"Ça se dispute", les chroniques de Jacques Bréchoire - 2025/2026
Ça se dispute ! Drôle façon de s’exprimer, incorrecte : on se dispute, oui, mais on ne dispute pas de quelque chose. On discute plutôt de la chose.
Nous allons quand même dire : « Ça se dispute », même si ce n’est pas français !
Avec Jacques Bréchoire, découvrez L’ACTUALITÉ sous un angle philosophique et théologique.
Ces chroniques sont également à écouter sur le site de RCF Poitou
– Ça se dispute 126 -> Liberté de Dieu, liberté de l’homme
– Ça se dispute 125 -> Le jardin d’Epicure
– Ça se dispute 124 -> La mort ou la naissance : Que choisir ?
– Ça se dispute 123 -> De la mort et de l’immortalité
– Ça se dispute 122 -> Le bonheur publique
– Ça se dispute 121 -> Le petit cochon de Pyrrhon : la leçon des Sceptiques
– Ça se dispute 120 -> La vérité ? Il faut y croire
– Ça se dispute 119 -> L’imagination, un mode de pensée ?
– Ça se dispute 118 -> Le « temps » des vœux
– Ça se dispute 117 -> Un Noël d’espérance pour tous
– Ça se dispute 116 -> Le pape Léon à Nicée
– Ça se dispute 115 -> l’étranger
– Ça se dispute 114 -> Le soldat inconnu : 11 novembre
– Ça se dispute 113 -> Une vie d’exception : Hannah Arendt
– Ça se dispute 112 -> Vous avez dit « wokisme »
– Ça se dispute 111 -> Le « politique » : quelle valeur, quelle excellence ?
– Ça se dispute 110 -> Chronique de la chronique
Dispute 126
Religion : liberté de Dieu, liberté de l’homme
On parle sans arrêt de religion aujourd’hui, chaque jour ! Dans notre actualité la plus actuelle, il est beaucoup question de religion.
Les célébrations des fêtes pascales sont aussi de notre actualité, et elles ne sont pas une mince chose en matière de religion : on y voit des chrétiens (catholiques, protestants, orthodoxes, anglicans, évangéliques) sérieux dans l’adhésion de leur foi au Christ ressuscité. Sans parler de l’attrait nouveau des jeunes à l’égard de la foi catholique (très nombreux à nos célébrations pascales, demandant et recevant le baptême chrétien) : phénomène totalement nouveau…
Et puis, chose moins réjouissante, l’actualité nous montre de toutes parts, un « embrigadement » de la religion pour des fins politiques, au nom de l’orthodoxie (Poutine) ; au nom de l’évangélisme (Trump) ; le catholicisme lui-même étant sollicité par certains courants politiques dont l’objectif est de restaurer une vision de l’ancienne « chrétienté ». Tout ceci est stupéfiant et inquiétant.
1 –
La liberté de la religion
Invitation à « défendre » la liberté d’une religion à professer ce qu’elle veut bien elle-même professer, sans que quelque pouvoir ou quelque instance ne l’utilise à des fins qu’elle ne veut pas, elle-même. La religion est libre ou elle n’est pas. C’est une toute première profession de la liberté religieuse. Une religion digne de ce nom ne se laisse pas dicter sa loi (sa parole) par des instances extérieures ou autres qu’elle-même. Mais comment est-ce possible ?
Un impératif urgent pour la religion, en cette période troublée, à sauvegarder sa finalité propre, en refusant catégoriquement de la voir « instrumentalisée » par les pouvoirs, quels qu’ils soient. Ce peut être l’Etat, tel parti, soi-même, ou le « nous d’une appartenance religieuse, etc. Le « moi », ou le « nous » peuvent être vécus comme de véritables pouvoirs capables d’embrigader Dieu au service de leurs propres fins. Qu’en est-il de la liberté de la religion, cette liberté à être ce qu’elle est, à avoir sa prétention propre ?
2 –
Liberté de Dieu
Le refus de l’instrumentalisation amène à s’interroger sur la relation de Dieu aux hommes qui se réclament de lui pour leur agir. On a l’impression que Dieu y perd sa liberté, car il serait contraint de satisfaire les besoins des hommes qui se réclament de lui pour leur action (politique….).Reste donc à voir si de son côté, Dieu ne perd pas sa liberté ! Serait-il assujetti à nos besoins ? Dieu n’existe pas parce que nous avons besoin de lui ! Il existe par soi-même, dans sa liberté souveraine et aussi et surtout, dans la réponse qu’il peut faire aux besoins humains dans la relation (alliance, amour) qu’il a voulu établir lui-même avec les hommes.
La pensée du grand théologien protestant, Karl Barth, grand défenseur de la liberté divine, mérite qu’on se réfère à elle. Il met en avant la « seigneurie » de Dieu : Dieu est « le Seigneur, non assujetti à quiconque et à quoi que ce soit. Il possède une liberté « souveraine ».
Ceci est bien sûr conciliable avec l’amour de Dieu pour le monde, sa providence. C’est une seigneurie d’amour absolu.
3 –
La liberté de l’homme
– L’instrumentalisation de Dieu, si elle avilit Dieu, ne piétine-t-elle pas la liberté de l’homme qui serait contraint de dépendre de Dieu. Ce fut la grande critique des philosophes contemporains qu’on a appelé les « maîtres du soupçon », trouvant honteux pour l’homme d’avoir besoin de Dieu. C’est lui assigner le régime de la nécessité, qui serait contraire au régime de la liberté.
Mais au nom de quoi, la soumission à nos besoins serait-elle d’emblée aliénante ? Ils nous montrent que nous sommes « dépendants » de Dieu, comme nous sommes dépendants des autres, de nous-mêmes (notre caractère, notre corps, notre passé…), de la terre et de la nature, des animaux et des plantes et des arbres…. ? Dépendre de Dieu pour le fait d’exister et pour mener au mieux cette existence : quoi d’indigne là-dedans ?
– La réponse du philosophe Lévinas est lumineuse : Cela suppose de renoncer au rêve d’indépendance absolue. Il faut « réaliser » (piger) qu’il nous est bon de devoir dépendre (de la terre, des vivants…, de nos parents, de nos amis, de nos maîtres, des autorités. Lévinas a ces propos lumineux :
« Ce dont nous vivons ne nous asservit pas, nous en jouissons. Le besoin ne saurait s’interpréter comme simple manque… ni comme pure passivité... L’être humain se plaît dans ses besoins, il est heureux de ses besoins. Le paradoxe du « vivre de quelque chose »… est précisément, dans une complaisance à l’égard de ce dont la vie dépend. Non pas maîtrise d’une part et dépendance de l’autre, mais maîtrise dans cette dépendance. C’est peut-être la définition même de la complaisance et du plaisir. Vivre de… c’est la dépendance qui vire en souveraineté, en bonheur… » (Totalité et infini, Biblio, Essais, p. 118). Belle phrase, n’est-ce pas ?
Nous avons là un démenti de la fausse évidence de la « création » humaine de Dieu en raison de leurs besoins. Cela peut être vrai. Pourquoi pas ? Mais on ne peut en tirer la conclusion que c’est une aliénation, une perte de la liberté… « Dépendre de Dieu » n’a rien de négatif. Au contraire, en raison de la grandeur de Dieu et de sa bienveillance,, cette dépendance peut être un bienfait absolu. La critique de la religion des maîtres du soupçon, ne tient pas. Votre chroniqueur est catégorique ! Non qu’ils nient Dieu, mais qu’ils ne considèrent pas les besoins de manière positive.
– Plus encore, l’homme ne se réduit pas à ses besoins et à leur nécessité. Il peut, y compris dans ses besoins, vivre cette dépendance dans la liberté vécue en présence des dieux. Le grand théologien Moltman répond « crânement » à ces maîtres du soupçon (soupçon sur la qualité d’une religion : il s’agit de Feuerbach, Marx Nietzsche et Freud). Il s’appuie sur les travaux des ethnologues. Lumineux là aussi :
L’homme archaïque jouait dans la religion, dans ses rites et dans ses fêtes. Il s’exprimait dans l’union avec les dieux. Il comprenait l’histoire comme une fête des dieux. Et l’homme archaïque était cependant dans une détresse matérielle beaucoup plus profonde que l’homme moderne. Mais s’il en est ainsi, la religion - pour reprendre les termes de Marx - se rattache moins au royaume de la nécessité, comme soupir de la créature opprimée, qu’au royaume de la liberté : en tant que jeu de la mémoire, expression de la joie, imagination de l’espérance de cette humanité originaire et définitive devant Dieu. » (J. Moltmann, Le Seigneur de la danse, Coll. Foi Vivante, Cerf, 1977, p. 113-114).
