• Logo
  • Le miracle de la natalité

    A l’école d’Hannah Arendt

    1 – On a plus réfléchi à la mort qu’à la naissance

    La philosophie depuis ses origines a peu porté son attention à la naissance. Elle l’a portée sur la mort : la réflexion la plus développée à ce sujet est celle de Heidegger, qui pense carrément que l’homme est un « être-pour-la-mort » ! Rien de moins !

    La mort est plus pathétique ! Un autre philosophe contemporain, Paul Ricoeur se demande pourquoi la philosophie a peu pensé à la vie : « L’évocation de la naissance, dit-il, n’est pas familière aux philosophes ; la mort est plus pathétique ; les pires menaces semblent venir au-devant de nous… » (Le volontaire et l’involontaire, p. 407).

    Et puis, la vie à sa naissance est un sujet difficile. Car nous n’en avons pas d’expérience, elle échappe à notre conscience et à notre subjectivité. Et alors comment parler de choses qui nous échappent ? Comme l’a dit quelqu’un, nous sommes « nés par ouï dire » : ce sont des autres que nous savons quelque chose sur notre naissance et sur le fait même d’être nés. Je ne nais pas, je suis né ! « De la naissance, je ne puis affirmer qu’une chose : je suis né, au double sens du passé et du passif, ou plutôt, il y a eu naissance » (Claude Romano, L’événement et le monde).

    2 La naissance nous dévoile le sens d’une dépendance radicale, originaire

    Ma naissance relève de la décision d’autres personnes de me faire naître : « Je veux que tu sois ». « Ma naissance ne signifie pas seulement le commencement de ma vie, elle exprime sa dépendance à l’égard de deux autres vies ; je ne me pose pas moi-même, j’ai été posé par d’autres. Cette existence brute que je n’ai pas voulue.

    Ma « nature », mon caractère me viennent d’autres personnes. « Je n’ai pas seulement reçu un commencement, mais une nature, c’est-à-dire la loi d’une croissance, la principe d’une organisation, une structure inconsciente et finalement la formule d’un caractère. Naître, c’est recevoir d’autrui le capital d’une hérédité. » (p. 408). L’hérédité, est plus importante que le commencement. « C’est une explication de moi-même par l’autre »

    Le « monde » qui m’accueille lorsque je nais, je le reçois, je ne le crée pas. Le monde est plus vieux que moi. De même la terre est le cadeau de naissance du nouveau né. Et quelle gratitude à avoir envers ce monde qui m’accueille, cette terre qui me nourrit (physiquement, et bien au-delà, symboliquement…).

    3 – Le miracle de la natalité

    Hannah Arendt a parlé de la naissance d’une manière exceptionnelle et son apport à la philosophie de la naissance est sans égal, qui a fait dire : « C’est par une femme, Hannah Arendt, que la natalité a fait irruption dans le discours philosophique » (Labrusse, p. 2).

    Elle parle de la natalité comme d’un « miracle », le « miracle de la natalité ». Elle souligne combien la naissance d’un nouvel être est le commencement d’un monde, surgissement d’une liberté, et carrément « le miracle qui sauve le monde ». Elle écrivait :

    « Le miracle qui sauve le monde, le domaine des affaires humaines, de la ruine normale, « naturelle », c’est finalement le fait de la natalité, dans lequel s’enracine ontologiquement la faculté d’agir. En d’autres termes : c’est la naissance d’hommes nouveaux, le fait qu’ils commencent à nouveau l’action dont ils sont capables par droit de naissance. Seule l’expérience totale de cette capacité peut octroyer aux affaires humaines la foi et l’espérance… »

    Elle va jusqu’à voir dans la naissance de Jésus, le « prototype » de toute naissance, là où se voit au mieux, l’espérance qu’elle soulève, pour l’avenir du monde.

    C’est cette espérance et cette foi dans le monde qui ont trouvé sans doute leur expression la plus succincte, la plus glorieuse dans la petite phrase des Evangiles annonçant leur « bonne nouvelle » : « Un enfant nous est né » (Condition de l’homme moderne, Œuvres, Gallimard, p. 259).

    Le nouveau-né est apte à une action nouvelle, inédite. Cette capacité d’action est utile au monde qui pourra se rajeunir. A nouveau-né, action nouvelle pour le monde. En ce sens cette capacité nouvelle d’action est le « miracle qui sauve le monde ».Tout part du fait d’être né ! Telle est la condition la plus générale de l’existence humaine. Tout homme en vertu de sa naissance, est un nouveau commencement.

    Car « les hommes, bien qu’ils doivent mourir, ne sont pas nés pour mourir, mais pour innover » (CHM, p.313, cité p. 30). « La succession des générations est le garant d’une histoire qui ne saurait jamais prendre fin parce qu’elle est l’histoire d’êtres qui ont pour essence le commencement » (NT, p. 58, cité p. 303). Elle s’appuie sur saint Augustin : « L’homme a été créé pour qu’il y eût un commencement » Initium ergo ut esset creatus est homo ».

    Car « les hommes, bien qu’ils doivent mourir, ne sont pas nés pour mourir, mais pour innover » (CHM, p.313, cité p. 30). « La succession des générations est le garant d’une histoire qui ne saurait jamais prendre fin parce qu’elle est l’histoire d’êtres qui ont pour essence le commencement » (NT, p. 58, cité p. 303). Elle s’appuie sur saint Augustin : « L’homme a été créé pour qu’il y eût un commencement » Initium ergo ut esset creatus est homo ».

    Et alors, ne serait-il pas plus juste de parler des hommes comme des « naissanciels » plutôt, comme le faisons toujours, de « mortels !!!

    4 –L’Alléluia du Messie de Haendel (le chant final) qui veut magnifier la naissance du sauveur, a fasciné Hannah Arendt :

    « L’Alléluia doit être exclusivement compris à partir du texte : un enfant nous est né. La profonde vérité de cette partie de la légende du Christ : tout commencement est salut, c’est au commencement, au nom de ce salut que Dieu a créé les hommes dans le monde. Chaque nouvelle naissance est comme une garantie de salut dans le monde, comme une promesse de rédemption pour ceux qui ne sont plus un commencement » (Journal de pensée, Seuil 2005 I, p. 231).

    Petite révolution ou grande ? A vous de juger. Merci Hannah Arendt.