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  • Les chroniques "Ça se dispute" de Jacques Bréchoire - 2022-2023

    Ça se dispute !

    Avec le père Jacques Bréchoire, découvrez L’ACTUALITÉ sous un angle philosophique et théologique.

    Dispute 51

    L’émerveillement

    Nos chroniques philosophiques se poursuivent, miraculeusement sans doute. Nous en sommes à la 51ème. Bravo lecteur fidèle : quel courage.

    Il peut être intéressant au début de la reprise de ce parcours de réflexion au long cours, de s’interroger : au fait pourquoi philosophons-nous ? La première réponse qui se signale : mais c’est parce que la réalité, la vie, l’histoire nous « affectent »

    Ce sont des « affects » qui « font partir » la philosophie, comme on parle d’un départ de feu, souvent difficile à maîtriser, tel ceux que nous avons connu récemment.

    La réponse traditionnelle affirme que c’est l’émerveillement qui est le premier de ces affects. Avec l’émerveillement, nous sommes chez Platon. Mais il s’agit de l’étonnement et nous suivons Aristote. Et puis, il ne faut pas oublier un départ de feu essentiel : la révolte, et nous sommes chez Camus.

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    L’émerveillement
    Nous devons à Platon cette doctrine qui veut que la philosophie débute par l’émerveillement : « Cette attitude, qui consiste à s’émerveiller, est typique du philosophe. La philosophie en effet ne commence pas autrement » (Théetète 155d).

    Il ajoute aussitôt, se servant d’un mythe, comme il a coutume de le faire, que l’émerveillement (thaumazein en grec) -, engendre un savoir digne des dieux (Isis étant la messagère des dieux auprès des hommes). Il y a selon lui quelque chose de divin dans l’émerveillement.

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    L’étonnement
    Aristote a traité aussi de ce sujet du commencement de la philosophie. Il dit : « Les hommes ont commencé à philosophe, maintenant comme à l’origine, mus par l’étonnement… ».

    Pierre Gilbert voit dans l‘étonnement, sa dimension sacrale, religieuse : « L’étonnement naît d’un spectacle inquiétant qui transporte dans un pays étrange où le voyageur n’a plus de sécurité ni d’évidences. Nous sommes étonnés quand notre monde habituel se fissure et laisse apparaître un monde nouveau, imprévu, peut-être insaisissable, et par là terrifiant. Ce monde a une force inquiétante. L’étonnant est tremendum… Il est aussi merveilleux, désirable, attirant. Le tremendum est paradoxalement fascinans… En me laissant émerveiller, j’accueille une étrangeté que je ne peux pas mesurer à l’aune de mes habitudes » (La simplicité du principe, p. 40).

    On peut distinguer l’étonnement d’Aristote et l’émerveillement de Platon. Celui-là est plus ample, plus complet. L’étonnement se situe au niveau du problème à résoudre ponctuellement, l’émerveillement au niveau du mystère à recevoir et faire fructifier à l’infini. En effet « pour Aristote, l’étonnement est en pratique destiné à s’éteindre naturellement quand est trouvée la solution à la difficulté qui l’a engendrée… Pour Aristote, contrairement à Platon, l’étonnement ne naît pas du dynamisme de l’esprit, mais de la pression des faits et de l’inadéquation de nos savoirs antérieurs. L’étonnement force à constituer des jugements nouveaux qui reflètent plus exactement la complexité du réel. Au terme de ce travail, le sentiment d’étonnement n’a plus de raison… (p. 42-43).

    Cette différence entre problème et mystère a été bien étudiée par le philosophe Gabriel Marcel. « Là où il y a problème, je travaille sur des données placées devant moi, mais en même temps tout se passe comme si je n’avais pas à m’occuper de ce moi en travail. Il n’en est pas de même là où l’interrogation porte sur l’être… Par là nous pénétrons dans le méta-problématique, c’est-à-dire dans le mystère. Un mystère c’est un problème qui empiète sur ses propres données, qui les envahit et se dépasse par là même comme problème » (Etre et avoir, Aubier, p. 250).

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    L’admiration

    Paul Gilbert évoque à la fin d’un de ses livres, l’affect de l’admiration. Nous ne sommes pas loin de l’émerveillement et de l’étonnement, émerveillement et étonnement que les choses s’offrent à nous les humains, si belles et là, disponibles spécialement pour nous. « On a pu dire que l’origine de la philosophie, le principe qui engage et accompagne tout son déploiement, est l’étonnement. Mais ce qui scelle son mouvement, ce qui le consacre ultimement et affermit son sens, c’est l’admiration. L’admiration est accompagnée par le ravissement et le consentement. Elle exerce une extase et remplit d’une plénitude inattendue. Elle réjouit l’esprit et l’exauce. Elle est aujourd’hui difficile, en nos temps de gloire tonitruante des sciences de leurs images et de nos scepticismes… (La patience d’être, p. 300-301).

    D’autres auteurs parlent de ces affects de l’émerveillement et de l’étonnement, de manière merveilleuse : Hannah Arendt par exemple.

    « Il existe une sorte de gratitude fondamentale pour tout ce qui est comme il est (Hannah Arendt, cité par Elisabeth de Fontenoy, Actes de naissance, Seuil, p. 186)
    « Que soit béni d’exister ce qui existe » (Auden, cité par Hannah Arendt, La vie de l’esprit, PUF, p. 505).
    « L’étonnement, point de départ de la pensée, n’est pas le fait d’être intrigué, surpris ou perplexe ; il comporte de l’admiration… Le discours (philosophique) prend alors forme de louange, glorification non pas d’un phénomène particulièrement saisissant, ou de la totalité des choses de l’univers… » (Hannah Arendt, La vie de l’esprit, p. 169). La louange, la glorification ! Nous ne sommes peut-être pas loin du religieux à nouveau !

    « Le monde ne mourra jamais par manque de merveilles mais uniquement par manque d’émerveillement » (Gilbet Keit Chesterton).

    « Tout e qui est beau doit être partagé » (Fanny Ardant (La Croix Hebdo)

    Prochaine chronique : la révolte, évidemment. A bientôt.

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