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  • Le mal et les malheurs : que dire, que faire ?

    Nous sommes faits pour le bonheur : Aristote dit que c’est ce que tous recherchent. Mais dans nos conversations, il n’est pas rare que revienne la question du mal. Nous sommes comblés de bienfaits au long de nos existences : c’est la source de notre bonheur. Et voilà : « l’homme n’est pas heureux » (Camus). Trop de maux l’entourent et l’habitent lui-même, qui le font souffrir et font souffrir les autres. Il y a le mal, et il y a les malheurs qu’il entraîne. Pourquoi en est-il ainsi ? Et surtout, qu’est ce qui est en notre pouvoir et notre devoir ?

    L’histoire de la réflexion sur le problème du mal peut se lire comme un roman aux multiples épisodes et rebondissements. Pour la tradition philosophique grecque et la tradition de la théologie chrétienne qui vont ensemble, voilà ce qui peut être dit :

    1 - Le mal n’est rien !
    Il n’y a pas une substance du mal, car le mal n’est rien. Aussi provocateur que cela puisse paraître, on a pensé dans la tradition métaphysique grecque que le mal n’est rien, est du non-être, ou bien qu’il n’est pas premier, que c’est le bien qui l’est, et que la réalité du mal est une privation du bien. Le mal n’a pas de réalité substantielle. Il n’a de réalité que celle qu’on lui concède en l’accomplissant, hors cela il n’est rien par soi-même. Cette doctrine a été reprise par st Thomas d’Aquin, au Moyen Age. Cela pour éviter de donner une réalité au mal (comme le fait la gnose et le manichéisme antique) – et leurs nombreuses résurgences aujourd’hui.

    2 - L’homme libre est capable de choisir le mal
    S’il n’est rien, pourquoi est-il bien là, bien installé au cœur de nos vies ? Certains théologiens (Maritain) ont dit que c’est Dieu lui-même qui « permettrait » aux hommes, faute de mieux, de commettre le mal. Bien plutôt, la tradition chrétienne répond que c’est l’homme qui est responsable du mal, et non pas Dieu. Et cela au nom de la liberté de l’homme qui a le choix de bien ou de mal agir. C’est la question des relations du mal avec la liberté humaine. Le mal n’a pas Dieu pour origine. C’est l’homme qui décide de le commettre. Il est responsable du mal qu’il fait, et des malheurs que cela entraîne.

    3 - Les forces du mal existent bien
    Mais à nouveau une question surgit : n’est-ce pas faire peser sur l’homme une écrasante responsabilité, une trop grande culpabilité ? La tradition chrétienne fait droit à cette question en tenant que l’homme, bien que responsable, est dépassé par les forces du mal. Il est envahi. La Bible parle de Lucifer, de Satan, du dragon de l’Apocalypse... Celui-ci n’est jamais présenté comme un Dieu concurrent, comme s’il était un Principe du mal, à côté de Dieu, principe du Bien (refus catégorique de tout dualisme, comme dans le manichéisme). L’homme fait ainsi l’expérience d’être tenté par un autre que lui. On pourra parler de « diabolique » pour rendre compte de cette submersion du mal dont l’homme est victime en somme, autant que malfaiteur.

    4 – L’incontournable péché originel
    Cette « possession » de l’homme par les forces du mal, a été thématisée dans la doctrine célèbre du péché originel. Le mal (actuel) que l’homme commet, viendrait selon l’histoire d’Adam et Eve, d’un premier homme, un homme originel, dont la faute qu’il a commise se transmettrait à toute sa lignée. D’où l’expression « péché originel ». L’apôtre Paul dans ses lettres est le plus explicite sur cette transmission du mal de génération en génération depuis Adam : « De même que par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, et qu’ainsi la mort a passé en tous les hommes, du fait que tous ont péché » (Rm 5,12). Sans cette doctrine du péché originel, tout le poids du mal reposerait sur l’homme puisqu’il en est le responsable : quelle charge, quelle oppression ! Invivable. D’où l’utilité de ne pas rejeter cette doctrine classique, même si cela peut nous surprendre, de parler de péché originel !

    5 – Le refus du péché originel (Pélage)
    Cette doctrine du péché originel fut refusée par Pélage (350-420), un moine breton niant tout lien d’origine entre le péché du premier homme et les péchés (actuels) des hommes de tous les temps. Il atténue ce lien en disant que l’homme commettant le mal, agissait « comme Adam », ou « à l’imitation d’Adam ». Il n’impliquait pas une participation universelle au péché d’Adam. Selon lui, tout homme avait la possibilité de ne pas pécher. C’était une vision optimiste de l’homme. Encore très répandue aujourd’hui, y compris chez les chrétiens : l’homme pourrait faire le bien sans problème, sans entrave. On voit bien que ça ne marche pas. S’attribuer à soi-même purement et simplement le bien que nous faisons, et le mal que nous commettons – sans donc la grâce originelle et le péché originel – est une imposture.

