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La Laïcité, ce drôle de mot…1ère partie : la genèse - Padre Ducourneau

La Laïcité, ce drôle de mot…

1ère partie : la genèse

J’ose un mot sur la laïcité… D’aucuns diront sans doute que ce qui suit ne casse pas trois pattes à un canard, d’autres pourront y voir un pavé jeté dans la mare, d’autres encore penseront que la présentation donnée est orientée sans être objective ; d’autres, enfin, pourront avoir l’honnêteté de penser que cette pierre apportée à l’édifice de la réflexion commune les aide à construire leur propre point de vue. Certes, nous le savons tous, le sujet est sensible.

Si j’ose un tel sujet, c’est que, çà et là, au gré des discussions, je me suis aperçu qu’il y a autant de définitions de ce concept de laïcité que d’individus. C’est pourquoi, sans vouloir donner des leçons à quiconque, je profite de cette « tribune libre » du « mot du padre » pour aider chacun à avoir une idée plus objective que subjective sur ce sujet qui, depuis plus de cent ans, est toujours d’actualité et déchaîne passions et combats.

Chacun le sait, notre pays, notre Patrie, a forgé le livre de son Histoire par l’écriture de certains chapitres à l’encre de sang. Nous qui en sommes les héritiers, surtout en ayant accepté de la servir avec ce que nous sommes, il ne nous appartient pas de la juger, de la condamner ou même de la glorifier. Il nous appartient de la connaître, car c’est ainsi que nous pourrons mieux la servir sans l’asservir. Et pour reprendre ici un mot de mon ancien professeur d’histoire, « nous ne pouvons pas avoir d’avenir si nous n’avons pas de passé »…

Ainsi donc, si je ne suis pas condamné sur le bûcher par la vindicte populaire, je proposerais trois « mots du padre » sur ce thème, le premier sera consacré à la genèse du concept, le deuxième traitera de ce qu’on a appelé la loi de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, et le troisième, essayera de présenter les nouveaux défis auxquels se confronte la laïcité d’aujourd’hui. Il s’agit, dans ce cadre assez restreint, de rester au niveau de la culture générale et de la simple connaissance historique, de manière à ce que l’information –voire même la formation –prime sur la désinformation, voire même sur la déformation.

La genèse, c’est-à-dire le commencement, est toujours riche d’enseignement. Avant toute chose, regardons le mot « laïcité », qui fait couler beaucoup plus d’encre acide que sympathique. Ce mot vient du latin laïcus et du grec laos (peuple). A l’origine, le mot « laïc » (qui a donné l’adjectif « laïque ») a été choisi par l’Eglise –qui en a gardé le sens- pour désigner le fidèle baptisé qui n’est pas membre du clergé (diacre, prêtre et évêque). Depuis la fin du XVIIIème siècle, en dehors de la sphère ecclésiale, il a pris le sens d’une opposition au clergé et à la pensée sociale (et politique) de l’Eglise.

A la fin du XVIIIème siècle, justement, lors de la Révolution française, se déroule la première étape de la laïcisation. Le lien entre monarchie de droit divin et religion d’Etat est sectionné d’une manière qui finit par être violente. Au départ, la première Déclaration française des droits de l’homme et du citoyen, celle du 26 août 1789, écrit que « Nul homme ne doit être inquiété pour ses opinions religieuses »

. On sait, hélas, ce qu’il en a été pour un grand nombre de prêtres et de religieuses, suite au désir de l’Etat d’avoir la main mise sur ces opinions religieuses, avec la création de la Constitution civile obligeant le clergé à prêter serment. L’idée de départ de cette Déclaration était de laisser le citoyen libre de croire ou de ne pas croire, tout en reconnaissant les mêmes droits pour chacun, qu’il soit non croyant, catholique, protestant ou juif ; la confession musulmane étant alors absente du pays.

Depuis longtemps déjà, au moins depuis François 1er qui a « uniformisé » la langue française, les registres de vie (naissance, mariage et décès) étaient tenus par les curés de paroisses, souvent les seuls lettrés des villages les plus reculés. En 1792, l’état civil est retiré de l’Eglise pour être confié aux officiers publics. De plus, on laïcise le calendrier, on enseigne une nouvelle morale et on institue le divorce. En 1795, après la lourde période sanglante de la Terreur (août 1792-juillet 1794) qui a mené à l’échafaud les personnes suspectes d’hostilité à la ligne révolutionnaire, dont 3000 religieux, la Constitution entérine : « la République ne salarie aucun culte ».

