# Dispute 134
Peut-on parler d’amitié politique ?
A l’écoute d’Hannah Arendt
La politique est sans cesse sur le devant de la scène, en ce moment, c’est clair (manifestations, attentats futures présidentielles etc…), On retient très vite la violence qui s’y développe et que les medias propulsent sur le devant de la scène, en boucle. On retient moins les forces de l’amitié en œuvre dans ces conflits. Comme si on nous faisait croire que la violence est le moteur de la vie politique qui est pourtant l’art de vivre à plusieurs en paix.
Quand c’est comme ça, le mieux est de prendre le recul que nous propose notre philosophe « attitrée », Hannah Arendt (le magazine La Vie dit qu’elle est la philosophe la plus connue dans le monde, après le philosophe Michel Foucault dont on fête le centenaire de sa naissance, et qui comme chacun sait, a sa tombe à Vandoeuvre, où y vit un lecteur fidèle !)
1 -
La très haute valeur du « politique »
Pour Hannah Arendt, Le politique est « le lieu par excellence de l’agir dans le monde ». C’est une grande originalité de sa pensée qu’elle développe dans son grand livre La condition de l’homme moderne ». Elle pense que celui qui s’adonne à la chose publique dans l’engagement politique, a une qualité d’action supérieure à ces autres activités que sont le travail et l’œuvre (art…) qui sont aussi l’occupation habituelle des hommes. Elle a repris cela à l’Antiquité grecque et romaine. Une chronique devra donner les raisons qu’elle avance pour justifier cela.
Et elle affirme que le moteur de cet agir dans le monde public est – doit-être – l’amitié poilique.
2 -
L’amitié politique
Pour elle, l’amitié n’est pas qu’une affaire privée – même si elle l’est évidemment, et offre de si grands bonheurs. Elle dit : « Nous avons coutume aujourd’hui de ne voir dans l’amitié qu’un phénomène de l’intimité, où les amis s’ouvrent leur âme sans tenir compte du monde et de ses exigences » (dans Vies politiques). Non, l’amitié est aussi la source du dynamisme politique, et est une vertu publique.
Elle permet en effet aux amis de parler, de se parler, et dans le cas du politique de parler au plus grand nombre, au-delà des affinités personnelles. « Par l’amitié, par la confrontation respectueuse d’une diversité d’expériences, se construit l’action politique » (N° 1, n° 406 de cet hebdo consacré à Hannah Arendt). « Nous humanisons ce qui se passe dans le monde en nous parlant, et dans ce parler nous apprenons à être humains » (Vies politiques).
« Ainsi nous est-il difficile de comprendre l’importance politique de l’amitié. Lorsque, par exemple, nous lisons chez Aristote que la philia, l’amitié entre citoyens, est l’une des conditions fondamentales du bien-être commun, nous avons tendance à croire qu’il parle seulement de l’absence de factions et de guerre civile au sein de la cité. Mais pour les Grecs, l’essence de l’amitié consistait dans le discours. Ils soutenaient que seul un “parler-ensemble” constant unissait les citoyens en une polir. Avec le dialogue se manifeste l’importance politique de l’amitié, et de son humanité propre » (Vies politiques, p. 34).
C’est la raison pour laquelle l’amitié est le point de départ et le ressort constant de la politique. « Et c’est cet amour du monde, partagé et confirmé entre les amis, qui doit aujourd’hui encore être notre point de départ (N°1).
Elle est bien consciente de l’invraisemblance de ce principe de l’amitié dans notre monde d’aujourd’hui (le sien, c’était le monde des totalitarismes meurtriers dans ces « sombres temps », comme elle dit, elle la petite allemande juive, réfugiée successivement en France et aux Etats Unis).
Des amitiés se forgent dans la défense de la création, dans la défense de l’égalité sociale, la défense de l’école, le droit de manifester, la défense d’une ligne politique (dans les partis) en vue d’une élection… Tous les combats politiques, (dans des régimes non-autoritaires, évidemment) renforcent l’amitié de ceux qui s’y adonnent. Mais ces engagements ne passent pas en boucle dans les Medias.