4 –
Deux libertés qui « s’entre-dépendent »
Voilà le cadre mis en place dans l’usage que nous faisons de la religion. Cet usage doit être digne de la liberté de Dieu dans sa souveraineté, et de la liberté de l’homme dans sa souveraineté à sa manière.
Car il faudrait aussi dire que Dieu lui-même dans son amour créateur et sauveur, accepte de « dépendre » des besoins des hommes. Et que ceux-ci sont à leur manière eux-mêmes souverains et seigneurs, dans leur dépendance de Dieu, libres devant Dieu, « jouant » leur vie en présence des dieux et en leur honneur.
Nous sommes bien loin de toute instrumentalisation du divin et du trafic actuel.
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Dispute 125
Le jardin d’Epicure
En ce moment, on s’active dans les jardins : on les fait « redémarrer » et il y a de la joie à retrouver la terre libérée de l’hiver, promise à de multiples récoltes à venir. Le jardinier sifflote en bêchant.
« Il faut cultiver son jardin » est la dernière pensée du livre célèbre de Voltaire, Candide. Il veut qu’on se débarrasse des grandes envolées métaphysiques (sur le mal et la Providence par exemple) qu’on est incapables de maîtriser par la raison. Il propose à la place une sagesse à hauteur d’homme… comme cultiver son jardin !
Il se trouve qu’un ancien philosophe a philosophé dans un jardin ! Le jardin d’Epicure ! Celui-ci a fondé une école dont les réunions avaient lieu dans un jardin d’Athènes, ville aux multiples écoles prestigieuses aux alentours du Ve siècle avt JC)
Dans son enseignement philosophique, Il a balayé l’ensemble des grandes questions humaines : les dieux, le monde, la connaissance, l’action, la mort et le charme de vivre. Très grande œuvre. Nous retenons ici son enseignement sur l’éthique, l’art de se bien comporter, l’art du « choix et du refus ».
1 – Une manière de philosopher
Il naît dit-on à Samos (ouest de la Turquie) Son intérêt pour la philosophie est précoce (14 ans ?). Avant de fonder sa propre école, il fréquente les grands de la philosophie du temps, (Platon, Aristote, Démocrite…) qu’il connaît donc et qui seront la source d’une doctrine très fiable.
Ce qui ne l’empêche pas d’être autodidacte, ce qu’il revendique hautement. Voici la raison : une philosophie liée à la vie, et pas seulement une pensée abstraire, pure de tous les éléments incontrôlables et aléatoires de la vie. Une philosophie pour vivre.
Il dit ensuite que philosopher ainsi convient aussi bien au vieillard qu’au jeune. Le vieillard, « pour que vieillissant il soit jeune en biens par la gratitude de ce qui a été » ; et le jeune « qui est invité à être un ancien par son absence de crainte de l’avenir » (Lettre à Ménécée, § 122). Bien dit, non ? Leçon sur l’unité des âges et invitation à ne pas dépecer en tranches les humains.
2 – Philosopher en vue du bonheur.
Son enseignement moral est bien intéressant, et le mot courant d’« épicurien » désignant une personne frivole, dont la vie se résume dans les plaisirs, ne rend pas justice à la belle doctrine morale d’Epicure.
La fin de la vie bienheureuse est la santé du corps et l’absence de troubles de l’âme ». Voilà la visée de la vie morale : la vie heureuse.
La philosophie morale est nécessaire pour y accéder. Elle va s’occuper du soin de l’âme et du soin du corps puisque l’homme est les deux à la fois, dans une unité absolue. Le soin de l’âme vise à combattre le trouble qui envahit nos pensées, et le soin du corps, à favoriser le plaisir de vivre, pour soi et avec les autres.
Point de troubles, donc. L’idéal de l’ataraxie ancienne (qu’on retrouve beaucoup aujourd’hui dans les diverses spiritualités et pratiques du corps). Par exemple la pensée des dieux, la pensée de la mort et de nos limites et la pensée de l’avenir n’ont rien d’effrayant ni de troublant.
3 - La pensée des dieux
La pensée des dieux ne doit pas nous troubler. Il faut se tenir à la pensée qu’ils sont des « vivants incorruptibles et bienheureux ». Si tel est le cas, que craindre. Ce qui suppose qu’on s’exerce à se défaire d’autres images des dieux (vengeurs, violents, jaloux du bonheur des hommes, ceux-ci étant à la merci des dieux pour leur service). « Ne lui attache rien qui soit étranger à son incorruptibilité ni qui soit inapproprié à sa félicité ».
4 - La pensée de la mort et de nos limites
Elle non plus ne doit pas nous troubler. « Habitue-toi à penser que la mort n’est rien par rapport à toi ; car tout bien – et tout mal – est dans la sensation ; or la mort est privation de sensation. Par suite la droite connaissance que la mort n’est rien par rapport à nous, rend joyeuse la condition mortelle de la vie, non en ajoutant un temps infini, mais en ôtant le désir de l’immortalité... Ainsi le plus terrifiant des maux, la mort, n’est rien par rapport à nous, puisque, quand nous sommes, la mort n’est pas là, et, quand la mort est là, nous ne sommes plus. » (Lettre à Ménécée § 124).
On peut penser que c’est un jeu que de parler ainsi de la mort ! Car c’est vrai, il y a la mer entre cette théorie de la mort et la pratique douloureuse, tragique souvent de celui qui va mourir ! Il n’y a pas que la mort, mais le malheur de mourir, aurions nous envie de répondre à Epicure.
5 - La pensée de l’avenir
Même pensée concernant l’avenir, qu’il y a-t-il d’effrayant et de troublant dans le fait que nous ne le connaissons pas.« Il faut se remémorer que l’avenir ne nous appartient pas sans nous être totalement étranger, afin que nous ne nous attendions pas absolument à ce qu’il arrive, ni ne désespérions comme s’il ne pouvait absolument pas arriver » (§ 127).
L’avenir n’est pas arrivé, mais pas étranger pour autant à notre présent : donc vivons dans ce mystère du temps, Pourquoi vouloir aller au-delà de ce qu’il nous est donné de connaître, et cette ignorance de l’avenir, au nom de quoi elle pénaliserait notre bonheur de vivre au présent. C’est bien cela : vivre au présent, Voila la vie heureuse. Une maxime ancienne reprise d’ailleurs par le saint pape Jean XXIII dit « Fais ce que tu fais » (age quod agas). Ce que tu fais dans le moment présent, fais-le (sans te laisser troubler par des choses que tu préfèrerais faire. Les choses que tu voudrais faire arriveront en leur temps !
6 - La pensée des plaisirs
La philosophie morale étudie aussi la place du plaisir dans la vie morale. Elle est particulièrement importante chez Epicure. La fin de la vie bienheureuse étant la santé du corps et l’absence de troubles de l’âme, le plaisir va avoir une place prépondérante. Le plaisir est nécessaire pour être heureux et ne pas souffrir. « C’est pourquoi nous disons que le plaisir est le principe et la fin de la vie bienheureuse » (ibid, § 127).
C’est le bien premier et connaturel, « Car c’est le plaisir que nous avons reconnu comme le bien premier et congénital, t c’est à partir de lui que nous commençons à choisir et refuser, et c’est à lui que nous aboutissons, en jugeant tout bien d’après l’affection prise comme règle » (§ 129).
Mais le plaisir c’est beau, c’est un bien, car nous en avons besoin, mais c’est compliqué ! Il y a donc une discipline à avoir face aux plaisirs : « Ainsi donc, lorsque nous disons que le plaisir est la fin, nous ne voulons pas parler des « plaisirs des gens dissolus », ni des « plaisirs qui se trouvent dans la jouissance », comme le croient certains… » § 131). Il faut garder au plaisir toute sa pureté.
