Lettre ouverte à Caïn

Salut à toi, Caïn, le proscrit !

Juifs ou chrétiens, nous connaissons tous ton histoire : d’après la Bible, tu es le premier des fratricides, et, à ce titre, tu as la plus fâcheuse des réputations. Ou, plus largement, pour peu que nous nous intéressions à la littérature française, nous connaissons le fameux poème de Victor Hugo : la ‘’Conscience’’, qui se termine par le célèbre vers : « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn ! » Je ne conteste pas au poète le droit de faire ce qu’il veut du récit biblique, mais, si on en reste là, on passe à côté de l’essentiel. Reprenons donc le récit.

Une annonce bizarre de ta naissance

Tu es bien né de l’union de l’homme et de sa femme Eve. Alors pourquoi dit-elle : « J’ai procréé un homme, avec le SEIGNEUR. » ? Que cette affirmation soit mise tout au début du récit, ça doit avoir une importance capitale pour l’auteur. Il sait d’avance de quoi (ou de qui) il va parler : du premier meurtre ! Ne serait-ce pas pour nous avertir : « Cet homme pourra faire la pire des choses, il est et restera dans la mouvance du Seigneur » ? Disons-le dès maintenant : toi, Caïn, tu es l’image de cette part d’humanité assaillie par le mal, part d’humanité que le Seigneur ne rejettera jamais. Quoi que nous fassions, même un meurtre, il y aura toujours en nous cette part indélébile du monde divin.

Les deux offrandes

Pourquoi donc le Seigneur rejette-t-il ton offrande et accueille-t-il celle de ton frère ? Les exégètes se chamaillent à ce sujet. Les uns disent que le Seigneur, dans ce monde majoritairement nomade, préfère les pasteurs aux agriculteurs. D’autres disent que tu t’es contenté d’offrir des choses ordinaires et sans grande valeur, tandis que ton frère offre ce qu’il y a de meilleur (des prémices de ses bêtes et leur graisse). C’est possible ; je ne trancherai pas la question. Toujours est-il que tu le prends très mal et que la jalousie s’installe dans ton cœur. Entre nous, je me demande si l’auteur ne décrit pas une des causes toujours actuelles des rivalités et des violences qui amène progressivement au meurtre. En définitive, les sentiments que tu exprimes seraient ceux de l’humanité de tous les temps.

Attention, tu es sur une mauvaise pente !

Dieu qui lit dans tes pensées ne ménage pas les avertissements. Pour la première fois, il s’adresse à toi… et il continuera ! En voyant ton visage renfrogné, il sait que tu veux faire passer ta colère sur ton frère. Le combat commence à l’intérieur de toi ; c’est d’abord en toi (en nous ?) que peut naître ou le bien ou le mal. La voix intérieure de Dieu t’éclaire ; grâce à elle, tu sais ce qui est bien et ce qui est mal. En cela, V. Hugo n’a pas tort : cette voix, ça s’appelle la CONSCIENCE ! Dans ce combat, tu n’es pas démuni : en face du mal qui peut fondre sur toi, Dieu te dit que tu as en toi la force de résister : « Domine-le ! ».
Tu passes à l’acte… mais Dieu continue à te parler.
Seulement voilà ! Tu n’as pas écouté la voix intérieure. Tout le monde le sait, tu deviens meurtrier. Vas-tu porter éternellement cette étiquette sur ton front ? Dieu aurait pu se détourner définitivement de toi. Non ! Il t’interpelle. En reprenant le dialogue avec toi, il se mouille pour venir à ton secours. Il est sévère en te faisant prendre conscience du mal que tu as fait et en t’indiquant les conséquences de ce mal (voir versets 10 à 12). Mai, malgré le mal que tu as fait, en te parlant, Dieu signifie qu’il continue à t’aimer. Que nous sommes loin de l’image du Dieu vengeur que certains, dans le passé, ont voulu nous imposer !

