Le hasard : une réalité ? ou un mot vide de sens ?

Un pur hasard…

Le principal courant de la philosophie contemporaine, la phénoménologie, nous a appris à reconnaître que le monde ne se ramène ni à notre représentation entendue comme simple image mentale subjective, ni à notre calcul objectivant en formules le réel reconstruit par la raison scientifique. C’est dans l’expérience que nous faisons de lui que le monde est en voie de se donner à nous. Dans quelles limites ? Le monde ne se livre pas spontanément, il ne se révèle pas : il ne peut se manifester qu’à la condition que nous réfléchissions nos expériences. Une occasion nous est offerte par l’interrogation sur ce que nous désignons par le terme de « hasard ».

Dans un dialogue avec son fils ADEODAT, saint AUGUSTIN se demande à quoi peuvent bien servir les mots dans la mesure où savoir un grand nombre de mots n’équivaut pas nécessairement à une profonde connaissance des choses qu’ils désignent. La rhétorique, ou sa caricature, le verbiage, sont un simulacre d’intelligence. A tel point que saint AUGUSTIN, désabusé, déclare : « A l’aide des mots donc nous n’apprenons rien sinon des mots, et moins encore, seulement le bruit et le murmure des mots. »

Même s’ils se veulent signes, n’y aurait-il pas des mots qui ne désignent rien, des mots vides ? Et n’est-ce pas le cas pour le mot « hasard » dont l’usage est davantage un aveu d’ignorance et de perplexité qu’un signe de savoir ? De quoi parle-t-on, par exemple, quand on dit que « le hasard fait bien les choses » alors que c’est souvent le contraire qui est évident ? S’il y a, dans ce cas, une expérience pour la conscience, comment la décrire ?

Le mot viendrait de l’arabe et d’un terme « az – zahr » qui désigne le dé : son étymologie est donc la même que celle de l’adjectif « aléatoire » qui vient du latin « alea », les dés. Il semble bien que les êtres humains aient depuis la très haute antiquité joué avec le hasard et se soient amusés avec l’inattendu de ses combinaisons, chanceuses ou malchanceuses, favorables ou malencontreuses. Le hasard n’est pas le destin implacable, mais plutôt la fortune représentée par une roue qui n’arrête pas de tourner et de maintenir dans une complète instabilité ceux qui s’y trouvent accrochés malgré eux, comme le proclame l’hymne des « Carmina burana » découverts au XIXème siècle et mis en musique par Carl ORFF : « O Fortune ! comme la lune d’une nature changeante, sans cesse tu croîs ou tu décroîs… » Et lorsque on parle de « fortunes de mer », c’est bien de naufrages dont il est question, qu’il y ait ou non des rescapés.

Le hasard n’est pas une réalité en dépit de notre tendance à en faire une cause comme lorsque nous disons qu’un événement est « l’heureux effet du hasard ». En soi, l’heur, comme on disait en ancien français, n’est ni un bonheur ni un malheur. Il ne s’agit pas d’un concept, d’une idée claire et distincte, sauf lorsque les mathématiques l’intègrent dans un calcul des probabilités sans pouvoir lui substituer une exacte prévision. Le hasard n’est ni un bien ni un mal mais ce sont seulement ses conséquences qui, a posteriori, se révèlent positives ou négatives. Affronter le hasard, c’est rencontrer ce que la philosophie appelle la contingence, c’est découvrir l’accidentel, l’inattendu, l’imprévisible, ce que la conjoncture et l’habitude ne permettent pas de voir venir. L’expérience du hasard est celle d’une mise en échec de nos capacités d’anticipation ainsi que d’une rupture dans le cours normal des choses. Souvent l’adjectif « hasardeux » est dans son utilisation victime d’un faux sens. Dans notre langue, « hasardeux » a le sens de périlleux, incertain, exposé au danger. Une traversée hasardeuse est un voyage risqué. Un cheminement soumis au hasard se dit aléatoire sans nuance péjorative. Le faux ami anglais « hazard » signifie, lui, un risque dangereux et un péril grave. « Random » traduit le mot « aléatoire ».