7 – Appels
« Ces enseignements donc… mets les en pratique en relation avec toi-même le jour la nuit et en relation avec ton semblable, et jamais tu ne seras troublé ni dans la veille ni dans les rêves, mais tu vivras comme un dieu parmi les hommes. Car il ne ressemble en rien à un animal mortel, l’homme vivant dans les biens immortels » (§ 135). Bien dit !
Une telle morale est-elle réaliste et est-elle « convenable » (pour un chrétien par exemple). Cette philosophie est-elle recevable. En tout cas, elle est profitable : c’est une belle doctrine. Pas forcément élitiste : il se peut très fort que la plupart des gens vivent conformément à cette doctrine, sans qu’ils la connaissent : la recherche du bonheur ; la joie des plaisirs ; la liberté d’esprit devant la mort, l’avenir et toutes les choses non maîtrisables : la discipline dans les plaisirs ; jusqu’à une représentation des dieux favorables, amis des hommes.
Mais il est temps de retourner au jardin.
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Dispute 124
La mort ou la naissance : Que choisir ?
A l’école d’Hannah Arendt
Pâques ! Pour les chrétiens les célébrations pascales sont le sommet de l’année. Elles unissent dans un même mystère de la mort et de la résurrection de Jésus le Christ. Et pour les croyants, le même passage de la mort à la vie, unies dans un même mystère. La mort, la vie : c’est un grand mystère en effet et notre existence en dépend grandement.
La philosophie depuis ses origines a porté son attention sur la mort et peu sur la naissance des humains. la réflexion la plus développée à ce sujet est celle de Heidegger (1889-1976) qui pense carrément que l’homme est un « être-pour-la-mort » ! Rien de moins ! La grande philosophe Hannah Arendt qui fut une de ses étudiantes lui a apporté la réplique : l’humain est d’abord un « être-pour-la-vie ! » ! Une des plus belles « disputes » de la philosophie !
1 – La philosophie a peu pensé à la naissance
Un autre philosophe contemporain, Paul Ricoeur (1913-2005), se demande pourquoi la philosophie a peu pensé à la vie : « L’évocation de la naissance, dit-il, n’est pas familière aux philosophes ; la mort est plus pathétique ; les pires menaces semblent venir au-devant de nous… » (Le volontaire et l’involontaire, p. 407).
Et puis, la vie à sa naissance est un sujet difficile. Car nous n’en avons pas l’expérience, elle échappe à notre conscience. Et alors comment parler de choses qui nous échappent ? Comme l’a dit quelqu’un, nous sommes « nés par ouï dire » : ce sont des autres que nous savons quelque chose sur notre propre naissance. « Je ne nais pas, je suis né » ! De la naissance, je ne puis affirmer qu’une chose : je suis né, au double sens du passé et du passif, ou plutôt, il y a eu naissance » (Claude Romano, L’événement et le monde). La naissance nous dévoile le sens d’une dépendance radicale, originaire.
Ma naissance relève de la décision d’autres personnes de me faire naître : « Je veux que tu sois ». « Ma naissance ne signifie pas seulement le commencement de ma vie, elle exprime sa dépendance à l’égard de deux autres vies, deux autre personnes qui ont voulu que je naisse ».
Ma « nature », mon caractère me viennent d’autres personnes. « Je n’ai pas seulement reçu un commencement, mais une nature, c’est-à-dire la loi d’une croissance, la principe d’une organisation, une structure inconsciente et finalement la formule d’un caractère. Naître, c’est recevoir d’autrui le capital d’une hérédité… L’hérédité, est plus importante que le commencement. « C’est une explication de moi-même par l’autre » (p. 409)
Le « monde » qui m’accueille lorsque je nais, je le reçois, je ne le crée pas. Le monde est plus vieux que moi. De même la terre est le cadeau de naissance du nouveau né. Et quelle gratitude à avoir envers ce monde qui m’accueille, cette terre qui me nourrit (physiquement, et bien au-delà, symboliquement…).
2 – Le miracle de la natalité
Hannah Arendt (1906-1975) a parlé de la naissance d’une manière exceptionnelle et son apport à la philosophie de la naissance est sans égal, qui a fait dire : « C’est par une femme, Hannah Arendt, que la natalité a fait irruption dans le discours philosophique » (Labrusse, p. 2). Beau compliment !
Elle parle de la natalité comme d’un miracle : « le miracle de la natalité ». Elle souligne combien la naissance d’un nouvel être est le commencement d’un monde, surgissement d’une liberté, et carrément « le miracle qui sauve le monde ». Elle écrivait :
« Le miracle qui sauve le monde, le domaine des affaires humaines, de la ruine normale, « naturelle » (j’ajoute : de la mort) c’est finalement le fait de la natalité, dans lequel s’enracine ontologiquement la faculté d’agir. En d’autres termes : c’est la naissance d’hommes nouveaux, le fait qu’ils commencent à nouveau l’action dont ils sont capables par droit de naissance. Seule l’expérience totale de cette capacité peut octroyer aux affaires humaines la foi et l’espérance… »
Elle va jusqu’à voir dans la naissance de Jésus, le « prototype » de toute naissance, là où se voit au mieux, l’espérance qu’elle soulève, pour l’avenir du monde.
C’est cette espérance et cette foi dans le monde qui ont trouvé sans doute leur expression la plus succincte, la plus glorieuse dans la petite phrase des Evangiles annonçant leur « bonne nouvelle » : « Un enfant nous est né » (Condition de l’homme moderne, Œuvres, Gallimard, p. 259).
Le nouveau-né est apte à une action nouvelle, inédite. Cette capacité d’action est utile au monde qui pourra se rajeunir. A nouveau-né, action nouvelle pour le monde. En ce sens cette capacité nouvelle d’action est le « miracle qui sauve le monde ».Tout part du fait d’être né ! Telle est la condition la plus générale de l’existence humaine. Tout homme en vertu de sa naissance, est un nouveau commencement.
Car « les hommes, bien qu’ils doivent mourir, ne sont pas nés pour mourir, mais pour innover » (CHM, p.313, cité p. 30). « La succession des générations est le garant d’une histoire qui ne saurait jamais prendre fin parce qu’elle est l’histoire d’êtres qui ont pour essence le commencement » (NT, p. 58, cité p. 303). Elle s’appuie sur saint Augustin : « L’homme a été créé pour qu’il y eût un commencement » Initium ergo ut esset creatus est homo ».
Et alors, ne serait-il pas plus juste de parler des hommes comme des « naissanciels » plutôt que des mortels comme nous le faisons toujours, C’est ce qu’elle propose avec ce nouveau mot, elle joue avec les mots ! Mais nous n’allons pas parler de « naissanciels » pour désigner les humains quand nous serons au zinc au café du commerce !
4 – L’Alléluia de la vie
L’Alléluia du Messie d’Haendel (le chant final, le fameux Alléluia, qui veut magnifier la naissance du sauveur, a fasciné Hannah Arendt :
« L’Alléluia doit être exclusivement compris à partir du texte : un enfant nous est né. La profonde vérité de cette partie de la légende du Christ : tout commencement est salut, c’est au commencement, au nom de ce salut que Dieu a créé les hommes dans le monde. Chaque nouvelle naissance est comme une garantie de salut dans le monde, comme une promesse de rédemption pour ceux qui ne sont plus un commencement » (Journal de pensée, Seuil 2005 I, p. 231).
Hannah Arendt ne s’est pas appuyée sur la résurrection de Jésus pour assurer la promotion de la vie, mais d’abord sur la naissance d’un petit d’homme. Aux chrétiens de le faire en s’appuyant aussi sur la « nouvelle naissance » du Ressuscité.
L’Alléluia dont elle parle, qui salue la naissance du Messie, est le « mot d’ordre » de Pâques, son « slogan », son « étendard. » Pour les chrétiens, l’Alléluia salue avec entrain la supériorité de la vie sur la mort. L’homme est aussi et d’abord un « être-pour-la-vie »
Cela nous renvoie évidemment à une question des plus actuelles dans notre société : la natalité en baisse, aux multiples raisons, est bien inquiétante. On la remarque nettement dans nos réunions de famille ! Où sont les nouveaux enfants autour de la table ?
