vérifie parfois dans l’Église catholique qui peut peiner à donner place à la responsabilité et à l’interprétation. J’ai parfois regretté que les « administrations religieuses » ajoutent de la règle à la règle, se montrent plus royalistes que le roi, ou, plus républicaines que la République.

Un des risques d’une telle attitude est de conduire à une société de contrôle voire de surveillance. Pour sourire, il a été rapporté qu’une personne avait signalé son voisin à la police : il promenait son chien quatre à cinq fois par jour ! Singulier non ? Je m’étonne toujours de voir des personnes soucieuses d’observer, avec guère de bienveillance, comment se comportent les autres, alors que se régir soi-même demande tellement d’énergie. Sans doute s’estiment-ils impeccables...
« Trop de loi tue la loi », affirme un célèbre axiome juridique.

Je tiens à la responsabilité individuelle, à la capacité individuelle, non à s’affranchir sans sérieux d’une règle, mais à agir en conscience.
Bien entendu, il s’agit de le faire en prenant en compte les conséquences de ses actes : j’accepte de ne pas profiter du « parapluie » qui dispenserait de reconnaître une erreur, voire une faute, aussi de comprendre qu’un choix personnel ne doit jamais peser sur la collectivité. Ainsi, dans le cadre de la pandémie, ne pas respecter les mesures-barrières, c’est peut être mettre sa santé en danger, surtout c’est faire peser sur le système hospitalier son irresponsabilité : si je suis touché par le virus, alors que j’aurais pu m’en protéger, c’est l’hôpital qui assumera mes soins.La liberté et la responsabilité sont toujours à privilégier ; elles ne sont cependant pas des signes d’irresponsabilité, c’est plutôt tout le contraire. Le règlement, nécessaire, peut être néfaste lorsqu’il me conduit à ne poser aucun acte de responsabilité.

Il faut résister à ce que la situation présente peut susciter de sidération ou de paralysie, la vie doit se poursuivre,tous les éléments qui font que l’on mène une « vie vivante ». Parmi ceux-ci, le risque, ainsi qu’en parle Simone Weil. « Le risque est un besoin essentiel de l’âme. L’absence de risque suscite une espèce d’ennui qui paralyse autrement que le peur, mais presque autant » L’enracinement. Œuvres complètes, t. V/2, Gallimard, 2013, p. 137.Le risque n’est ni manque de considération ni absence de sens des responsabilités, auquel cas il se nommerait négligence. Le risque est plutôt une manière de faire preuve d’autonomie et d’initiative.

Au-delà de la crise sanitaire, je souhaite que nous soyons des chrétiens audacieux, créatifs ; la vie sociale en donne de nombreux exemples. Je voudrais citer ce qui se développe depuis plusieurs années en France, et dans nos Départements : « Territoires zéro chômeur de longue durée ». Beaucoup connaissent cette action ; elle existe parce que quelques-uns ont su s’affranchir de certains règlements, pratiques et habitudes. Lorsque Pierre et Paul ont choisi d’accueillir des païens parmi les disciples, sans leur imposer les pratiques de la Loi juive, croyez que ceci fut facile ?

Parole de Dieu, baptême, eucharistie

Depuis plusieurs semaines nous éprouvons, au sens fort de ce terme, l’absence de vie sacramentelle. Certes, des moyens heureux se sont multipliés : messes et prières via la radio, la télévision, internet ; beaucoup d’inventivité s’exprime. Cependant, nous savons bien que ce ne sont que des pis-aller. La vie sacramentelle, qui est au cœur du catholicisme, suppose une relation charnelle, et non virtuelle. Pour l’eucharistie, la « communion de désir » est liée à des situations d’exception et non le régime normal de ce sacrement. Surtout, l’eucharistie est un acte communautaire, aussi pour les prêtres et les évêques qui, s’ils célèbrent seuls, le font par mode d’exception.

Je tiens avant tout à souligner cette dimension communautaire de l’eucharistie, de notre vie chrétienne ; je développais ceci dans la Lettre pastorale de septembre 2015, Le pain qui met en route. Permettez-moi de citer un passage assez long de son troisième chapitre, son titre et son développement me semblent conserver leur pertinence dans la situation que nous traversons. Le titre est le suivant : Les deux tables, écouter plutôt que regarder !

La liturgie eucharistique est de parole et de manducation, elle n’est pas d’image. Même si le geste de l’élévation fut développé au Moyen-Âge, il est secondaire ;la parole du Seigneur est celle-ci : Prenez et mangez, et non pas Regardez. Le rappeler met àleur juste place les dévotions eucharistiques qui ne sont légitimes qu’à la mesure où elles sont une manière de développer ce qui est vécu et célébré dans la liturgie du sacrement eucharistique. Ainsi l’adoration prend normalement place à la suite de la célébration de la messe sinon elle risque de survaloriser ce qui ne saurait l’être, c’est-à-dire le sens de la vue.

