Accueil > Paroisses > Confinement > A lire pour nous aider à vivre ce moment particulier > Jeûne liturgique par Alberto Fabio Ambrosio op

Jeûne liturgique par Alberto Fabio Ambrosio op

Tribune dans le journal La-Croix du 23/03/2020

Jeûne liturgique

Alberto Fabio Ambrosio op (1)

L’an dernier, un peu avant la célébration de Pâques, j’étais extrêmement en colère face aux abus perpétrés par quelques fils de l’Église, un peu trop prodigues – des pédocriminels –, face à des innocents, les victimes. Je l’étais et je le suis toujours, souvent, ce qui m’amène à me sentir plus près du cri qui vient d’au-dehors de l’Église face à sa lâcheté. Certes, à l’intérieur aussi, un cri monte, mais enfin j’ai l’impression qu’on le pousse pianissimo alors qu’il devrait être fortissimo.

L’an dernier, je me souviens parfaitement que j’avais imaginé un jeûne tout spécial pendant le Carême, presque un songe, de la pure fiction. C’était – là aussi – le Carême. Glosant le poète italien Cecco Angiolieri (s’i fossi Papa, allora sarei giocondo), je me disais que si j’étais pape, je demanderais la suspension de toute la liturgie de Pâques et de l’ensemble de la liturgie pour l’année suivante. J’avais quelques doutes quand même sur la validité d’une telle idée. Mais pour moi, une suspension totale de la liturgie aurait représenté une sorte de contestation interne : le clergé même devait s’infliger ce jeûne en signe d’expiation. Chose qu’on a bel et bien oubliée.

Certes, les fidèles laïcs auraient trouvé l’addition un peu salée, comme en ce moment, mais en fait la démarche aurait été – et elle l’est – purificatoire. On a trop facilement oublié que n’importe quelle liturgie ne relève pas du caractère absolu dans le christianisme. « Faites ceci en mémoire de moi » peut ne pas vouloir dire « soyez de purs imitateurs ». Or de la répétition, on a fait un absolu.

Plus souvent qu’on ne le pense, si on ne fait pas de messe, de liturgie, d’adoration ou de catéchisme, on ne sait que faire. Tiens donc ? Cela signifie-t-il que dans le christianisme, on « fait » des choses, on est des matérialistes de la vie intérieure ? On s’est trop moqué de ceux qui pensaient que la grâce s’achète au kilo. Merci ! Sincèrement ça ne m’intéresse pas, je préférerais aller au cinéma, danser et Dieu sait quoi d’autre.

On a perdu une partie du peuple, à force de lui faire comprendre que pour se montrer bon chrétien, il fallait aller à la messe. Tiens donc ? Alors aujourd’hui, du fait du coronavirus, il n’y aurait plus de bons chrétiens, stricto sensu ? Ah oui, j’oublie que c’est l’Église qui (te) dit que pour une raison supérieure, il y a la dispense de toute liturgie. Et alors, pourquoi ne pas l’avoir crié par-dessus les toits dans les cas d’abus, qui ont été – et sont – un fléau peut-être plus grave, certes du point de vue social et non sanitaire, que ce que nous sommes en train de vivre ?

Peut-être qu’un millième de millimètre – ce que mesure le coronavirus – aidera à arrêter ce théâtre divin, comme Philippe Martin l’a défini. On craint pour la santé – et pour cause ! – et on n’a pas eu peur pour la santé/sainteté du peuple. L’Eucharistie a un sens si elle est l’expression de ce que l’on vit au jour le jour : les médecins, les infirmiers, les aides-soignantes aujourd’hui célèbrent des messes pour tous, les malades font la même chose ; franchement même les prêtres pourraient s’abstenir de le faire, à la rigueur.

On a peut-être un peu trop oublié que l’Eucharistie a un sens si elle porte dans sa célébration ce que l’on vit et que dans cette célébration, on a la force de vivre le quotidien. Une amie italienne m’a fait observer, en commentant le Cantico di Frate sole – Loué sois-tu (tiens ! littéralement le titre de l’encyclique sur l’écologie), que ce virus est aussi notre frère, comme la mort. Saint François d’Assise du moins pensait ainsi.

Je frappe fort, volontairement, car avec le virus, dans l’Église aussi, il y aura une reddition de comptes entre des théologies embourgeoisées, d’apparat, de salon, et d’autres qui vont au centre de l’existence, chrétienne aussi. Le virus amènera, qu’on le veuille ou pas, un retour à l’essentiel, non seulement dans la société civile et politique – comme on est en train de dire – mais aussi dans l’Église trop souvent ankylosée dans des styles et dans des doctrines théologico-liturgiques qui ne parlent qu’à une étroite portion du monde.

(1) Frère dominicain, italien, au couvent de l’Annonciation, à Paris. Professeur de théologie et d’histoire des religions à la Luxembourg School of Religion & Society (Luxembourg).

Répondre à cet article