Merci Hannah Arendt. Et joyeuses Pâques à chacune et chacun.
La prochaine chronique (plus « ludique » !) portera sur le philosophe Epicure. On écartera la caricature (les épicuriens, jouisseurs de la vie) et on découvrira que le plaisir est quelque chose de très sérieux ! Les philosophes se sont emparés du sujet évidemment, puisqu’ils se mêlent de tout ! Cela méritera bien une nouvelle »dispute » !
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Dispute 123
De la mort et de l’immortalité
L’actualité depuis beaucoup de temps déjà, est occupée par une longue et complexe réflexion en vue d’élaborer une loi nouvelle sur l’aide à la personne en fin de vie. En fin de vie, que se passe-t-il ? Quel grand mystère et tant de choses interviennent à ce moment unique de notre vie mortelle.
Pourquoi ne pas se laisser guider par Hannah Arendt qui privilégie le point de vue de l’immortalité sur la mort des hommes, et pas seulement le point de vue de la mortalité. Pour elle, on ne peut enfermer la condition humaine dans la mortalité, comme nous le faisons habituellement. L’immortalité est une « ouverture » qui doit s’envisager pour rendre compte correctement de la vie des hommes.
1 – Le point de vue de la mortalité
L’homme meurt parce qu’il est mortel ! Tautologie, porte ouverte. On sait tout cela. En effet, on parle de la mort, à partir de la condition humaine de la personne et on sait qu’elle est mortelle. Cela donne ce panel de situations devant la mort : la mort qu’on craint, nous trouvant bien démunis devant elle ; la mort qu’on souhaite comme une délivrance, en raison de trop de souffrances ou de la perte du goût de vivre ; la mort qu’on décide, qui interrompt une vie, et pour laquelle on demande l’aide des proches et des médecins pour la faire advenir ; la mort dont on maîtrise l’issue grâce à des soins palliatifs. Etc.
L’homme mortel doit « se débrouiller » avec sa mort et la mort des autres : comment fera-t-il ? Que pensera-t-il, et que fera-t-il tellement l’événement est considérable et disproportionné à ses propres forces ?
Ce qui souvent domine dans nos pensées, c’est l’idée que c’est « dans la nature des choses ». Il ne s’agit pas forcément de la fatalité, qui a un aspect très négatif d’impuissance devant le destin, Mais disons plus simplement, conformément à la sagesse populaire : « c’est dans la nature des choses », pensant que c’est bien finalement qu’il en soit ainsi. La sagesse populaire peut être fausse ou limitée, mais elle peut bien avoir sa part de vérité. C’est toujours le cas.
Le maître d’Hannah Arendt lui a enseigné que l’homme est « un-être-pour-la-mort ». Selon Heidegger, la mort est la toile de fond de sa vie, c’est sa condition, et cette manière d’ « être-homme » donne une tonalité bien particulière à l’ensemble de ses actions, pensées, sentiments. Une tonalité de culture de mort ? Cela ne s’impose pas, mais c’est le grand risque. La vie, c’est quelque chose qui finit, purement et simplement !
2 – Le point de vue de la natalité
L’autre vision des « choses de la mort » est celle si originale d’Hannah Arendt. Pour elle, la vie n’est pas seulement quelque chose qui finit, mais d’abord quelque chose qui naît, qui jaillit, et qui s’illustre dans le monde qui l’accueille. Elle parle de la natalité comme d’un « miracle : « miracle de la natalité ». Elle souligne combien la naissance d’un nouvel être est le commencement d’un monde, surgissement d’une liberté, et carrément « le miracle qui sauve le monde ».
« Le miracle qui sauve le monde, le domaine des affaires humaines, de la ruine normale, « naturelle », c’est finalement le fait de la natalité, dans lequel s’enracine ontologiquement la faculté d’agir. En d’autres termes : c’est la naissance d’hommes nouveaux, le fait qu’ils commencent à nouveau l’action dont ils sont capables par droit de naissance. Seule l’expérience totale de cette capacité peut octroyer aux affaires humaines la foi et l’espérance… »
Le nouveau-né est apte à une action nouvelle, inédite. Cette capacité d’action est utile au monde qui pourra se rajeunir. A nouveau-né, action nouvelle pour le monde. En ce sens cette capacité nouvelle d’action est le « miracle qui sauve le monde ».Tout part du fait d’être né ! Telle est la condition la plus générale de l’existence humaine. Tout homme en vertu de sa naissance, est un nouveau commencement.
Et alors, ne serait-il pas plus juste de parler des hommes comme des « naissanciels », et pas seulement des « mortels ». Evidemment Hannah Arendt s’amuse avec la langue en créant des mots nouveaux ! « Naissanciels », définis par leur naissance. Evidemment nous ne pourrons pas sortir ce mot sur le zinc du café du commerce, on nous moquerait !!!
C’est convainquant. Ce nouveau point de vue sur la condition humaine ne dispense pas l’homme de mourir ! Celui qui naît, mourra. Mais celui qui sait qu’il va mourir, est né un jour.
3 – La natalité a à voir avec l’immortalité
Est-ce que ce point de vue de la natalité sur la condition mortelle des hommes, ne pourrait pas avoir un lien avec l’immortalité ? Le fait des nouvelles naissances est-il garant d’une histoire humaine qui n’aurait pas de fin, mais qui aurait la capacité de s’immortaliser.
« La succession des générations est le garant d’une histoire qui ne saurait jamais prendre fin parce qu’elle est l’histoire d’êtres qui ont pour essence le commencement » (NT, p. 58, cité p. 303). Elle s’appuie sur saint Augustin : « L’homme a été créé pour qu’il y eût un commencement » Initium ergo ut esset creatus est homo ».
Elle prend la comparaison des héros grecs, ceux des poèmes d’Homère et des tragédies magnifiques, qui, en recherchant les belles actions et les belles paroles « assurent leur notoriété par des exploits permettant de s’immortaliser et d’entrer ainsi dans l’histoire. « Toutes les créatures vivantes, l’homme y compris, appartiennent à cette sphère de l’être-à-jamais » (p. 627). Très fort !
Des actions qui ne brillaient que dans l’instant de leur exécution, de belles paroles surgies soudain et disparaissant du même coup. On pourrait appeler cela, des fulgurances. Ce sont les « événements » que l’histoire retiendra, qu’elle immortalisera ». Comme Achille, « l’auteur de grands faits et le diseur de grandes paroles ».
Ces actions fulgurantes, nous en avons des exemples sous nos yeux, de temps en temps – rarement et exceptionnellement sans doute - ne sont pas forcément spectaculaires : il peut s’agir d’actes de simple bonté si bien décrits par Grossman (son roman : Vies et destins. Magnifique !), ou encore d’actes héroïques pour sauver des vies (incendie, violence de rue…. Ou encore les actions politiques de réconciliation, d’accords dans les négociations difficiles : sur le climat, pensons aux accords de Paris de 2020 avec Laurent Fabius qui eut de la peine à retenir des larmes à l’annonce officielle de l’accord. Ou bien récemment. Ou bien combats comme la suppression de la peine de mort, avec Roger Badinter, qui en plus vient d’être « panthéonisé » : un homme illustre qui a fait honneur à la vie en combattant contre la peine de mort.
Tous ces gens « se font un nom », ont à voir avec la gloire qui accompagne les grandes actions et les belles paroles. C’est sur ce fond-là que notre rapport à la mort devrait s’envisager, ce fond où affleure l’immortalité. « Cette sphère de l’être-à-jamais »
4 -
Ces réflexions et ces quelques citations de Hannah Arendt dans son beau livre, La crise de la culture, ne seront sans doute pas d’un grand secours pour éclairer les débats actuels autour de la loi de la fin de vie. Mais enfin, elles nous donnent une toile de fond sur laquelle réfléchir nos questions si difficiles : il y a quelque chose auquel on ne peut se résoudre, c’est d’enfermer la condition humaine dans sa mortalité.
