Dispute 114
Le soldat inconnu : 11 novembre
A l’écoute d’Hannah Arendt
Le 11 novembre est un jour de mémoire pour notre pays : il commémore la fin de la Première Guerre mondiale par l’armistice de 1918. Des cérémonies vont se dérouler dans les villes et les villages, devant le monument aux morts, et devant la tombe du soldat inconnu à Paris.
La philosophe Hannah Arendt a écrit des choses très profondes sur ce « soldat inconnu ». Pourquoi a-t-on été amené à exhumer le corps d’un soldat inconnu comme symbole des victimes inconnues de la guerre, et de toutes les victimes inconnues et connues. Pourquoi cela s’imposa-t-il à la nation en 1919 à tous les Etats belligérants ?
1 –
L’anonymat des soldats.
Dans cette guerre, presque tous les soldats meurent dans l’anonymat, sans qu’on ait pu honorer leur besoin de glorification. Selon Hannah Arendt, l’agent de la guerre n’était en réalité personne. « On ne s’illustre plus dans les combats de la guerre moderne, industrielle, de masse. On y meurt anonyme » (BL p.. La guerre est désormais un processus qui échappe à ceux-là mêmes qui la font. Ils en sont les agents, non les acteurs ; ils servent un mouvement, ils n’agissent pas en personne. Le soldat est substituable à tout autre » (Béatrice Levet, Le Musée imaginaire d’Hannah Arendt, p .279. Très beau livre sur cette philosophe).
Dans cette masse de soldats anonymes morts au combat, il fallait un besoin d’identifier quelqu’un, « de distinguer un « qui », autrement dit de défaire ce que la guerre moderne avait fait : ce sera le « soldat inconnu » du 11 novembre 1920 (p. 279).
2 –
Parabole.
Il se trouve qu’Hannah Arendt renvoie au roman Parabole de William Faulkner, qui, dit-elle, « surpasse en acuité et en clarté presque tous les livres sur la Première Guerre mondiale parce qu’elle a pour héros le Soldat inconnu » (cité p. 280).
Le roman raconte une semaine de l’année 1917, au cours de laquelle un caporal et ses 12 soldats font une mutinerie : ils refusent de poursuivre cette guerre dévorante. Ils sont jugés, condamnés et exécutés. Cela entraîne un immense mouvement de foule mue par des sentiments propres à la masse : une foule indistincte, suivant le mouvement, curieuse et sans réflexion. Le roman raconte une foule anonyme, une masse compressée, non plus acteur auquel on pourrait attacher une action singulière, mais simple agent d’un processus qui l’entraîne. La guerre est présentée comme une identité sans autre fin qu’elle-même. « L’atmosphère étouffante, oppressante, dans laquelle baigne le roman, l’anonymat et la masse, règnent en maîtres, renferme la spécificité et la tragédie de la Première Guerre mondiale » (BL, p. 283). C’est vrai que ce sentiment de masse anonyme marque le lecteur : c’est très, très fort.
Le dernier chapitre raconte l’histoire d’une escouade de 12 soldats et de leur sergent, désignés par les autorités politiques, plus tard, pour exhumer un soldat aux catacombes du fort de Vaulaumont (équivalent de Douaumont à Verdun : nous sommes dans le roman !). L’autrice imagine ces hommes déambulant parmi les corps en putréfaction, pour ramener l’un d’eux. Ce sera le soldat inconnu.
Or il se trouve que le corps exhumé est celui du caporal mutiné avec ses hommes (roman !) et de ses douze soldats quittant le tombeau ouvert de la tranchée et refusant de poursuivre le combat. Comme si son acte de rébellion était racheté par le choix d’en faire le soldat inconnu ? Comme si, surtout, la guerre, l’état de guerre, était condamnable à jamais, et que ce caporal en avait fait le sacrifice de sa vie, la refusant dans un acte de désobéissance. C’est une interprétation.
D’autant que Faulkner lui-même a fait de cet événement une parabole de Jésus condamnant à jamais la guerre dans sa personne, par son sacrifice : « C’est l’histoire du Christ dans l’armée française, un caporal et une escouade de 12 hommes (les apôtres), un général qui est l’Antéchrist, et qui l’attire sur le sommet d’une colline pour lui offrir le monde » (cité p. 277)
3 –
Le drame de l’oubli et le besoin de gloire
Arendt réfléchit à partir de là sur la signification de cette tombe à un soldat inconnu. « La tombe du Soldat inconnu n’a pas pour fonction première d’offrir aux familles un lieu où se recueillir, mais bien de panser la blessure qu’inflige à une vie l’idée même de mourir sans laisser de traces de son passage. Tel Ulysse sur une mer déchaîné en s’accrochant à une rambarde brisée du radeau pour échappé à l’île de Calypso, Hanté par la perspective de mourir en pleine mer, sans rites funéraires et ainsi condamné lui et ses actions, à l’oubli. « Malheureux que je suis …Que j’aurais dû mourir, subir la destinée, le jour où près du corps d’Achille, les Troyens faisaient pleuvoir sur moi le bronze de leurs piques ! J’eusse alors obtenu ma tombe ; l’Achaïe aurait chanté ma gloire. Ah la mort pitoyable où me prend le destin » (cité p. 286). Magnifique citation.
L’anonyme soldat de la Première Guerre mondiale a eu sa tombe, et avec elle sa part de gloire, et celle de tous ceux qu’il symbolise.
La commémoration du 11 novembre peut s’enrichir de cette « démonstration » magistrale d’Hannah Arendt s’appuyant sur le roman Parabole de William Faulkner.
N.B. Cette conception de la gloire rejoint notre chronique 111 sur « Le Politique », où, avec Arendt déjà, nous disions que le politique a à voir avec la gloire. La gloire, selon notre philosophe est un phénomène de lumière, le rayonnement public d’une idée, d’une personne, d’un peuple, d’un homme politique, d’un citoyen exemplaire… C’est l’attestation publique par autrui, de quelque chose de grand, réalisé par quelqu’un. Et cela ne se révèle pas seulement au combat et à la guerre, évidemment. Tous les divers engagements politiques sont concernés : il s’agit d’y « briller » dans le service des autres, de la commune au gouvernement en passant par les représentants divers.