« La Bible s’inscrit en faux contre les mystiques de tous ordres –écrit Jacques Ellul –y compris chrétiens, qui par des ascèses montent au ciel et contemplent Dieu. Dieu ne peut jamais être saisi directement, ni contemplé face à face (seul Moïse nous a dit l’avoir fait). La seule voie de la Révélation est la Parole. Et s’il s’agit d’une parole, elle est intelligible, elle est adressée à l’homme, elle porte un sens en même temps qu’une puissance » Jacques Ellul, La parole humiliée, La petite vermillon, La Table ronde, 2014 (1èreédition, Le Seuil, 1981), p.80.Le philosophe souligne aussi dans ces mots l’enjeu d’une révélation de parole:elle est de dialogue, et de ce fait aussi de réponse. Adressant la parole aux hommes Dieu frappe à leur porte, il ne s’impose pas, et il suscite une réponse à la mesure de son engagement : à celui qui a tout donné on ne peut que se donner soi-même. Voici que je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui ; je prendrai mon repas avec lui, et lui avec moi. (Apocalypse 3, 20).

« La vue et la parole déterminent deux modes de penser différents. Le langage, qui s’écrit, implique un cheminement processif. Mes yeux suivent les mots les uns après les autres, et c’est une succession de compréhensions qui s’enchaînent les unes aux autres (ceci implique le temps, la rationalité et la conscience) [...]. Le visuel et la signalisation par images sont d’un tout autre ordre : l’image nous transmet instantanément une globalité. Elle nous donne d’un coup d’œil toutes les informations dont nous pourrions avoir besoin [...]. Ce que me transmet l’image visuelle est de l’ordre de l’évidence, et j’accède à une conviction sans critique »oc,p. 58-59.« La paresse intellectuelle fait nécessairement gagner l’image sur la parole [...]. On procède par association d’images et par mutations de clichés »oc,p. 60.

Vatican II a souligné le lien entre les deux tables de la liturgie eucharistique, appelant à ne jamais revenir à cette ancienne manière de penser qui laissait penser que le fait d’arriver après les lectures bibliques ne gênait pas la participation à la messe.
« Les deux parties qui constituent en quelque sorte la messe, c’est-à-dire la liturgie de la parole et la liturgie eucharistique, sont si étroitement unies entre elles qu’elles constituent un seul acte de culte. Aussi, le saint Concile exhorte-t-il vivement les pasteurs d’âmes à enseigner soigneusement aux fidèles, dans la catéchèse, qu’il faut participer à la messe entière, surtout les dimanches et jours de fête de précepte » (Sacrosanctum conciliumn° 56). D’où l’image des deux tables. Celle-ci est déjà présente chez Hilaire de Poitiers, dans son commentaire du Psaume 127, au n° 10 : « Il y a, en effet, la table du Seigneur, à laquelle nous prenons la nourriture, à savoir le pain vivant, dont la force est telle que lui-même vivant fait aussi vivre ceux qui le reçoivent. Il y a aussi la table des lectures du Seigneur, dans laquelle nous nous nourrissons de l’aliment de l’enseignement spirituel, dont il est écrit dans un autre psaume... [Psaume 68, 3]. » (N.B. Je remercie le Père Yves-Marie Blanchard qui m’a donné la traduction de ce texte de saint Hilaire)

La liturgie est le lieu principal où les fidèles ont accès aux Saintes Ecritures, ceci devient regrettable lorsque c’en est le lieu unique, surtout s’il n’est qu’hebdomadaire. Le risque est alors de n’avoir de la Bible qu’une connaissance parcellaire et éclatée, sans mesurer l’unité de l’un et l’autre Testament. C’est pour cette raison que, comme d’autres diocèses, j’ai invité à pratiquer en groupe la lecture suivie d’un Evangile. En 2014-2015 ce fut l’Evangile selon saint Marc, en 2025-2016, l’Evangile selon saint Luc. La Parole de Dieu advient certes dans les textes, d’où la nécessité absolue de les lire et de les connaître, cependant, ainsi qu’on le fait après la proclamation de l’Evangile à la messe, il faut refermer le livre afin qu’advienne la Parole.
« L’écrit religieux ne prend vie –écrit encore Jacques Ellul –que lorsqu’il sert d’appui et de démarrage à une parole dite, annoncée, proclamée, actuelle, vivante parce que maintenant sortie des passages du livre pour voler vers un auditeur. Quelle pesante erreur de prendre comme critique le verba volent, et comme positivité le scripta manent. C’est précisément parce qu’ils subsistent et persistent qu’ils ne sont rien qu’une trace anonyme, et parce que les paroles volent, elles sont vivantes et signifiantes » oc,p. 75.

Les auteurs de l’antiquité chrétienne ont souligné combien il fallait vénérer le Christ ; ainsi Origène (né vers 185, mort vers 253) :
« Voyez si vous concevez, si vous retenez les Paroles divines,de peur de les laisser échapper de vos mains et de les perdre.

