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Éditorial de Valérie Fayet dans la revue Études décembre 2020

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La crise sanitaire durable que nous traversons a des conséquences économiques et sociales dramatiques en France et dans le monde. En France, nous savons déjà que le nombre d’allocataires du revenu de solidarité active (RSA) a augmenté de 10 % en quelques mois. Dans le même temps, le nombre de personnes bénéficiant de distributions alimentaires serait passé de 5,5 millions à presque 8 millions, soit 12 % de la population qui n’arrive plus à se nourrir correctement. Quel scandale ! Mais les chiffres sont froids et on s’y habitue trop vite.

Laissons-nous plutôt toucher par la souffrance de ces familles pauvres et par le courage dont elles font preuve pour faire face, chaque jour, avec dignité, sans jamais baisser les bras. Une analyse détaillée du budget de trois mille ménages, conduite par le Secours catholique – Caritas France, apporte un éclairage cru sur les privations quotidiennes et les choix impossibles auxquels sont confrontées les personnes rencontrées : chauffer le logement ou se nourrir, acheter une paire de baskets pour la rentrée des enfants ou payer la facture d’électricité. Plus de la moitié des ménages disposent d’un « reste pour vivre » inférieur à 7 € par jour et par personne. Plus de quatre ménages sur dix sont dans l’incapacité de couvrir leurs dépenses alimentaires quotidiennes. Dans ce contexte, tout imprévu, tout choc majeur, comme l’actuelle pandémie, a des conséquences dramatiques. Pour autant cette situation n’est pas nouvelle puisqu’une étude réalisée par l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), début 2020, révélait que, depuis trois ans, les 10 % les plus pauvres avaient perdu du pouvoir d’achat, alors que toutes les autres catégories en gagnaient grâce aux mesures fiscales… Les grands gagnants sont les 10 % les plus riches !

Alors interrogeons-nous sur les choix politiques du gouvernement. Fallait-il vraiment supprimer l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) ? Fallait-il vraiment établir cette « flat tax » qui plafonne les impôts des plus fortunés ? Fallait-il vraiment diminuer les aides personnalisées au logement (APL) et geler les allocations familiales, l’allocation aux adultes handicapés (AAH) et les allocations logement ? Notre système de protection sociale est robuste mais il s’effrite lentement et ne parvient plus à empêcher le creusement des inégalités et l’augmentation de la pauvreté quand il est contrecarré par des politiques sociofiscales infondées et injustes. Elles sont infondées, car la théorie du ruissellement ne marche pas : on le savait ! Elles sont injustes, car l’impensé de cette politique est un jugement de valeur sur les pauvres, un préjugé tenace même : augmenter les minima sociaux inciterait à la paresse ! Les travaux de l’économiste Esther Duflo, conduits dans tous les pays du monde, montrent que c’est justement le contraire : plus on aide les gens et moins ils sont paralysés par la peur du lendemain, plus ils osent se tourner vers l’avenir, faire des projets, reprendre un travail. Nous faisons le même constat sur le terrain avec l’expérimentation des « territoires zéro chômeur de longue durée. » Elle prouve que nul n’est inemployable et que des hommes ou femmes abîmées par des années de privation d’emploi et d’inutilité sociale se remettent debout, si on fait confiance à leurs talents. Avec la sécurité d’un emploi, ils retrouvent leur dignité.

Ailleurs dans le monde, la misère augmente aussi, mais entendons-nous le cri des pauvres ? La crise a bon dos et permet de réprimer un peu plus les défenseurs des droits, en Afrique ou en Asie. En Amazonie, les industriels et les exploitants agricoles en profitent pour brûler un peu plus la forêt, en toute impunité… Tout cela ne peut plus durer ! On marche sur la tête ! Le moment est venu d’un changement profond, d’une vraie révolution qui nous remette les pieds sur terre. Une révolution pacifique et fraternelle qui s’appuiera sur les talents de tous et la dignité inaliénable de chacun, quels que soient ses conditions de vie, sa couleur de peau, son âge ou sa religion. Cela commence par une conversion personnelle car, pour changer le monde, il faut changer son cœur. Il faut apprendre la frugalité, redécouvrir notre lien à la nature et au vivant, vivre l’amitié et la fraternité avec ceux qui sont si différents et si proches. Mais la théorie du colibri ne suffit pas ! Un engagement citoyen et politique est indispensable pour s’attaquer aux racines de la pauvreté et transformer profondément la société. Alors, écoutons le pape François qui martèle dans sa dernière encyclique ce qu’il nous avait déjà dit dans Laudato sí (n° 231) : « L’amour, fait de petits gestes d’attention mutuelle, est aussi civil et politique, et il se manifeste dans toutes les actions qui essaient de construire un monde meilleur. » Oui, c’est bien l’Amour qui transforme le monde !

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