 Briser le cercle vicieux de la violence

Bizarre ! Quand tu reprends la parole, c’est pour t’appesantir sur ton sort. Ton frère ? Evaporé ! (Abel : la buée inconsistante, nous disent les hébraïsants). Si tu as pris conscience de la gravité de ta faute… c’est surtout pour t’inquiéter des conséquences qu’elle va avoir pour toi : « Quiconque me trouvera me tuera ». Là encore la réponse que Dieu te fait nous étonne. Il aurait pu dire : « Bien fait pour toi : tu n’as que ce que tu mérites ». (cf. Luc 23, 41) Non ! Tu continues à faire partie de son patrimoine qu’il veut défendre. Pour dire vulgairement : « Dieu, la mort, ce n’est pas son truc ! ». Est-ce exagéré de dire que le signe posé par Dieu sur toi pour qu’on ne tue pas, c’est la première dénonciation de la peine de mort. C’est dire que répondre à la violence par la violence ne mène qu’à plus de violence encore. Le texte qui raconte ton histoire nous dit que Dieu ne veut pas ça pour toi… et pour tous ceux qui viendront après toi.

Il a pris sur lui toutes nos misères

Ami Caïn, Caïn mon frère, je t’écris à quelques jours de la fête de Pâques. Tu as compris que Dieu continue à t’aimer. Il continue à aimer toute l’humanité qui est son enfant chérie ; il l’a créée à son image, comme à sa ressemblance. Son histoire faite de violence dont tu es la figure, pour les Chrétiens, est dominée pour toujours par Celui qui, par sa vie donnée, par sa mort et sa résurrection, est venu briser le cercle vicieux de la violence et de la mort. « Mort, où est ta victoire ? » demandera Paul. Comme le Serviteur Souffrant d’Isaïe, il a pris sur lui toutes nos misères. Caïn mon frère, ton histoire racontée au début de la Bible, grâce à Jésus dont le nom signifie « Dieu sauve », n’est plus une histoire fermée, maudite. Malgré sa noirceur, elle nous ouvre les portes de l’ESPERANCE.

Caïn mon frère, tu n’es plus le Proscrit, tu es le Sauvé !

Joseph CHESSERON


Genèse 4, 16
- 1 L’homme connut Eve sa femme. Elle devint enceinte, enfanta Caïn et dit : « J’ai procréé un homme, avec le SEIGNEUR. » 2 Elle enfanta encore son frère Abel. Abel faisait paître les moutons, Caïn cultivait le sol. - 3- A la fin de la saison, Caïn apporta au SEIGNEUR une offrande de fruits de la terre - 4- Abel apporta lui aussi des prémices de ses bêtes et leur graisse. Le SEIGNEUR tourna son regard vers Abel et son offrande, - 5- mais il détourna son regard de Caïn et de son offrande. Caïn en fut très irrité et son visage fut abattu.
- 6 Le SEIGNEUR dit à Caïn : « Pourquoi t’irrites-tu ? Et pourquoi ton visage est-il abattu ? - 7- Si tu agis bien, ne le relèveras-tu pas ? Si tu n’agis pas bien, le péché, tapi à ta porte, te désire. Mais toi, domine-le. »
- 8 Caïn parla à son frère Abel et, lorsqu’ils furent aux champs, Caïn attaqua son frère Abel et le tua.
- 9 Le SEIGNEUR dit à Caïn : « Où est ton frère Abel ? » — « Je ne sais, répondit-il. Suis-je le gardien de mon frère ? » — 
- 10 « Qu’as-tu fait ? reprit-il. La voix du sang de ton frère crie du sol vers moi. -11 - Tu es maintenant maudit du sol qui a ouvert la bouche pour recueillir de ta main le sang de ton frère. -12- Quand tu cultiveras le sol, il ne te donnera plus sa force. Tu seras errant et vagabond sur la terre. »
- 13 Caïn dit au SEIGNEUR : « Ma faute est trop lourde à porter. -14- Si tu me chasses aujourd’hui de l’étendue de ce sol, je serai caché à ta face, je serai errant et vagabond sur la terre, et quiconque me trouvera me tuera. »
- 15 Le SEIGNEUR lui dit : « Eh bien ! Si l’on tue Caïn, il sera vengé sept fois. » Le SEIGNEUR mit un signe sur Caïn pour que personne en le rencontrant ne le frappe.
- 16 Caïn s’éloigna de la présence du SEIGNEUR et habita dans le pays de Nod à l’orient d’Eden.

Retour au début de la lettre