Je veux vous exhorter au moyen d’exemples tirés de vos habitudes religieuses. Vous qui assistez habituellement aux saints Mystères, vous savez avec quelle précaution respectueuse vous gardez le Corps du Seigneur lorsqu’il vous est remis, de peur qu’il n’en tombe quelque miette et qu’une part du trésor consacré ne soit perdue. Car vous vous croiriez coupables, et en cela vous avez raison, si par votre négligence quelque chose s’en perdait. Que si, lorsqu’il s’agit de son Corps, vous apportez à juste titre tant de précaution, pourquoi voudriez-vous que la négligence de la Parole de Dieu mérite un moindre châtiment que celle de son Corps ? » Origène,Homélie sur l’Exode XIII, 3 ; Sources Chrétiennes, 2èmeédition, 1985,p. 263

Certes, la grâce de Dieu advient selon la liberté de l’Esprit, mais, pour ceux qui sont croyants catholiques, les sacrements en sont le chemin ordinaire, en premier lieu desquels les sacrements de l’initiation, le baptême, la confirmation et l’eucharistie. Ceci ne peut passer par pertes et profits, comme si le cœur de la vie de foi n’était pas blessé.
On peut rappeler cette affirmation du Catéchisme de l’Église catholique :
« L’Eglise affirme que pour les croyants les sacrements de la Nouvelle Alliance sont nécessaires au salut(cf. Cc. Trente : DS 1604). La "grâce sacramentelle" est la grâce de l’Esprit Saint donnée par le Christ et propre à chaque sacrement. L’Esprit guérit et transforme ceux qui le reçoivent en les conformant au Fils de Dieu. Le fruit de la vie sacramentelle, c’est que l’Esprit d’adoption déifie(cf. 2 P 1, 4) les fidèles en les unissant vitalement au Fils unique, le Sauveur. » CEC, n° 1129.

Je mesure combien ceci est présent et vécu douloureusement lorsqu’un sacrement désiré, attendu, préparé, ne peut être célébré : j’ai répondu en février aux lettres des catéchumènes qui devaient être baptisés lors de la vigile pascale, et je reçois les lettres des confirmands, sans pouvoir encore leur répondre, ne sachant pas quand et selon quelles modalités, dont celui du nombre de personnes,ils pourront recevoir ce sacrement. Et bien entendu, il y a vous tous qui jeûnez du sacrement de l’eucharistie et moi de nos assemblées.
Certes, ainsi nous éprouvons quelque chose de ce que vivent nombre de catholiques dans ce monde, soit qu’ils vivent dans des pays sans liberté religieuse, soit dépourvus de prêtres. Nous ne pouvons cependant nous installer dans une situation qui, je le répète, est anormale au regard de la foi et de notre appartenance à l’Église catholique.

Je veux alors souligner qu’il serait dangereux que nous recevions notre identité et nos pratiques d’autres que nous-mêmes. Les États ont la charge de bien public, non de dire la nature des religions ou leurs pratiques. On peut ici rappeler ce qu’il en est pour la France.La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte.L’article 2 de la loi du 9 décembre 1905 explique les pratiques de l’État qui considère les cultes de manière globale et identique, désormais associés à des associations philosophiques et maçonniques. Précédant ce deuxième article, le premier est bien entendu à prendre en considération, et ce plus qu’un autre puisqu’il dit l’orientation générale de la loi : La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules 10restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public.

Il ne revient certes pas à l’État de prendre en compte chacun des cultes et ce qui lui est propre, cependant, j’espère que les catholiques savent mesurer que ce ne sont pas les décisions publiques qui définissent la nature de leur Église ; il m’arrive parfois de m’interroger sur ce point : si chaque citoyen –et les catholiques sont de ceux-ci –est soumis aux lois du pays dans lequel il réside, pour autant que ces lois garantissent la justice et la liberté, il ne peut abdiquer son jugement de conscience et estimer que ce qu’il est, ses convictions, son appartenance religieuse, ne sont pas totalement honorés par telle loi, telle décision, telle circulaire. Et pourtant il respecte ces lois.

Je voudrais ici que ma réflexion ne soit pas lue uniquement en fonction du contexte de pandémie et des mesures d’exception qu’il engendre ; je souhaite que chacun poursuive son chemin en sachant que la vie continue et qu’elle n’est pas uniquement focalisée sur cet événement, à la différence des moyens d’information qui sont en « édition spéciale » depuis un mois et demi. Ainsi, l’Église catholique est affectée profondément par les conditions d’isolement qui sont imposées, dans cette juste finalité bien entendu de freiner la propagation du virus et de ne pas submerger les services hospitaliers. L’absence de liturgie blesse l’identité même de l’Église catholique, il ne m’appartient pas de parler pour les autres Églises chrétiennes. En effet, ce qui engendre l’Église et la fait vivre, ce sont les sacrements. Chaque année liturgique est ainsi tendue vers la vigile pascale, parce qu’elle est justement le moment où ceux qui l’ont demandé et ont été appelés deviennent chrétiens, et ce par leur participation aux sacrements de l’initiation. Certes, nourris aussi de la Parole, de l’Ecriture sainte, mais celle-ci ne saurait aller sans la vie sacramentelle, eucharistique avant tout. Il est bon de lire l’Écriture, il est bon de prier seul et en famille, mais comment avancer sans le pain de la route ?