Les chrétiens qui célèbrent bientôt la Pâque de leur Seigneur, savent que dans la mort de Jésus il n’y a pas seulement une pierre sur laquelle on achoppe, mais la pierre roulée de la résurrection. Certes, cette éternité ouverte par la résurrection du Seigneur n’est pas l’immortalité des hommes purement et simplement, mais bien l’éternité divine. Mais cette éternité divine se plaît à prendre en son sein ces hommes et ces femmes illustres, de toute condition humaine. Invitation à ne pas abandonner le concept humain d’ « immortalité », sous prétexte que nous croyons à l’éternité. Ce serait grave Docteur !
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Dispute 122
Le bonheur politique
A l’école d’Hannah Arendt
Bientôt les élections municipales, les présidentielles s’anticipent dans les débats actuels, avec insistance… Occasion de parler de l’action politique. Que vaut-elle ? Vaut-elle qu’on y consacre de la peine, du temps ?
Le titre de cette chronique peut surprendre : « Le bonheur politique », ou bien « le bonheur des affaires publiques ». N’est-on pas le plus souvent aux prises avec les malheurs du « politique », ses perversions, ses incapacités… Quotidiennement, elles sont devant nos yeux, au local, au national, à l’international. On passe son temps à le disqualifier dans les conversations.
« Et pourtant je vous dis que le bonheur existe » (poème de Louis Aragon). Peut-on dire que, « et pourtant, le bonheur politique existe ». Y a-t-il un bonheur propre à l’action politique ?
La grande philosophe contemporaine, Hannah Arendt sera à nouveau notre guide.
1 - L’ « action » par excellence
Hannah Arendt développe une pensée bien originale et profonde sur le thème de l’ « action ». Elle la distingue de l’œuvre, produite par un artiste, et distincte du travail du travailleur. Pour elle, c’est l’action qui est la plus noble.
L’ « action » est à proprement parler, l’exercice de la vie politique, celle où on peut et doit briller d’ne certaine manière. Elle s’exerce dans le service des autres en tant que service public, distingué du domaine de sa vie privée (personnelle, familiale ou associative). Le public est supérieur au privé, l’engagement pour autrui est supérieur à la recherche de soi ou de ses proches. Elle est aussi la plus risquée car elle fait appel à des réalités difficilement contrôlables (opinions mouvantes, efficacités pas toujours palpables.
Ceci vaut – c’est important de le souligner -, pour les plus hautes responsabilités politiques jusqu’aux plus simples, comme le mandat de maire de sa petite commune. Toutes, sont occasion de belles actions. Ce sont elles qui procurent le bonheur politique. Voilà la thèse de l’autrice.
2 – Les « belles actions »
En politique, Il s’agit d’ « exhiber les belles actions », dit-elle (La crise de la culture, Quarto Humaine condition, p. 647). Hannah Arendt n’en reste pas aux généralités faciles, on s’en doute. Elle s’appuie sur deux expériences concrètes : les révolutions française et américaine, et la Grèce – toujours la Grèce ! Celle des 4e et Ve s. av JC. Dans ces deux moments de l’histoire, il y est bien question de « bonheur politique ». Elle prend l’exemple de l’enthousiasme des débuts des révolutions.
« Les gens se rendaient aux assemblées municipales comme leurs représentants plus tard devaient se rendre aux fameuses conventions, ni exclusivement par sens du devoir, et même encore moins, pour servir leurs propres intérêts, mais avant tout parce qu’ils aimaient discuter, délibérer et prendre des décisions » (p. 429-430).
« Ce qui les rassemblait, c’étaient le monde et la cause publique de la liberté, ce qui les poussait, c’était « le désir passionné de se distinguer… bien plus essentiel et remarquable que n’importe quelle autre faculté humaine… Partout où il se trouve des hommes, des femmes, des enfants qu’ils soient vieux ou jeunes, riches ou pauvres, nobles ou vils, sages ou stupides, ignorants ou instruits, chacun s’attache au désir d’être vu, entendu, discuté, approuvé et respecté par les gens qui l’entourent et qu’il connaît » (elle cite Harrigton p. 430). La vertu de ce désir passionné, il l’appelait « émulation », le « désir d’être meilleur qu’autrui » et son vice, il l’appelait « ambition », parce qu’elle vise le pouvoir comme moyen de se distinguer » (p. 450).
« C’est le désir d’exceller qui fait que les hommes aiment le monde et se plaisent à fréquenter leurs pairs, et qui les conduit à prendre part aux affaires publiques » (p. 450).
Les révolutionnaires connurent un véritable « bonheur public » : les affaires publiques « ne constituaient nullement un fardeau mais procuraient à ceux qui les exerçaient un sentiment de bonheur qu’ils ne pourraient puiser nulle part ailleurs…. »
N.B. Il faudrait parler de l’exemple de la cité grecque et ses héros. Hannah Arendt ne craint pas de parler de la « gloire » du politique lorsqu’elle considère la Grèce des 4e et 5e s. av JC. Avec ses héros Ulysse et Achille magnifiés par le poète aveugle, Homère, et surtout avec, la cité si caractéristique de la politique grecque, source d’inspiration infinie pour les affaires publiques à venir, jusqu’à nos jours.
3 – Le Bonheur public et le bonheur privé.
Le bonheur politique bien établi dans ses caractéristiques propres, Hannah Arendt s’interroge alors sur sa supériorité par rapport au bonheur privé.
En effet, selon elle, le bonheur ne peut pas être circonscrit à la vie privée. Elle s’appuie sur le succès des débuts de la révolution française et l’existence des « conseils » si importants. « Le fait même qu’on ait choisi d’invoquer le « bonheur » pour réclamer une participation à l’exercice du pouvoir, indique bien qu’existait dans le pays, avant la révolution, une notion similaire au « bonheur public » et que les hommes savaient qu’ils ne pouvaient pas être totalement « heureux » s’ils ne jouissaient pas d’un bonheur circonscrit à leur seule vie privée » (p. 437). D’ailleurs elle met en évidence le fait que « privé » signifie « privé de », justement privé de publique, de publicité. Cette limite rendait le bonheur privé moins puissant que le bonheur public, qui lui, ne manquait de rien !
Aujourd’hui, qui le pense ? Ne sommes-nous pas comme Jefferson qui disait joliment dans ses propos sur la révolution américaine que le bonheur existe « dans le giron affectueux de ma famille, dans la compagnie de mes voisins et de mes livres, dans la saine occupation que me procurent mes fermes et mes affaires ». « Bref, dans l’intimité d’un foyer sur la vie duquel le public n’a aucun droit » (p. 438). Qui ne se reconnaît pas dans cet idéal de pantoufles.
4 – « Exhiber les bonnes actions »
Ce « bonheur politique », on le remarque en ce moment dans l’intérêt porté aux élections municipales, par ceux qui se présentent, de manière générale, et par le zèle dans leur action au quotidien (leur action de présence continuelle auprès des sinistrés des inondations, (dernier exemple en date). Cela, dans les plus petites communes de notre pays. D’autres exemples évidemment pourraient être donnés : voir la prochaine chronique 123 sur l’immortalité.
La conclusion d’Hannah Arendt est de ne pas se laisser « égarer par des généralités comme le désenchantement du monde ou l’aliénation de l’homme », (p. 646)) Lorsqu’il s’agit d’ « exhiber les belles actions », les petits et grands événements glorieux de la vie politique, le regard sur le monde et sur les hommes change.
On peut enfin retenir de l’analyse d’Hannah Arendt, une invitation à bien parler de la prise en charge des affaires publiques, pas seulement en termes de « service » ou de « devoir », mais en termes de bonheur, entourant ce « service » d’affects positifs dont il a tant besoin pour s’exercer. On peut dire la même chose des engagements d’Eglise (catéchiste, évêque, prêtre…) qu’on considère trop exclusivement en termes de service, de devoir ou d’abnégation, et pas suffisamment de bonheur : le bonheur de servir, le bonheur du devoir accompli (et même de l’abnégation ?)