En 1970, Jacques MONOD publiait son livre intitulé « Le hasard et la nécessité » où il se proposait de tirer les conséquences philosophiques de la théorie moléculaire appliquée au code génétique, et donc à la nature de l’homme. Le sous-titre annonce : « Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne. » La théorie de l’évolution avait porté le doute sur la vision de la création telle qu’une lecture littéraliste de la Bible la présentait (et la soutient toujours d’ailleurs). La génétique moléculaire des deux prix Nobel français, les savants François JACOB et Jacques MONOD, va encore plus loin dans le procès d’une théorie finaliste. Les derniers mots du livre de J. MONOD sont une affirmation : « L’homme sait enfin qu’il est seul dans l’immensité indifférente de l’Univers d’où il a émergé par hasard. Non plus que son destin, son devoir n’est écrit nulle part. A lui de choisir entre le Royaume et les ténèbres. » La science dont le projet est de mettre de la nécessité là où un esprit fruste ne voit que du hasard – c’est proprement ce qu’on appelle expliquer – pose que l’existence de tout homme (et a fortiori de l’espèce humaine) ne relève pas d’un dessein transcendant mais d’un concours de circonstances. DARWIN aurait dit : « Le hasard propose, la nature dispose » , ce qui veut dire que les lois naturelles n’interviennent que sur un matériau issu préalablement d’un bouquet de hasard. Le hasard nous affranchit d’une volonté divine supérieure et nous délègue ainsi le soin de faire de notre monde un royaume ou un enfer. L’homme survient par hasard, on aurait dit en latin « occurrit » et, positivement, le chantier de sa vie n’appartient qu’à lui.

« Un pur hasard » est une expression bien étrange car elle laisse entendre que son contraire aurait un sens. Un hasard « impur » serait un hasard mêlé de nécessité, que l’on dévoilerait après coup comme faisant partie d’une série identifiable de causes. Ce serait un « deus ex machina », un faux dieu simulé par un automate. Or un hasard déterminé n’en est plus un. Le hasard qui préside à notre apparition au monde ouvre une quantité de possibles qu’il nous revient de saisir. En soi, il est stérile et ne nous pousse dans aucune direction. Gaston BACHELARD écrivait : « Le hasard ne favorise que les esprits préparés. » C’est dire qu’un événement quelconque ne donne à penser, à s’interroger, qu’à une intelligence en éveil, capable de tirer parti de son observation. Beaucoup de grandes découvertes ont été faites par des chercheurs qui n’étaient aptes à l’étonnement qu’en raison de leurs EDISON se réveillant à côté du filament incandescent de sa lampe ou à Percy SPENCER s’apercevant du pouvoir chauffant des micro-ondes parce qu’il avait laissé son sandwich dans le radar allumé (M.I.T. 1945). Un regard naïf ou ignorant n’aurait rien vu et n’aurait pas théorisé la corrélation entre les phénomènes. Les récits de découvertes transforment souvent en prodiges ce qui, en réalité, doit très peu au hasard. La fonction de ces récits est surtout de flatter les esprits afin que tout individu se croit en mesure de découvrir à son tour une vérité sur le monde. L’expérience de la lecture est parfois connaissances et de leurs investigations antérieures : on pense à Thomas réjouissante, en même temps qu’elle nous apprend à atténuer la part du hasard : pourquoi subitement un mot ou une phrase retiennent-ils notre esprit alors que le parcours réitéré de ce texte ne les avait pas jusque là détachés aussi fortement de l’ensemble ?