Le manque, la souffrance qu’il engendre, le désir qu’il aiguise peuvent être des choses positives, ils ne peuvent cependant faire taire la faim ni justifier l’absence de vie eucharistique pour des millions de fidèles.
La laïcité ne permet pas de prendre en compte cette originalité de l’Eglise catholique, comme certainement ce qui est propre aux autres cultes ; et le jacobinisme suppose une Eglise nationale, qui n’existe pas, seules existent les Eglises locales, diocésaines. Puisque l’Etat ne reconnaît aucun culte, il est de mon rôle de rappeler aux catholiques quels ils sont.

Rapport à soi-même et aux autres

La pandémie engendre des attitudes contrastées sinon contradictoires. L’autre est à la fois quelqu’un à aider et à secourir, quelqu’un qui peut m’apporter aide et secours,et en même temps quelqu’un que l’on craint, il peut être un vecteur de maladie.
Faut-il opposer ces deux attitudes ? Elles sont portées, sans doute pas avec une égale intensité, par chacun. Surtout, ne sont-elles pas pareillement présentes dans le temps ordinaire de l’existence ?
L’autre attire, il peut susciter l’empathie, le dévouement, mais aussi l’interrogation, voire la crainte, au-delà de tout caractère possiblement contagieux.
En ce domaine comme de manière générale, ce qui compte c’est de demeurer attentif à ses propres affects, non dans la prétention illusoire de les dominer, mais pour, au moins, ne pas en être le jouet inconscient.

Les manières de parler, d’écrire, sont toujours révélatrices, il est donc nécessaire de toujours les interroger. Pour éviter la diffusion du virus, on parle de « mesures-barrière », elles le sont et c’est leur raison. Cependant, une telle expression dit plus qu’elle-même, elle suggère une société qui rendrait nécessairesles barrières, les murs, les séparations et tout ce qui va avec, la surveillance et le contrôle. Ceci va donc bien au-delà de ce qui est rendu nécessaire par un risque sanitaire. Finalement, n’est-ce pas à l’hygiène que nous sommes appelés ? Se laver les mains, porter un masque, marquer une certaine distance les uns vis-à-vis des autres, fait barrière au virus, mais en posant des barrières entre nous et en pouvant conduire à penser que la barrière serait un bienfait pour l’humanité.

Certains en rêvaient, le demandaient, voire le réalisaient : seuls des murs bien hauts et bien solides pourraient nous défendre des invasions et des migrants... certains le souhaitaient, le coronavirus l’a fait ! Depuis l’entrée en confinement, les murs ne sont pas aux frontières des pays, ils sont à la porte du logement de chacun, et malheur à l’infirmière qui pourrait habiter sur mon palier, elle me met en danger.
Quel que soit l’emplacement des murs, au fond de mon jardin ou bien aux limites de l’espace Schengen, ils ne sont guère efficaces,mais ils installent dans une société qui n’en est plus une puisque chacun devient un danger potentiel.
Sans remettre en cause la nécessité sanitaire du confinement, je crains que cette pratique n’exacerbe ce qui agite une part des habitants de nombreux pays, la crainte mutuelle, la méfiance réciproque.Alors que la crise écologique démontre que « tout est lié »,les causes comme les solutions, le « chacun pour soi »peut trouver dans la situation présente un carburant qui ne lui était pourtant pas nécessaire.
Non, c’est une erreur tragique et néfaste de penser que certains pourraient s’en sortir sans les autres,sinon contre les autres. « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés » (Jean de La Fontaine, Les animaux malades de la peste). D’une manière ou d’une autre, c’est le monde qui est frappé, nul ne peut penser qu’il échappera à la crise écologiqueet climatique ; tous mourront, ou bien tous vivront, mais à la mesure du choix qui, pour tous et par tous, sera fait.La pandémie du coronavirus pourrait être la synecdoque des crises climatiques qui sont devant nous. Sans y voir une relation de cause à effet immédiate, ce peut être un avertissement salutaire montrant, ce que l’on sait, que la planète est unique et que l’humanité est une.

Plutôt qu’un inédit radical, la pandémie peut être un miroir grossissant porté sur le monde qui est le nôtre. Désordres écologiques, suspicion portée sur ce qui ne nous ressemble pas, paralysie lorsque l’agenda échappe à la maîtrise, développement des technologies de surveillance, etc. Rien de nouveau sous le soleil, mais accentué, développé. Le principe de précaution et l’assurance tout-risque sont mis à mal, comme l’est notre modèle ; la rupture brutale pourrait avoir quelque bienfait.
« Pour la première fois, nous vivons dans des sociétés qui se proposent, d’une façon cohérente et systématique, la croissance continue. Les sociétés anciennes (au fond jusqu’au XVIIIe siècle) ne visaient pas le développement, mais la stabilité ; les changements apparaissaient plutôt comme des désordres qu’il fallait éliminer ; maintenant, au contraire, nous savons qu’il n’y aura plus jamais d’état stable, c’est-à-dire que nous serons toujours en changement ; et nous essayons de maîtriser ce changement en en faisant une progression continue » Paul Ricœur, Plaidoyer pour l’utopie ecclésiale. Labor et Fides, 2016, p. 33.
« Dans une société de la rationalité, qui porte que la rationalité des moyens, il n’y a pas de fin, pas de but » oc, p. 40. L’absence de sens s’exprime dans la nature des relations : « les relations sont devenues plus lointaines, plus mécaniques ; elles se font à travers toutes sortes d’appareils, d’instruments. Une certaine naïveté, une certaine proximité d’autrui a disparu » oc, p. 41.