3 –
L’amitié, au-dessus de la fraternité ?
Selon elle, « l’humanité s’atteste moins dans la fraternité que dans l’amitié » (Pierre Bouretz, Préface à Origines du totalitarisme, Quarto, p. 26). Cela peut étonner ceux qui ont inscrit dans leur devise, le mot « Fraternité » à côté de « Liberté » et « Egalité ». Mais Hannah Arendt ne cesse pas de nous surprendre par ses nouvelles vues sur les réalités humaines.
Elle s’appuie sur le philosophe Lessing qui « plaçait l’amour de la discussion au-dessus de la sentimentalité », et qui voulait être l’ami de beaucoup d’hommes, sans être le frère d’aucun » (Vies politiques, p. 40).
Elle se méfiait de la sentimentalité, sous la forme de la pitié qui serait érigée en vertu politique suprême. Si prédomine la pitié, le risque est de focaliser la politique sur les malheureux auxquels on doit assistance, réparation…
Or, il y aurait le risque d’un enfermement dans cette bonne action d’aider les autres par pitié, faisant oublier l’agir proprement politique intégral qui consiste à se doter d’institutions justes pour tous (Paul Ricoeur), et pas seulement d’actes de fraternité privés (personnels ou associatifs.
Hannah Arendt est très critique à l’égard d’une politique basée sur la pitié. « A travers la compassion, l’humanitarisme révolutionnaire de l’humanité du XVIIIe siècles, cherche une solidarité avec le malheur et la misère, pour remonter aux sources mêmes de la fraternité… » (p. 23). Mais on s’est aperçu bien vite que cela allait à l’encontre de la politique. « Ni la compassion, ni le partage de la souffrance ne suffisent ».
« L’humanité des humiliés et des offensés n’a jamais survécu à l’heure de la libération fût-ce une minute. Cela ne veut pas dire qu’elle ne soit rien puisqu’elle rend effectivement l’humiliation supportable ; mais cela veut dire que, politiquement, elle est absolument non pertinente » (p. 26).
Le gros problème de la fraternité (mal comprise, évidemment) est qu’on oublie les malheureux, en les écartant de l’agir politique commun : eux aussi doivent pourtant être intégrés à leur relèvement, au combat proprement politique visant l’égalité des citoyens. La politique est l’affaire de tous, sans mise à l’écart de quiconque.
Le pape François a eu des paroles fortes sur la part à donner aux pauvres eux-mêmes dans ce combat politique. « Il faut avoir le courage de reconnaître que sans eux (les pauvres, les exclus…), la démocratie s’atrophie… perd de sa représentativité, se désincarne car elle laisse le peuple en dehors, dans sa lutte quotidienne pour la dignité, dans la construction de son destin » (Tous frères § 169).
La pitié peut générer de la mauvaise fraternité. Quant à la bonne, elle est primordiale : le titre de son encyclique n’est-il pas « Fratelli tuti, Tous frères »… et non pas « Tous amis » !!!
4 - Une qualité d’amitié
Hannah Arendt est une exilée : l’amitié ça compte : « L’amitié est la terre dans laquelle Arendt plante ses racines, à une époque de confusion, d’exil et d’horreur » (N°1). Dans l’amitié « Hannah Arendt ne cherche rien, n’attend rien de ses amis. L’amitié pour elle n’était pas une relation de besoin, à la différence de l’amour et du désir…. Pour elle l’amitié est une véritable affirmation de l’existence de l’autre. Qui es-tu ? demande-t-elle à l’ami. Je veux que tu sois, tel que tu es » (N° 1). Ce « volo ut sis », « je veux que tu sois », c’est Heidegger, son maître et son amant, qui la lui a fait connaître, comme étant une citation de st Augustin. Ce « Je veux que tu sois » elle en fera une sorte de maxime, de guide dans sa vie, c’est elle qui fera d’Hannah Arendt une si bonne amie (selon N°1).
Une amie pour nous-mêmes ? Une amie de pensée. Pourquoi pas ! Ne sommes-nous pas à bonne école ?