Evidemment, le malheur est bien présent dans la vie politique, les échecs, les oppositions, la violence, le découragement, les scandales, le désespoir, la mort. Tout cela on le sait, mais on ne peut pas juger d’une réalité uniquement à partir de sa part d’ombre, mais dans la lumière de sa grandeur. Dans certaines situations, c’est vrai, il faut creuser bien profond pour y rejoindre la nappe phréatique du bonheur.
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Le petit cochon de Pyrrhon : la leçon des Sceptiques
A-t-on le droit d’être sceptique ? C’est une question récurrente à propos de nos opinions : celles-ci peuvent être vraies, ou bien fausses, c’est le problème. A-t-on les moyens de les distinguer ? Et les moyens par conséquent de ne plus être troublés par ce genre de questions, d’être sereins et heureux, tranquilles en somme, « benaises » (parler local gâtinais)
1 –
Fut un temps béni où la philosophie se discutait partout à Athènes, où on « causait philosophie » dans les Ecoles diverses réunies dans une petite cité grecque, Athènes. Quelle effervescence, dans ces divers lieux d’étude : l’Académie de Platon, le Lycée d’Aristote, le Jardin d’Epicure, le Portique de Zénon, le Gymnase ou le cimetière à chiens de Diogène... Supposons ces écoles dans une petite ville d’aujourd’hui ! Inimaginable. On a parlé à propos des 5e - 4e s avant J.C, du « miracle grec », le miracle de la pensée philosophique, de la pensée tout court.
2 –
Une de ces Ecoles était l’Ecole sceptique, mettant en avant la suspension du jugement, faute de certitude sur le choix d’un parti ou d’un autre. Son champion fut un certain Pyrrhon d’Elis (4e-3e). Son nom donna naissance au scepticisme, qu’on appellera aussi le Pyrrhonisme. Il n’a rien écrit, comme Socrate. Sa pensée est donc connue par certains disciples de son Ecole. Il eut une très grande renommée.
Pyrrhon n’affirmait jamais rien. Il pensait qu’on n’a accès qu’aux apparences des choses, et non aux choses mêmes qui, elles étaient inconnaissables. Au sujet de ce qui est en jeu, il se contentera de dire : « cela me parait tel ou tel », rien de plus.
De même pour l’action et la morale : Pyrrhon pensait qu’il n’y avait aucune certitude à agir de telle façon ou d’une autre.
Il est un adepte de l’ « aphasie » : il était à cours de parole, « sans voix » : « Je n’ai rien à dire là-dessus ». Remarque perfide de notre part : il fallait bien qu’il parlât pour dire qu’il n’avait rien à dire ! « Le silencieux héros grec du non-savoir » (Brunschwig)
Il est un adepte de l’ « ataraxie », c’est-à-dire la tranquillité de l’âme. Cela lui enlevait bien des soucis en effet, et on le surnommait « Le bienheureux » ! On raconte cette anecdote charmante : « Il était sur mer ; ses compagnons de voyage étaient affligés par la tempête ; lui seul, bien tranquille, gardait son âme forte, et montrant dans le navire un petit cochon qui mangeait, il dit que le sage devait garder cette indifférence » (Diogène Laërce). Comme le Candide de Voltaire, le sceptique se contente de « cultiver son jardin » ! Rien de plus.
Il était un adepte de l’ « apathie », de la passivité au lieu d’être activiste, énervé, comme nous tous ! « Il n’évitait rien, ne se gardait de rien, supportait tout, au besoin d’être heurté par un char, de tomber dans un trou, d’être mordu par des chiens, d’une façon générale, ne se défiant à aucun de ses sens.
Il était un adepte de l’ « épochè », c’est-à-dire de la suspension du jugement. Cela ne veut pas forcément dire qu’il n’était pas capable de juger, mais il suspendait son jugement, par crainte de se tromper.
3 –
Tout ceci peut paraître excessif, « loufoque » : et pourtant ! Le scepticisme est une philosophie très maline en somme. Plusieurs raisons :
La suspension du jugement
La philosophie moderne actuelle qu’on appelle la « phénoménologie », demande qu’on commence la réflexion sur une chose, par la suspension du jugement, l’« épochè ». En rester à ce qui apparaît (phainomena) qui sont nos impressions non travaillées par la raison. Tout le reste est affaire d’interprétations, disait-il, et celles-ci vont à l’infini, sans qu’on arrive à une conclusion, sous la forme d’un jugement de vérité comme : ceci est vrai, ou, ceci est cela.
Le scepticisme provisoire
Cela rappelle le fameux doute de Descartes : ne rien décider en matière de connaissance ou d’action sans d’abord commencer par le doute. Pour la connaissance c’est clair : elle a besoin pour exister d’un « doute méthodique ». vis à vis des opinions diverses. De même pour l’action et la morale, Descartes appellera son traité de morale : « La morale provisoire » ! C’est-à-dire, faute d’un savoir dogmatique sur ce qu’il est bon de penser et de faire, on opte pour une morale établie comme nous le pouvons, pour aujourd’hui ! Aucune présomption.
Un non farouche au dogmatisme
On peut penser que le sceptique n’est pas l’ennemi de la vérité, puisqu’il porte très haut sa préservation par la suspension. Mais il est l’ennemi absolu du dogmatisme. Des dogmatiques, nous en connaissons dans la vie courante : des gens qui professent ce qu’ils professent et qu’on les croit ! Le dogmatique est celui qui a une conception de la vérité autoritaire, ignorant l’esprit de critique, y compris de sa propre pensée : est-elle vraie au fond ? Cela le dogmatique l’ignore. Notre philosophe national, ancien maire de Bordeaux, Montaigne, était un grand sceptique et c’était tout à son honneur : « La peste de l’homme c’est l’opinion du savoir » (croire qu’on sait).
« Le sceptiques traitaient donc les dogmatiques de niais. Car un raisonnement qui conclut d’après un principe n’est pas une recherche, mais une affirmation » (D. Laërce).
Cette tendance dogmatique n’est pas le propre de la philosophie, mais elle lui préexiste : elle se retrouve dans toute notre vie. « Nous sommes tous des dogmatiques potentiels, donc des malades, donc des cas pathologiques dont la thérapeutique sceptique a la charge ». (Jean Greisch, Vivre en philosophant, p. 286). Et le remède, c’est la purge !!! Cette thérapie offre la purge comme remède de cheval. Il s’agit selon Pyrrhon, « de dépouiller entièrement l’homme ».
4 –
Limites inévitables d’une telle doctrine aussi tranchée, clivante. La limite de cette grande doctrine, c’est qu’elle est bien difficile à appliquer. On raconte l’anecdote de Pyrrhon qui se réfugie dans un arbre parce qu’il a peur d’un chien enragé qui se trouve par là ! Le grand philosophe sceptique a échoué !
De même, limite effrayante d’une telle méthode si elle nous rend indifférents aux malheurs du monde et les met à l’écart. N’y a-t-il pas des combats à devoir mener pour la défense de la liberté et des libertés, de la paix, de la solidarité… Cela, les sceptiques ne l’ont pas intégré dans leur doctrine.
Autre limite et non la moindre : le risque de cette critique justifiée du dogmatisme est de jeter le bébé avec l’eau du bain, à savoir le dogme. Il faudrait trouver une réponse au dogmatisme qui n’offense pas le dogme. Mais qu’est-ce qu’un dogme, et pourquoi est-il si important ? Affaire à suivre… !
5 –
Il n’empêche que ce fut une grande doctrine ! Nous devons cultiver en nous-mêmes un petit coin de jardin sceptique… en y mettant éventuellement un petit cochon, car c’est lui le philosophe qui éduqua Pyrrhon aux abois sur son navire en péril. Non aux dogmatismes et aux dogmatiques. Le scepticisme apporte un peu de légèreté à toutes ces doctrines trop sérieuses et sûres d’elles. Le grand écrivain tchèque Kundera parlait dans un petit livre de la « légèreté de l’être » !
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La vérité ? Il faut y croire, sinon, ça ne marche pas !