Quel modèle économique

Sans attendre la « reprise », sans jouer les devins au sujet du « monde d’après », dans lequel nous sommes d’ailleurs déjà, sachons que la pandémie et ce qu’elle a entraîné pour les modes de vie fragilisent ceux qui, déjà, sont fragiles. Ceci touche à la fois des personnes, des familles et des entreprises. La mise au chômage partiel a vu aussi baisser des salaires, excepté pour les plus bas d’entre eux.

Je ne peuxpas souligner ceci sans le mettre en relation avec le livre biblique qui accompagne chacun des jours du temps pascal, les Actes des Apôtres. Parmi les signes qui expriment la vie de la première communauté chrétienne de Jérusalem, et qui dit sa fidélité à l’Évangile, il y a le partage des biens.
« Ceux qui avaient accueilli la parole de Pierre furent baptisés. Ce jour-là, environ trois mille personnes se joignirent à eux.
Ils étaient assidus à l’enseignement des Apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières. La crainte de Dieu était dans tous les cœurs à la vue des nombreux prodiges et signes accomplis par les Apôtres.
Tous les croyants vivaient ensemble, et ils avaient tout en commun ; ils vendaient leurs biens et leurs possessions, et ils en partageaient le produit entre tous en fonction des besoins de chacun.Chaque jour, d’un même cœur, ils fréquentaient assidûment le Temple, ils rompaient le pain dans les maisons, ils prenaient leurs repas avec allégresse et simplicité de cœur ; ils louaient Dieu et avaient la faveur du peuple tout entier. Chaque jour, le Seigneur leur adjoignait ceux qui allaient être sauvés. »
Actes 2, 41-47

La crise sanitaire a, pour le meilleur, développé une plus grande attention aux autres, chacun peut en donner des exemples, mais elle a aussi accentué des réflexes de protection et de peur, on peut aussi le comprendre. Cependant, si des réflexes existent, l’être humain doit apprendre et savoir s’en garder afin de considérerce quiconstruit et ce qui détruit. La mise en commun, l’attention à ceux qui souffrent davantage, le fait de partager le même sort, sont dès lors autant d’attitudes qui agissent sur le long terme et pour le bien commun, alors que le repli sur la défense de ses seuls intérêts protège peut-être sur le court terme mais conduit immanquablement à une plus grande fragilité pour tous.

Ne nous laissons jamais à cette illusion que notre bien-être, personne, familial, national pourrait être assuré alors que ce qui est au-delà de notre jardin connaîtrait la misère.

« Tout est lié » répète le pape François, la crise sanitaire qui vient s’inscrire dans une crise écologique plus générale ne peut que dire la nécessité d’actions communes et globales. Ceci vaut pareillement pour notre Église catholique dont notre diocèse : même si le devoir de ma charge m’impose de veiller à ses équilibres économiques et financiers, et non pour les seules quelques années où je suis votre archevêque, ne me préoccuper que de ceci en négligeant l’état général de la société conduirait à un appauvrissement, dans tous les sens de ce mot.

Depuis la mi-mars, nos modes de vie ont profondément été affectés, ici, dans le domaine économique. Un certain nombre d’achats ont été différés ou ne se feront pas, nous avons été contraints à ne satisfaire que nos « besoins essentiels », expression qui ne peut qu’interroger. Dans une lecture spirituelle de ceci, on peut se dire que nous avons été contraints à nous passer de biens, dechoses, qui avaient de l’importance pour nous, et dont nous apprenons à ne pas acquérir. C’est sans doute un chemin de liberté qui instruit tant sur soi-même que sur la société. Cependant, ceci a des conséquences pour d’autres et pour la société : la fragilisation du tissu économique et partant, de nombreux emplois. C’est vrai, on peut penser qu’il y a des mots qu’il faut employer avec des pincettes, ou bien en se bouchant le nez : économie, entreprise, rentabilité, croissance, etc. Pourtant, sans production de richesses, sans biens marchands Depuis la mi-mars, nos modes de vie ont profondément été affectés, ici, dans le domaine économique. Un certain nombre d’achats ont été différés ou ne se feront pas, nous avons été contraints à ne satisfaire que nos « besoins essentiels », expression qui ne peut qu’interroger. Dans une lecture spirituelle de ceci, on peut se dire que nous avons été contraints à nous passer de biens, dechoses, qui avaient de l’importance pour nous, et dont nous apprenons à ne pas acquérir. C’est sans doute un chemin de liberté qui instruit tant sur soi-même que sur la société. Cependant, ceci a des conséquences pour d’autres et pour la société : la fragilisation du tissu économique et partant, de nombreux emplois. C’est vrai, on peut penser qu’il y a des mots qu’il faut employer avec des pincettes, ou bien en se bouchant le nez : économie, entreprise, rentabilité, croissance, etc. Pourtant, sans production de richesses, sans biens marchands, comment financer l’éducation, la santé publique (domaine si important actuellement), la redistribution auprès des précaires, l’aide internationale ?
Bien entendu, le consumérisme n’est pas un modèle producteur de sens, mais sans travail, sans production, il ne restera que le retour au Larzac ou l’installation dans une ZAD. Mais, non plus comme des choix délibérés de la part de certains, comme la contrainte imposée à tous.
Au-delà de la caricature, dont je conviens, ilserait peu responsable de penser que nous pourrions vivre longtemps sans production de richesses ; demeure, et s’est accentuée, la nécessité de réfléchir aux moyens et aux lieux de ces productions.