    6 – Le combat d’Augustin contre Pélage et la réhabilitation du péché originel
    Augustin (354-430) va répondre à Pélage et à sa vision optimiste de l’homme. Non sans excès ! La controverse nous mène souvent au-delà de ce qu’il est convenable de penser (on s’enflamme ! Il y eut les bûchers ! - l’Inquisition au XVe s en Espagne). Augustin va accentuer l’emprise du mal et sa version du péché originel sera trop négative, avec une transmission biologique du péché originel, voire son lien avec la sexualité. Il ne peut être suivi sur ce sujet.
    Mais au-delà de ces excès, Augustin a raison : « De fait le mal n’est jamais réductible aux actions mauvaises que je peux vouloir et commettre ici et maintenant… Il atteint mystérieusement ma relation même aux origines… La volonté pécheresse n’est pas seulement la nôtre mais celle de tous les hommes qui nous ont précédés, parce qu’elle affecte le rapport de tout homme à son Créateur ». Le philosophe Ricoeur a cette formule : «  L’homme ne commet pas seulement le mal, « il le continue » (Le conflit des interprétations, p. 280). Pour Augustin, l’homme bénéficie toujours de sa bonté originelle, reçue de son Créateur, mais elle est « atteinte », fragilisée (on appelle cela la concupiscence, dans le jargon théologique), du fait de ce péché originel.

    7 - L’épreuve des malheurs
    La question du mal n’est pas close par la doctrine du péché originel. Ce serait trop facile. Car il y a les malheurs que produit le mal. Qu’en faire et que faire ? Exemple : on peut bien expliquer aux victimes d’agressions actuelles que le mal commis par leurs agresseurs vient du péché originel et qu’ils furent « embarqués » dans le mal. Car on ne peut pas taire la plainte des victimes : eux connaissent le malheur. Et les malheurs ne s’effacent pas comme cela. Là nous sommes dans le concret : comment vivre nos malheurs ? Nos grandes théories ne sont plus crédibles.

    Ce qui fait que la question du mal est d’abord la question des malheurs (des victimes) Nous redécouvrons cela aujourd’hui, après avoir copieusement ignoré les victimes, qu’on laissait à leur triste sort pour éviter que les choses se sachent. Evidemment nous devons de toutes nos forces, venir en aide aux victimes des violences et des malheurs du temps. Il y va d’une fidélité essentielle au témoignage de Jésus, qui chassait les démons, guérissait les malades, proclamait la libération des captifs… Les malheurs du temps nous poussent à l’action, mais celle-ci n’y suffit.

    8 - La plainte de Job
    La victime reste victime même si on lui vient en aide et elle souffre. La plainte alors, est toujours à la disposition des hommes pour pouvoir dire – crier -, leurs malheurs. Elle est le langage de la souffrance, en particulier de la souffrance injuste.

    Les malheurs, nous les subissons, mais s’ils ne sont pas complètement déshumanisants (Simone Weil parle des malheurs qui « pulvérisent » un être), notre souffrance a encore la possibilité de se transformer en plainte… et d’y trouver quelque paix, fût-elle éphémère, ou en attente (en attente de quoi ? Laissons la porte ouverte). Elle est un mode de résistance.

    En tout cas, c’est une voie essentielle, qu’on retrouve dans la tragédie (grecque ou chez Racine), et aussi, ô combien, dans la Bible. La plainte la plus célèbre et la plus poignante, c’est celle de Job qui crie sa souffrance et son incompréhension au Dieu dans lequel il croit : « Pourquoi deux genoux m’ont-ils accueilli, pourquoi avais-je deux mamelles à téter ? » (3,12). « Pourquoi ce don de la vie à l’homme dont la route se dérobe ? » (3,23) « Oui, c’est pour la misère que l’homme est né » (5,7). « N’est-ce pas un temps de corvée que le mortel vit sur terre, et comme jours de saisonniers que passent ses jours ? » (7,1). « L’homme enfanté par la femme est bref de jours et gorgé de tracas (14,1) etc. Jésus a connu ce genre de déréliction et il s’est plaint : « Mon âme est triste à en mourir… » (Mt 26,38). « Père, si c’est possible, que cette coupe s’éloigne de moi » (Mt 26,39).

    A la limite du blasphème, Job maintient sa foi en Dieu qui est la sienne. Il implore le salut. A la fin du texte, on nous montre qu’il est exaucé. Cela montre qu’il peut y avoir un mystère du mal et du malheur ouvert. Ouvert sur un avenir et (ou) un au-delà. La désespérance absolue n’est pas fatale. Un nouvel épisode de notre roman serait donc : y a-t-il un salut ? Question toujours moderne, plus qu’on le croit souvent.