Le 15 juillet 1801, alors qu’il n’est pas encore l’Empereur, Napoléon Bonaparte, considérant que l’Eglise catholique est celle de « la grande majorité des Français », signe avec le pape Pie VII, le Concordat

qui la soumet –et avec elle, les autres cultes reconnus - aux autorités, en étant encadrée et salariée par l’Etat (c’est le régime qui existe encore en Alsace-Lorraine). Le but de Napoléon, fils des Lumières et de la Révolution, n’était pas d’affirmer sa foi mais de souligner que l’unité nationale brisée ne pouvait pas être restaurée sans la paix religieuse. Son opportunisme est resté célèbre : « Ma politique est de gouverner les hommes comme le grand nombre veut l’être. C’est là, je crois, la manière de reconnaître la volonté du peuple. C’est en me faisant catholique que j’ai fini la guerre de Vendée ; c’est en me faisant musulman que je me suis établi en Egypte, en me faisant ultramontain que j’ai gagné les esprits en Italie. Si je gouvernais un peuple de Juifs, je rétablirais le temple de Salomon », disait-il le 16 août 1800 au Conseil de l’Etat.

En 1804, le Code civil maintient l’état civil, fait du mariage civil un préalable au mariage religieux et confirme le divorce. La parenthèse de la Restauration (1814-1830), avec Louis XVIII et Charles X, les frères du roi martyr Louis XVI, ne changera rien, malgré le retour prôné aux anciennes valeurs.

A partir de l’époque de la révolution industrielle (années 1850), véritable terreau fertile pour les revendications sociales et les idéaux socialistes et communistes mettant au rencard la pensée alors quelque peu sclérosée de l’Eglise qui s’est, petit à petit, éloignée des « travailleurs », on assiste à une nouvelle vague de la laïcisation de l’Etat et des mœurs.

La IIIème République, sous la direction de Jules Grévy, met en œuvre, à compter de 1879, toute une série de décisions pour éloigner définitivement l’Eglise du giron social, politique et éducatif. Jules Ferry, alors ministre de

l’instruction publique, « nationalise » l’éducation. Jusqu’alors, cette dernière était sous la tutelle de l’Eglise –et cela depuis Charlemagne qui lui avait donné cette mission-, mais aussi sous la responsabilité des villages qui se débrouillaient comme ils pouvaient pour assurer l’alphabétisation des enfants, avant de les voir partir aux champs ou à l’usine. Pourtant déjà pratiquée de manière gratuite, cette gratuité devient le maître mot pour mettre en place, en 1881, l’école publique gratuite et obligatoire pour tous les enfants de 6 à 13 ans. La formation des maîtres est assurée par une école « normale » (en opposition à celle de l’Eglise) instituée dans chaque département, et contrôlée par l’Etat. L’enseignement religieux est exclu du cursus scolaire mais demeure possible le jeudi, jour de congé hebdomadaire. La morale civique remplace la morale religieuse. Les lycées pour jeunes filles sont créés, sous couvert d’éducation, pour pouvoir dominer la famille. Jules ferry s’exprime ainsi : « Celui qui tient la femme, celui-là tient tout, d’abord parce qu’il tient l’enfant, ensuite parce qu’il tient le mari. C’est pour cela que l’Eglise veut retenir la femme, et c’est aussi pour cela qu’il faut que la démocratie la lui enlève ».

L’éducation est donc pensée comme le moyen privilégié de laïciser la société, et comme le souligne la Société générale d’Education et d’Enseignements (catholique) en 1886, de « déchristianiser la France ». C’est ainsi, qu’avant la loi de 1905, on oblige déjà, en 1901, les congrégations religieuses à devenir des associations soumises à autorisation préalable et à contrôle de l’Etat (loi Waldeck-Rousseau). En 1904, la loi Combes interdit tout enseignement aux membres des congrégations religieuses, autorisées ou non.

Tout est prêt pour permettre à la loi de 1905, dite de Séparation de l’Eglise et de l’Etat, d’être promulguée. On le devine aisément par cette page d’histoire narrée ci-dessus, cette loi, avant de devenir ce qu’elle est aujourd’hui, c’est-à-dire assez consensuelle, est, à l’origine, conflictuelle. Notre deuxième partie nous en dira plus…

à suivre donc…

Padré Jean-Yves DUCOURNEAU, à votre service.