Depuis plusieurs semaines, nous avons développé des pratiques de liens et de consommation immatériels. Ceci va des visioconférences, aux messes sur les réseaux sociaux, à l’achat ou à l’usage de biens culturels dématérialisés, streaming, ebooks, etc. Comme beaucoup, je pratique ceci, mais, question de génération sans doute, j’en demeure insatisfait.
Ne développer que des pratiques virtuelles pourrait conduireà n’avoir plus, comme professions, que des programmateurs et des logisticiens. Sans doute que chacun doit réfléchir à ses pratiques et à leurs conséquences.

Alors que ne semble plus exister qu’un seul événement sur le devant de l’actualité, et singulièrement pour les chaînes d’info en continu,la planète continue de subir violence ; la préoccupation écologique qui s’est affermie pour le grand public durant l’année 2019 ne peut passer au second plan du fait de la crise sanitaire, c’est tout le contraire. Alors qu’une majeure partie de l’activité économique comme de la consommation a été stoppée net, on est contrait à reconnaître que si « l’homme ne vit pas seulement de pain », surtout il vit encore moins de technologies et d’objets manufacturés. Les indicateurs de la qualité de vie, exprimés par le seul PIB, sont manifestés comme intenables, surtout comme faux : la vie humaine ne peut se « chiffrer » à leur aune.

Or, chaque soir, depuis mars, le nombre des personnes décédées est annoncé, et l’on veille à n’oublier personne... furent ajoutées les personnes mortes du covid 19 dans les EHPAD.Pourtant, ce que nous vivons ne vient-il pas interroger une société qui ne s’évalue qu’en fonction des chiffres et des nombres ? Les indices boursiers, le PIB, jusqu’aux ordinations et aux enfants catéchisés, c’est le chiffre qui dit la force d’un organisme,d’un pays et même d’une religion. Au moment où la pandémie manifeste la fragilité des systèmes économiques, est-il sage et juste de ne faire porter l’évaluation que sur les chiffres ? S’il le fallait, la pression que subissent les hôpitaux et l’ensemble du système de santé souligne que la soumission du soin aux arbitrages budgétaires n’a sans doute pas porté tous les fruits escomptés.
Loin de moi cependant la volonté d’oublier les impératifs économiques, j’en suis redevable à la fois pour le diocèse et pour les donateurs ; cependant, les chiffres, ce n’est pas que de l’économie. Un chrétien ne doit pas oublier le grand péché de David : le recensement du peuple de Dieu, et de ce fait, il en fait « son » peuple (cf. 2 Samuel 24-25).
Il est utile de garder en mémoire ce que disait Robert Kennedy lors de la campagne présidentielle américaine de 1968 : Le PIB « ne reflète pas la santé de nos enfants, la qualité de leur éducation ou le plaisir de leurs jeux. Il n’inclut pas la beauté de notre poésie, la force de nos mariages, l’intelligence du débat public ou la probité de nos fonctionnaires. Il ne mesure pas notre courage, ni notre sagesse, ni notre dévotion à notre pays. En fait,il mesure tout, sauf ce qui fait que la vie vaut d’être vécue, et nous dit tout sur l’Amérique, sauf pourquoi nous sommes fiers d’être Américains »

Plus près de nous, dans un livre publié en 2011, Isabelle Sorente dénonçait cette addiction au chiffre : « Nous nous soumettons à l’ordre numérique comme l’ordinateur qui exécute un algorithme, sans juger le résultat : il se contente de fonctionner [...]. Bien que la drogue calcul se présente comme une science, sa logique de consommation –comptez vite, comptez encore, surtout n’arrêtez pas –exclut la complexité comme la finesse mathématique, elle se situe à l’opposé de la vérité scientifique qui aspire toujours à se remettre en cause. » Addiction générale, Jean-Claude Lattès, 2011, p. 18-19.