Une discussion de table, cette semaine ! Un des joyeux convives fait état d’une opinion entendue mettant en cause tel comportement d’une personne. La première réaction fut : cette opinion doit être respectée, car elle peut être vraie, somme toute. Discussion agitée alors : mais si elle est fausse, a-t-on le droit et la liberté de dire qu’elle est fausse, pour défendre la personne en cause. On voit là, l’impératif d’un jugement de vérité : il faut se prononcer sur le vrai. On ne peut pas soutenir de manière molle : les opinions sont toutes respectables, au nom de la sacro-sainte loi de liberté et d’opinion individuelles.
Et puis le repas reprit son élan, et la gaieté des paroles ! Comme dans le dialogue de Platon « Le Banquet », un banquet célèbre avec Socrate et ses disciples ! Platon nous dit qu’il y eut beaucoup de vin, et que Socrate seul, garda ses esprits jusqu’au bout !
1 – La question et la manière d’y répondre
Qu’est-ce que ce jugement qui dit à propos d’une chose : c’est vrai. L’homme est-il apte à le porter et donc à décider de la vérité.
La possibilité de dire « ceci est vrai » découle des capacités humaines de connaissances (la raison, les règles logiques, les règles du langage, les conditions a priori (Kant)…
Mais il s’agit aussi et peut-être d’abord, d’un saut dans l’inconnu : l’inconnu de la vérité elle-même : l’étonnement qu’elle puisse avoir lieu, l’angoisse qu’elle puisse avoir lieu ou bien non… Et puis la dramatique question de Pilate devant Jésus : « Qu’est-ce que la vérité ? » (Jean, 18,38).
Plutôt que de se noyer dans l’énoncé des conceptions de la vérité – bien nombreuses, effrayant ! -, partons des faits. Ici, le fait que nous portons des jugements qui nous engagent dans le processus de la vérité. Nous portons des jugements de vérité sur les choses, les autres, le monde, Dieu, nous-mêmes…Nous ne faisons que ça !
A partir de ce fait, se dire que si le réel n’était pas par lui-même connaissable, nous ne le connaîtrions pas. Et s’il n’y avait pas quelque « accointance originelle » entre l’acte de connaître et la réalité qui se donne à connaître, rien ne se produirait. L’esprit de l’homme et la réalité du monde seraient irrémédiablement étrangers l’un à l’autre. Cette accointance, c’est cela la vérité.
2 – L’accointance, l’ouverture, le dévoilement, l’accord
La vérité s’instaure plus subtilement qu’on ne le croit. Non par « arraisonnement » du réel –comme la police des mers « arraisonne » un bateau - mais par obéissance au réel. C’est Heidegger qui a repris à nouveaux frais cette question de la vérité - comme obéissance au réel, à l’être. Il oppose une vérité qui se fabrique - à une vérité qui se reçoit et est accueillie : l’être à connaître est « ouvert », et la vérité « dévoile » cet être, dans l’acte de connaissance. Il n’y a plus un réel fabriqué, formaté par l’homme qui aurait, lui seul, toutes les clés de la connaissance et du jugement de vérité.
Il ne s’agit plus de « fabriquer » par l’intellect la vérité des choses que l’on cherche à connaître, mais de « laisser-être » la vérité, (comme si nous la considérions comme une personne mystérieuse).
L’âme est « accordée » à la vérité, et cet « accord », cette « complicité », ne relèvent pas d’un agir humain, ni même d’une décision – à ce stade – mais d’une donnée préalable : l’homme est « fait pour le vrai ». Pour le dire autrement, il y a ce mystère originel, originaire de notre aptitude au vrai.
Et comme ce mystère nous dépasse, il y a, comme nous le disions, un saut dans l’inconnu : la réalité tiendra t’elle sa promesse – la promesse de son dévoilement ?
3 – La foi en la vérité
Le saut dans l’inconnu suppose qu’on le fasse effectivement : il faut se risquer, il faut décider de sauter ! Et pour cela il faut « y croire » ! C’est pourquoi on parle de « la foi en la vérité ». Ce dévoilement de l’être (la vérité) suppose qu’on y croie !
Si la vérité nous vient (en même temps que nous la concevons avec nos procédures de connaissance), rien n’est joué sans la foi. La foi en la fiabilité de la réalité comme donatrice de vérité.
La foi nous fait dire : j’ai un contact direct et absolu avec le réel.
« En effet, ce n’est pas parce que nous pensons d’une manière vraie que tu es blanc, que tu es blanc, mais c’est parce que tu es blanc qu’en disant que tu l’es, que nous disons vrai » (Aristote, M IX, 10, 105 1 b 6, cité p. 139).
Ce qui fait dire à la philosophe-mystique Simone Weil (elle parle non de foi, mais d’amour, mais c’est la même chose.
« Désirer la vérité, c’est désirer un contact direct avec de la réalité. Désirer un contact avec une réalité c’est l’aimer. On ne désire la vérité que pour aimer dans la vérité. On désire connaître la vérité de ce qu’on aime » (Simone Weil, L’Enracinement, p. 319).
4 – La transcendance du vrai
On voit donc que la vérité transcende nos capacités humaines en les rendant possibles. Il s’agit donc d’une foi en ce qui est transcendant. C’est la doctrine ancienne des transcendantaux (les transcendantaux du vrai, du bien, du beau, et de l’être.
« Je ne le comprends pas encore bien. Il y a trois mystères ici-bas, trois choses incompréhensibles. La beauté, la justice et la vérité. Ce sont les trois choses reconnues par tous les hommes comme normes de toutes choses d’ici-bas. L’incompréhensible est la norme du connu. Quoi d’étonnant si la vie terrestre est impossible » (Simone Weil, Cahier XVII, OC VI ****, p. 341).
Certains, allant encore plus loin dans cette ligne de la transcendance, n’ont pas craint de montrer que celle-ci n’était pas étrangère au divin (déjà Platon !). La transcendance du vrai, Augustin l’appellera l’illumination divine…Il dit ; « C’est par la Vérité en effet que le vrai est vrai » (De vera relig. XXXVI, 66). La Vérité pour lui, c’est le Logos, le Verbe, le Christ.
5 – Aujourd’hui, la vérité en danger.
Dans la culture ambiante d’aujourd’hui, c’est vraiment le cas ! Voici les plus importantes sans doute : Les fake news, la post-vérité ; la vérité dans le tourbillon universel de la communication et sa falsification. La gangrène de la fausse science. La relativisation de la vérité, sous prétexte que chacun pense comme il l’entend ; les prétentions à la possession de la vérité : le pouvoir (totalitaire) de la vérité, le dogmatisme ; l’interprétation sempiternelle : la recherche de la vérité peut-elle aboutir ? La science s’est érigée en modèle de l’établissement de la vérité. Prétention insoutenable aujourd’hui.
Que de disputes à venir, grand Dieu ! Nous pourrions bien être débordés ! Rien d’étonnant, sur ces choses.
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L’imagination, un mode de pensée ?
Nous sommes doués de cette faculté ô combien précieuse de l’imagination. Elle mérite une chronique qui lui donnera ses marques de noblesse et qu’il faudra « disputer » entre vous, dans vos maisons ou au café du Commerce, en toute charité chrétienne.
1 – Perplexité
La philosophie s’est toujours intéressée à l’imagination, et non sans perplexité : elle semble tellement volatile, dispersée, un touche-à-tout de génie qui s’empare de tous les sujets, et qui conduit la pensée on ne sait où ! Elle effraie, car elle n’est pas très sage, pas très maîtrisable. Elle arrive sans crier gare, elle met la pagaille, et n’est pas toujours utilisée pour reconstruire. Les philosophes, c’est peu de dire, s’en sont méfiés. Ils lui préféraient cette autre faculté, la raison, avec sa rigueur d’analyse, ses raisonnements.
Le champion de ces philosophes qui voient les inconvénients de l’imagination est Nicolas de Malebranche, (grand philosophe du 16e-17e). Il dit « De quel usage peut être une faculté (l’imagination), si déréglée, une folle qui se plait à faire la folle, une volage qu’on a tant de peine à fixer, une insolente qui ne craint point de nous interrompre dans nos plus sérieux commerces avec la raison ». Ailleurs il parle d’elle comme de « la folle du logis ».
