La promesse d’un baiser (2017)

Vous voilà devant Dieu pour ce départ dans la vie conjugale. Le mariage allie l’extérieur et l’intérieur avec cette lisière de mystère qui construit notre intimité. Toi, avec tes études de psychologie, tu sondes l’âme humaine. Toi, avec ta ceinture noire d’art martial, tu sais la force du contact. Partons donc à l’aventure de la vie à deux avec cette caresse qu’est le baiser, signe romantique, parfois moqué ou exagéré par la pornographie, mais part unique de la vie de couple. La famille, la liturgie et bien sûr, l’attirance conjugale parlent de ce trésor qui ne souffre pas d’ennui.

Oser l’affection dans une famille

Un Poème de Paul Valery m’a rappelé ce désir de l’enfant qui attend un baiser. « A ceci nous reconnaissons l’amour de Dieu, Il nous a aimé en premier » dit saint Jean et nous sommes en attente... Ainsi commence ce poème :

Les pas

  • Tes pas, enfants de mon silence,
  • Saintement, lentement placés,
  • Vers le lit de ma vigilance
  • Procèdent muets et glacés.
    • Personne pure, ombre divine,
    • Qu’ils sont doux, tes pas retenus !
    • Dieux !... tous les dons que je devine
    • Viennent à moi sur ces pieds nus !
  • Si, de tes lèvres avancées,
  • Tu prépares pour l’apaiser,
  • A l’habitant de mes pensées
  • La nourriture d’un baiser,
    • Ne hâte pas cet acte tendre,
    • Douceur d’être et de n’être pas,
    • Car j’ai vécu de vous attendre,
    • Et mon coeur n’était que vos pas.

Paul Valéry Extrait de Poésies – Charmes éd. Poésie/Gallimard


Ce qui est vrai d’un enfant, de vous Gesende et Serge, est vrai de beaucoup. Proust cite ses craintes la nuit quand il attendait le baiser d’Albertine, seul moment capable d’apaiser ses craintes. Qui n’a pas attendu un baiser ? C’est la joie des parents que d’apporter ce signe réguliers aux enfants.

Oser l’affection fait taire la peur mais aussi la pudeur qui ferme sur soit. Le baiser ouvre le cœur et affronte une nudité qui se craint repoussante. Ainsi Marie-Madeleine pleure sur les pieds de Jésus et découvre un messie tendre capable de la comprendre et qui laisse une femme pleurer et baiser ses pieds. Lc 7,36 : « Entre une femme, qui se jette aux pieds de Jésus et pleure, puis essuie les pieds de Jésus de ses cheveux, avant de verser sur eux un flacon de parfum rare. » 

Oser l’affection comme Jésus qui dit « Laissez venir à moi les enfants » et il les embrassait. Ce baiser qui choisit l’être aimé est aussi signe d’un accueil du prochain, ouvert et généreux.

Qu’y connaissent les prêtres ?

La liturgie, temps de prière communautaire, n’a pas oublié le baiser qui revient à trois occasion : le baiser d’autel, le baiser sur l’Evangile et le baiser de paix.

  • - Premier baiser à l’autel quand le prêtre arrive dans le choeur : C’est un signe de vénération pour la table de consécration et le lieu où sont enchassées les reliques. Le Christ est présent comme un rocher, ce roc que vous citez dans l’Evangile, roc sur lequel la maison est construite.
  • - Deuxième baiser : celui de l’Evangile après sa proclamation par l’évêque. La Parole comme un souffle a été donnée à l’assemblée et le ministre baise une page comme Moïse qui recevait ce souffle dans son dialogue avec Dieu. « Moise le reçut de bouche à bouche. »
  • - Troisième baiser : le baiser de paix, simple poignée de main mais signe de fraternité dans des assemblées nombreuses où la distance peut survenir et isoler. Le prêtre invite à ce baiser de paix et l’on se tourne vers son voisin, son conjoint pour une invitation plaisante.

Tout cela nous ramène au baiser primordial d’Adam qui de son argile attend le souffle de Dieu. Notre vie reçoit ce souffle, cette haleine par la prière. Le baiser offre une liturgie autre que celle de Cannes à notre corps temple de l’Esprit saint.

Le souffle et le toucher

Avant de finir sur Saint Bernard, rappelons combien l’approche des lèvres est un des temps les plus délicats du sens qu’est le toucher. Si les chiens voient mieux la nuit, si les ours savent sentir les activités de la forêt, le toucher est le sens où les humains ont développé leur sensibilité. Par les mains, en donnant des caresses et par cette peau, nue et fragile du fait de l’évolution, mais ô combien sensible. Etre soit avec l’autre, maitriser son avidité en marquant une attente et un désir qui sera satisfait. Nous sommes loin du baiser des dignitaires russes à l’époque soviétiques pour tromper sur une alliance aux fondements militaires. Chacun grandit en charité et en délicatesse. Nul n’en possède la recette.

Saint Bernard a consacré neuf sermons à un seul verset du cantique « qu’il me baise des baisers de sa bouche ». Pour ce saint du Moyen Age, l’humanité est en attente du baiser divin. C’est l’incarnation qui fait du Christ le seul bénéficiaire de ce baiser. « Le Christ reçoit et donne un baiser de paix à l’humanité. Le Saint-Esprit est le baiser de Dieu : c’est ce baiser que l’Épouse demande, afin qu’il lui donne la connaissance de la Sainte Trinité » sermon 8. St Bernard développe trois baisers (sermon n° 3) : sur les pieds avec la charité, sur les mains avec la pratique de la vertu, de la bouche pour l’union mystique.

Le pape Jean-Paul II a longuement développé la force de l’union conjugale, union de deux êtres pour une fécondité d’amour. Ceci demande une attention intérieure pour refuser le baiser de Judas pour cette trahison qui guette notre nature marquée par le péché. Un baiser de miséricorde pour marquer chaque soir la réconciliation comme le recommande le Christ. « Donc, lorsque tu vas présenter ton offrande sur l’autel, si, là, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande là, devant l’autel, va d’abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite viens présenter ton offrande. » Matthieu 5,23-24.

A vous deux

Un peu de rêverie n’éloigne pas de la droiture que demande un sacrement. Le baiser est signe de cette joie que Dieu a voulue en nous en envoyant son fils (1ère lettre de Jean 1.1) Vous allez vous embrasser à la porte de cette église comme premier geste d’annonce au monde. Que l’engagement que vous prenez se nourrisse de cette joie et de cette chair habitée par l’Esprit.

Père Jérôme de la Roulière, 2017