Le numéro de la revue Esprit de mars 2020 comporte un dossier intitulé L’économie contre l’écologie ? J’en souligne un entretien avec l’économiste Robert Boyer (aux pages 107 à 116). Il met en cause des dogmes économiques fondés sur les seuls chiffres – il rappelle que l’économie fut d’abord liée au droit avant de prendre son autonomie pour se rapprocher des mathématiques.
La crise écologique met en cause une économie purement comptable : « Si dix mille personnes meurent de la pollution à Paris, les citoyens n’auront que faire du taux de croissance économique, car il s’agit d’une question de qualité de vie, voire de survie ! La valeur d’une vie en bonne santé surpasse les bénéfices d’un surcroît de consommation » p. 111.
Étonnante affirmation, confirmée par autre chose : il a fallu la crise sanitaire provoquée par le coronavirus pour que certains dogmes économiques trépassent. « On fera tout pour la santé des Français, quoi qu’il en coûte » affirma la Président Macron.

Espérer dans un monde en désordre

Je constate qu’il est difficile d’accepter de ne pas savoir, de ne pas pouvoir planifier, ceci s’accentue à la mesure où le confinement se poursuit et que l’on n’a que peu de visibilité sur la fin de celui-ci et surtout sur les conditions de vie qui seront possibles.
Ceci heurte nos sociétés complexes et donc très organisées. Nous apprenons à vivre sans beaucoup de capacité à anticiper ; ceci est matériellement difficile, psychologiquement même. Pourtant, est-ce une si mauvaise chose ? Avons-nous besoin de savoir tout ce que nous ferons plusieurs mois à l’avance ? Ceci rend-il la vie plus agréable ?
Il faut apprendre à résister à la tentation de donner des réponses lorsqu’on ne sait pas, pour sans doute entretenir l’illusion que nous savons... alors que l’on ne sait rien.
Ceci est sans doute renforcé par l’atavisme français de l’organisation, du règlement et du modèle pyramidal. Le « chef », petit ou grand, est censé savoir, c’est ainsi qu’il assure et conforte son statut de chef.
J’aimerais que la période que nous vivons, plutôt que de renforcer nos attentes de la parole « d’en haut », incite chacun à savoir qu’il a capacité à décider, à agir.

Vous l’aurez compris à ces pages, la lecture d’un événement en dit plus du lecteur que de l’événement lui-même. Est-il nécessaire de rappeler ce propos fameux, quoique sans doute apocryphe, de Gustave Flaubert : « Madame Bovary, c’est moi » ?
Cette période exceptionnelle révèle les personnes, à elles-mêmes et aux autres, ou plutôt souligne voire exacerbe ce qu’elles sont déjà. Le solitaire le devient davantage et ne reçoit plus les stimulations sociales qui le contraignent, avec bonheur, à ne pas trop se replier sur lui-même. Au contraire, la personne plus extravertie souffre d’autant : les relations ne sont pas pour elle une heureuse contrainte, elles sont sa vie, son énergie.

Surtout, au-delà de ces considérations bien individuelles, il est certain que les disparités sociales se trouvent accentuées, aggravées : toutes les formes de pauvreté risquent de se développer, jusqu’aux associations caritatives qui souffrent de voir leurs bénévoles les plus âgés empêchés de s’engager et les dons diminuer. Oui, si des solidarités nouvelles se manifestent, ce n’est sans doute pas le trait unique ou uniforme de la crise traversée.

Nous vivons des bouleversements profonds, et la « reprise » des messes comme de beaucoup de choses n’est certainement pas l’attitude qui manifeste les nouveautés auxquelles nous sommes appelés. Je souligne ce mot pour l’interroger : si, des événements, celui-ci comme d’autres, les rencontres, quelles qu’elles soient, se soldent par des « reprises », nous choisissons de rester sourds aux appels des événements et de l’autre quel qu’il soit.Je l’ai évoqué précédemment, nous lisons pendant le temps pascal la presque intégralité du livre des Actes des Apôtres. Que de changements pour ces premiers chrétiens qui vont découvrir que la fidélité à Dieu ne pâtit en rien, au contraire s’affirme, en accueillant des païens parmi les disciples, sans leur imposer les pratiques pourtant si décisives que sont la circoncision et les interdits alimentaires.

C’est vrai, discerner les appels de l’Esprit est difficile ;or, l’Esprit parle clair, c’est notre cœur qui est compliqué et parfois malade, il résiste aussi à changer et à explorer des chemins nouveaux. Gardons-nous cependant de penser que chacun, à lui tout seul, serait à même de les recevoir, de les comprendre et de les diffuser ; le « nous » de l’Eglise, comme celui de la société, doit avoir toute sa place, la première.« Tout seul on va plus vite, ensemble on va plus loin », affirme un proverbe africain. L’autre rapport au temps éprouvé depuis quelques semaines pourrait nous aider à prendre davantage de temps pour réfléchir ensemble, décider ensemble. Si quelque chose ne se fait que dans quelques mois, et non la semaine prochaine, est-ce si grave ?

