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  • Homélie du 2ème dimanche de Carême (A) 2026 par le père Yves-Marie Blanchard

    Homélie du 2ème dimanche de Carême (A) : Le récit de la Transfiguration

    Texte de l’homélie du 2ème dimanche de Carême (A)

    Le récit de la Transfiguration est un incontournable du deuxième dimanche de Carême, cette année selon le texte de saint Matthieu. En outre, l’épisode ici raconté rejoint le thème de la Conférence de Carême qui a précédé cette messe. Il s’agit bien là de « vérité », en l’occurrence la vérité de Jésus dans son être divin, mystérieusement révélée aux disciples, moyennant une pause dans leur emploi du temps surchargé, à la suite de Jésus, en mouvement par monts et par vaux, tant se font pressants les appels des foules, égarées comme des brebis sans berger et affectées de toutes sortes de maux, tant physiques que psychiques ou spirituels. Dès lors, une première leçon s’impose à nous en ce début de Carême, à savoir la place centrale de la prière, de la méditation, du recueillement, si nous voulons vraiment vivre en relation avec Jésus. Lui-même nous invite à ce temps d’arrêt, d’écoute, de contemplation, tant à titre personnel qu’au sein d’une communauté de foi, prière et partage, à l’instar de la messe dominicale qui nous réunit ce soir.

    Cela dit, la rencontre de Dieu, par la médiation du Christ et sous l’impulsion de l’Esprit, demeure un mystère dont chacun mesure la difficulté à en parler, sinon peut-être à l’aide d’images, comme le fait d’ailleurs la Bible à chaque page. Les catéchumènes et néophytes en savent quelque chose, lorsqu’il leur est demandé de relire l’histoire de leur conversion. Il en est de même pour chacun/chacune de nous, lorsqu’une démarche d’action de grâces nous amène à faire retour sur le chemin parcouru, en présence de Dieu, dans le clair-obscur de la foi, à l’exemple du patriarche Jacob, s’exclamant devant Dieu en ces termes : « Tu étais là, et je ne le savais pas ». De même aussi, le récit de la Transfiguration raconte l’expérience intime des disciples, bouleversante et indicible, consistant à reconnaître, dans la personne de leur frère et ami Jésus, la présence même de Dieu, si beau, si grand, si saint, néanmoins tout proche, généreux et attentif à tout un chacun. Or, pour rendre compte d’un tel mystère, les trois évangiles selon Matthieu, Marc et Luc ont recours au genre littéraire des apocalypses, familier au judaïsme du temps de Jésus et dès lors bien connu du christianisme ancien.

    Qu’est-ce donc qu’une apocalypse, sinon la mise en scène du processus de la révélation divine – en grec, le mot « apocalypse » signifie : dévoilement, révélation – selon un mouvement vertical, allant de la terre au ciel et réciproquement, moyennant l’ouverture de la voûte céleste, telle la frontière normalement fermée entre le « monde d’en haut », celui de Dieu, et le « monde d’en bas », à savoir l’univers habité de créatures diverses, à commencer par l’humanité ? Or, que se passe-t-il dans le texte d’évangile ? D’abord une montée, initiée par Jésus qui entraîne ses disciples sur une haute montagne. Puis, en retour, la descente depuis le ciel d’éléments traditionnellement associés au Dieu très saint : le rayonnement d’une lumière éblouissante, l’éclat d’une blancheur éclatante, l’ombre d’une nuée lumineuse et, plus que tout, la parole du Père, déclarant sans ambages : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le ».

    En outre, deux personnages de l’ancienne Alliance figurent à titre de témoins, comme pour authentifier le processus de révélation. Ce sont Moïse et Élie, deux figures exemplaires, ayant en commun non seulement d’avoir bénéficié d’une manifestation de Dieu sur la montagne, tant le Sinaï que l’Horeb, mais d’avoir été élevés au ciel après leur mort terrestre. Cela est dit clairement du prophète Élie, au livre des Rois ; cela est supposé aussi de Moïse, du fait que le livre du Deutéronome mentionne le fait que personne n’ait jamais connu ni trouvé sa sépulture. Dès lors, les commentateurs juifs de la Bible considéraient que les deux personnages étaient présents au ciel, disponibles pour exercer des missions sur terre, ainsi qu’il advient dans le récit de la Transfiguration de Jésus, déclaré Fils par le Père en personne, comme cela était déjà arrivé lors de son baptême par Jean, évoqué dans les quatre évangiles.

    Quant aux disciples, leur prosternation face contre terre et leur « crainte » – au sens du saisissement prenant l’homme face à Dieu – attestent le caractère surnaturel de l’événement. C’est bien Dieu lui-même qui se présente à eux, sous les traits de Jésus, dont « le visage devint brillant comme le soleil, et ses vêtements blancs comme la lumière ». On comprend leur désir de s’installer dans le confort spirituel ainsi accordé ; mais, non plus que Moïse ou Élie, ils ne sauraient s’établir à demeure sur la montagne. Il leur faut descendre au plus vite et suivre Jésus sur une route qui sera celle de la Croix. D’ailleurs, de part et d’autre du texte lu ce dimanche, l’évangile présente deux annonces explicites de la Passion et Résurrection de Jésus. La vision lumineuse et la voix entendue sur la montagne ne feront que fortifier les disciples, engagés à la suite de Jésus dans un véritable service d’annonce et proclamation de l’évangile, en gestes et paroles, à la façon de Jésus et dans le même détachement, en pleine fidélité à l’envoi reçu du Père. En ce sens, la Transfiguration constitue un tournant décisif dans le récit évangélique qui, rappelant l’épisode initial du baptême, anticipe l’élévation de la Croix, autrement dit la pleine révélation de Celui que l’évangile de Jean, de son côté, désignerait comme « le Fils envoyé du Père ».

    Frères et Soeurs, assemblés pour la messe dominicale, ne serions-nous pas justement invités à vivre une sorte de Transfiguration ? Venant ici, nous avons pris de la hauteur – non seulement la montée qui mène à l’église Saint-André – mais une élévation spirituelle, une sorte de recul par rapport à nos activités et soucis immédiats. Nous avons aussi levé vers Dieu le livre des Écritures et les mains de nos prières suppliantes. Nous allons bientôt élever en offrande le pain et le vin de nos activités terrestres et productions humaines. Et justement alors, Dieu fera descendre son Esprit, de sorte que le pain et le vin deviennent Corps et Sang du Christ, et que nous-mêmes, assemblée de disciples plus ou moins désunis, devenions les membres vivants de l’unique Seigneur Jésus. Puissions-nous ainsi refaire ce soir même l’expérience de la Transfiguration ! Nous n’en serons que mieux armés pour vivre, tout au long de la semaine, notre belle et si riche vocation de disciples, apôtres et témoins de Jésus Christ Sauveur. - Amen.
    P. Yves-Marie Blanchard