Le film de Robert BRESSON « Au hasard Balthazar » raconte les vicissitudes de la vie d’un âne et des personnages qui gravitent autour de lui. La pauvre bête finit par être utilisée par des contrebandiers pris en chasse par des gendarmes : Balthazar est atteint et meurt seul à l’aube, sur un flanc de montagne, entouré d’un flot de moutons indifférents qui montent à l’alpage et le laissent sur la prairie. L’image est saisissante de la solitude d’un être ballotté par la contingence jusqu’à sa mort, aussi fortuite que tout le reste de sa trajectoire. Dans le Nouveau Testament, le verbe « arriver, se produire », en grec « tunchano », est d’un emploi assez fréquent bien que le substantif « tuchè » ou fortune, sort, chance, ne soit pas présent. Le jeune homme qui, dans les Actes, s’était assis à la fenêtre pour écouter PAUL discourir, tout en étant au frais, avait fini par s’endormir et par tomber à l’extérieur. Tout le monde se lamentait déjà autour du corps inanimé lorsque PAUL le releva. Il est vrai que le garçon s’appelait « Eutique » (ou Eutiche), c’est-à-dire ce que l’on traduirait par « Fortuné » ! Les expressions courantes comme « par hasard », « à tout hasard », « au hasard », prouvent combien dans notre relation au monde l’éventualité est le mode courant d’appréhension du réel. On s’attend à tout sans rien savoir de ce tout, ce qui fait de notre attente une sorte de disponibilité tantôt fataliste (« advienne que pourra »), tantôt gourmande et impatiente de ce qui pourrait bien, somme toute, arriver. Le hasard n’est donc pas l’exception mais la règle.

Nous avons besoin pour nous rassurer de reconstituer à partir du quotidien un fil ou une régularité, mais l’essence de la vie est en elle-même indiscernable. La conscience d’exister à l’entrecroisement de tant de séries aléatoires prend soit l’allure d’une déception, soit celle d’un sentiment de liberté accrue. La déception vient de ce que notre esprit est humilié parce qu’il sait qu’il ne pourra jamais trouver en deçà de son existence la « longue chaîne de raisons », comme dirait Descartes, qui conduirait à lui. Le blessant paradoxe est que notre raison déductive, en quête de relations nécessaires, est incapable de rendre compte du processus qui l’a produite. Quelle parenté y aurait-il entre le hasard et cette intelligence à laquelle il a donné naissance ? A l’opposé de ce sentiment d’échec, apprendre que nous sommes tissés de hasard nous libère de l’antique schéma d’une fatalité obscure décidant du succès et de l’échec dans nos courtes destinées. Rien n’est établi (fatum) d’avance, il n’y a pas de route tracée, de vocation à laquelle on ne peut échapper : puisque à chaque carrefour le hasard fait éclore plusieurs éventualités, notre volonté est convoquée pour inventer sa réponse. Après coup, notre mémoire se met au travail, transforme les événements en présages, voit des signes avant-coureurs, noue et rattache des occasions, des opportunités saisies ou inaperçues et finit par nous doter d’une biographie qui est une image de nous relativement homogène.

En effaçant l’hétérogène et le discontinu, les Grecs voyaient la vie comme un fil se déroulant que l’une des Parques, Clotho, coupait à la mort. Or nous ne la vivons pas comme un continuum mais comme le résultat d’un enchevêtrement de circonstances au sein duquel notre libre arbitre a tenté de s’imposer tantôt avec succès, tantôt pour échouer. Personne ne tire le fil car il n’y a pas de fil et nous ne sommes pas non plus un simple produit de notre environnement. La reconnaissance et la désignation du hasard ne signifient pas le renoncement à savoir et l’aveu d’une impuissance, mais la traduction de la conscience que nous bâtissons de la nature même de l’existence. Si, physiquement, exister est un programme de la naissance à la mort qui se déroule dans le mesurable de la croissance et de la décroissance, psychiquement, c’est une aventure au sens propre et premier du mot, c’est-à-dire un advenir de surprises, de défis et d’occasions auxquels l’homme intérieur est convoqué bon gré mal gré. Par définition, le hasard ne peut être connu, réduit, capturé. Stéphane MALLARME écrivait : « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard », comme on dirait que le feu n’éteint pas le feu. Tel est ce qui donne à nos vies ce caractère d’inachevé en dépit des artifices autobiographiques : elles ne peuvent être totalisées et récapitulées. Ce qui positivement interdit de les juger et qui négativement les affecte d’un manque. Et c’est dans ce manque que, croyant ou non, on espère.

Eric Brauns
(septembre 2010).