J’espère que nous avons aussi découvert que si des choses ne sont pas possibles, d’autres le demeurent encore, et d’autres encore peuvent s’inventer. La période du confinement a développé de nouvelles pratiques, de tous ordres. Nous n’avons pu nous rassembler pour l’eucharistie, on ne peut s’y résoudre, pourtant, beaucoup se sont enracinés dans une lecture plus suivie de la Bible ; des pratiques de prière, de silence, de lecture ;sans doute que nous avons davantage prié avec le chapelet, en particulier à l’occasion du déplacement d’1km auquel nous étions autorisés ; des personnes peu à l’aise avec le téléphone s’y sont cependant adonné. Là comme de manière générale, il y a un risque à n’avoir les yeux rivés que sur l’obstacle, le sens interdit, alors que d’autres chemins demeurent toujours possibles. Ne voir que ce qui est impossible, empêche une action pourtant toujours possible.
Il est essentiel de savoir sortir de l’alternative entre le tout et le rien. Loin d’être une seule question psychologique, c’est un véritable enjeu spirituel. Ceci est dévoilé dès les premiers chapitres de la Genèse et c’est le motif du premier péché. La frustration est le ressort sur lequel s’appuie le tentateur pour conduire Adam et Eve à douter de la bonté de Dieu. Alors que celui-ci leur a offert tous les arbres du jardin, posant cependant la limite qui est le signe que l’homme n’est pas Dieu, on sait ce que leur dit le tentateur : « Le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs que le Seigneur Dieu avait faits. Il dit à la femme : « Alors, Dieu vous a vraiment dit : “Vous ne mangerez d’aucun arbre du jardin” ? »Genèse 3, 1.
Enfin, apprenons à ne pas être myopes ; trop regarder telle attente, même noble, même religieuse, même sacramentelle, pourrait nous conduire à oublier pourquoi nous sommes appelés et envoyés, permettre à l’humanité et au monde de répondre à leur vocation de noblesse et de vérité. Le succès de l’Eglise, si tant est qu’un tel mot soit juste, est et sera dans sa capacité à moins se préoccuper d’elle-même que du monde, auquel elle appartient, au milieu duquel elle chemine, auquel elle est envoyée.

Ce propos, tranchant,de Paul Ricœur, dans une conférence publiée il y a peu d’années, le souligne heureusement. J’avais choisi de citer ce texte lors de la journée d’ouverture du synode, à Niort, en janvier 2017. « Ce qui justifiera la survie du christianisme, c’est sa capacité de rendre service aux hommes ici, d’apporter quelque chose qui leur soit compréhensible, qui puisse être entendu par tous – et qui ne sera plus seulement l’entretien d’une boutique, coûte que coûte, mais un service de tous » Paul Ricœur, Plaidoyer pour l’utopie ecclésiale. Labor et Fides, 2016, p. 56.

Le 13 mai, nous célébrons la mémoire de saint André-Hubert Fournet. Il était appelé « le bon Père », Sœur Jeanne-Elisabeth « la bonne Sœur ». J’en conviens, ces expressions sonnent désuètes à nos oreilles, voire quelque peu méprisantes. Cependant, oubliant le qualificatif pour préférer le substantif, il est alors question de la bonté. C’est d’une vertu dont il s’agit, une qualité qui peut épouser toute la vie et marquer toutes les relations. Elle peut s’incarner en chacun, quelle que soit son existence, sa vocation, ses charismes. Regardons celui qui vécut une vraie conversion en se laissant toucher par le pauvre qui frappait à sa porte, celui qui dépassa ses peurs pour servir le Seigneur, y compris dans l’eucharistie, au plein milieu de la Révolution, celui qui institua une communauté pour le soin et l’éducation, celui qui refusa de se laisser écraser par les difficultés du temps. Surtout, voyons qu’il ne le fut jamais seul, mais avec Jeanne-Elisabeth, et combien d’autres. Avec eux, il montre qu’il y a bonté lorsque celle-ci se dit par les mains.

La liturgie et les Pères, qu’il connaissait, nous appellent toujours. Ainsi ces mots de saint Clément de Rome lus ces jours derniers. Ils seront ma conclusion.
« Assurons le salut du corps entier que nous formons dans le Christ Jésus, et que chacun se soumette à son prochain, selon le charisme que celui-ci a reçu. Que le fort se préoccupe du faible, que le faible respecte le fort ; que le riche subventionne le pauvre, que le pauvre rende grâce à Dieu qui lui a donné quelqu’un pour compenser son indigence. Que le sage montre sa sagesse non par des paroles, mais par de bonnes actions ; que l’humble ne se rende pas témoignage à lui-même, mais qu’il en laisse le soin à un autre. Que celui qui est chaste dans sa chair ne s’en vante pas, sachant que c’est un autre qui lui accorde la continence. » Saint Clément de Rome, Lettre aux Corinthiens. Liturgie des Heures, vendredi de la 4ème semaine de Pâques.

+ Pascal Wintzer
Archevêque de Poitiers
Le 7 mai 2020
En la mémoire de la Bse Marie-Louise Trichet


Lire sur le site du diocèse le texte du Message "Adultes dans la vie, adultes dans la foi" de Mgr Pascal Wintzer


Comment poursuivre la réflexion proposée par Mgr Pascal Wintzer à la lecture de ce message ?

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