2 - Réguler l’imagination ou la « laisser être » ?
On pourrait penser - certains n’hésitent pas à le faire -, qu’il faut réguler l’imagination, la rendre raisonnable. Mais une imagination régulée par la raison est-elle encore de l’imagination, avec ses immenses capacités d’invention, de créativité, d’ensorcellement... Ses capacités infinies de joies (les œuvres artistiques) et de peines (la tragédie…). C’est une question, pas facile à manipuler !
Mais on peut aussi penser l’inverse – et cela est un peu nouveau et fort intéressant ! -, à savoir que la pensée a une dette considérable envers l’imagination ; Et même la raison existerait-elle sans imagination. Celle-ci pourrait bien être son point de départ : on pense à la science, si rigoureuse, si rationnelle : n’y a-t-il pas un peu (ou beaucoup) de folie, d’audace devant l’inconnu, pour qu’elle puisse se produire ?
On pourra reprocher au règne de la raison (de type scientifique) – omniprésent dans nos modes de pensée, universel, peut-être même, « pensée unique » - d’être saturée de plénitude et d’être. Mais n’y a-t-il pas de non-être, du « quelque chose à naître », à arriver, à découvrir. Sans ce « non », sans ce vide, il n’y aurait pas de pensée tout court. Beaucoup de gens sont « pleins d’eux-mêmes », sont « que être », sans le mystère du non-être qui pourtant les environne de tous les côtés et les traverse : mais ils occultent ce versant d’eux même. Soyons de mauvaise foi : quoi de plus assommant et de plus ennuyeux à fréquenter que ceux qui sont pleins d’eux-mêmes, pleins d’être ! Pas de non-être, pas de négatif, pas d’imaginaire.
On souligne donc aujourd’hui la fécondité créatrice de l’imagination. Elle crée du vide entre nous et la réalité, elle respecte la part de non-être dans cette relation. Qu’il y ait du non-être, cela ne veut pas dire que la réalité soit perdue de vue ; elle est redécouverte par la fiction de l’imagination. Elle produit de l’être elle aussi, en fait : l’être de la fiction.
Quelques notices si précieuses de John-Henry Newman pour finir :
3 – La faculté du cœur
John Henry Newman en a fait la faculté du cœur. Cette personnalité religieuse d’exception du XIXe s., après avoir été déclaré saint – Saint John-Henry Newman – vient d’être déclaré « Docteur de l’Église » par notre pape Léon XIV. Il a bien parlé de l’imagination et de façon limpide, sans intellectualisme :
« Le cœur est généralement atteint non par la raison, mais par l’imagination, au moyen d’impressions directes, par le témoignage des faits et des événements, par l’histoire, par la description. Les personnes nous influencent, les voix nous attendrissent, les regards nous soumettent, les actions nous enflamment » (Grammaire de l’assentiment)
Il le dit : l’imagination est la faculté du cœur, qui ne fonctionne pas à coups de preuves irréfutables, bien froides éventuellement. On ne vit pas de raison, comme on ne vit pas de déraison, de délires, d’irrationnel. Entre les deux se tient l’imagination, cette sorte de « fée » vagabonde et ingérable, mais plus précieuse que l’or fin.
4 - La faculté des « assentiments » réels
Newman nous dit que l’imagination nous permet d’aller « aux choses mêmes », et pas seulement aux notions des choses. Newman parle d’un « assentiment » réel qu’il distingue d’un assentiment notionnel.
Il s’agit donc d’ « assentir », c’est-à-dire de découvrir en soi notre adhésion à ce qui se présente, à la réalité, à sa beauté, son mystère ; mieux peut-être, il s’agit d’épouser le réel, de sentir selon le réel, de sentir avec lui !
« Dans ses assentiments notionnels aussi bien que dans ses inférences, l’esprit considère ses propres créations, et non des choses. Dans l’assentiment réel, il vise des choses représentées par les impressions qu’elles ont laissées sur l’imagination. Ces images, quand il y donne son assentiment, ont une influence tant sur l’individu que sur la société, que de simples notions ne peuvent pas exercer » (p. 135).
5 - La faculté de penser notre action.
Pour Newman, l’assentiment réel, mû par l’imagination, met en œuvre une grande complexité de facteurs. C’est intéressant de voir lesquels et de découvrir qu’ils constituent notre existence et nous font vivre. Parmi ces facteurs, son caractère pratique et sa capacité d’agir.
Le caractère pratique, nous dirions « opératoire », « performatif », efficace : « …la pensée conduit inévitablement à l’action » (Grammaire de l’assentiment, p. 143). La fréquentation des choses-mêmes, en contact direct, suscite des désirs d’action, de renouvellement du monde, de nos conduites, des œuvres d’art, y compris en politique : celle-ci manque dangereusement d’imagination souvent, de l’exercice d’une religion (l’imaginaire chrétien par exemple, est fantastique. C’est de la pensée ! Elle nous permet d’« inventer » nos générosités à venir, nos solidarités, nos luttes. Que dois-je faire demain ? Eh bien imaginer des scénarios, trier, créer sa propre conduite.
La fréquentation des grandes figures de la sainteté (François d’Assise, Augustin, Basile…) excite le désir de s’élever à plus de perfection, plus de joie, plus d’engagement. Elle facilité la pratique. Les saints, eux, étaient tous des imaginatifs.
Combien aussi la fréquentation des Écritures – lire les Écritures, c’est une action. Elles contiennent un fabuleux imaginaire qui nous aide à « penser » les choses de la foi, de l’espérance, de l’amour. Faire produire à l‘imagination tout ce qu’elle a en propre, telle est notre devise !
6 - L’imagination, un mode de pensée ?
À l’évidence. Le philosophe contemporain Paul Ricoeur qui a énormément écrit sur l’imagination, a cette formule célèbre : « le symbole donne à penser ». On peut dire équivalemment : « L’imagination donne à penser ». Il n’y a pas que la raison qui pense ! Faire produire à l‘imagination tout ce qu’elle a en propre, telle est notre devise ! Elle « donne à penser » dirait Ricoeur.
La question qui se pose : Très bien, mais comment faire croître en nous cette faculté d’imagination dont nous nous plaignons de sa faiblesse ? Qu’en pensez-vous ?
La prochaine dispute sera plus coulante ! Mais celle-ci n’était pas compliquée, elle est proche du bon sens, comme procédait le Cardinal Newman. Pour finir, un petit coup de pub pour une conférence sur John Henry Newman (« Des Pères de Nicée aux intuitions de Vatican II »), par votre chroniqueur préféré, mercredi 28 janvier à Niort, 24 r. du 14 juillet (presbytère), de 20h à 22h, en présentiel ou en visio.
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Dispute 118
Le « temps » des vœux
Les vœux de nouvel an dans le cadre imposé d’une chronique philosophique appellent une réflexion sur le temps : les philosophes s’y sont employés à cœur joie. Non sans une grande pagaille d’opinions diverses ?
1 –
On a coutume de se souhaiter des vœux de bonheur, une année qui nous comblera ! Cela n’empêche pas certains de penser dans leur « arrière-tête », que l’année ne sera pas aussi comblée que nous le voudrions, « Nous ne sommes pas des naïfs » pensent-ils.
Et pourtant ces promesses ne sont pas vaines. Nous vivons de promesses ! Il y a une conception du temps qui est engagée dans l’affaire. Deux guides très différents nous aideront :
2 –
L’écrivaine Annie Ernaux, Prix Noble de littérature 2022, a écrit un petit livre intitulé Les Années, justement : une somptueuse description du temps qui passe, son temps à elle, celui des gens, avec leur langage, leur histoire de misère et de joie. Pourquoi a-t-elle écrit au fond ? Pour conjurer le temps qui passe ? Certainement, mais avec cette idée profonde qu’elle appelle une « plénitude passagère » du temps qui passe !
Elle passe en effet, la plénitude. Elle n’est jamais vraiment là. Mais on peut considérer comme très positif de n’avoir que des « plénitudes passagères ». Annie Ernaux veut honorer « la plénitude passagère du temps »
Nos vœux de bonheur, de joie, de santé… sont légitimes car ils reconnaissent la « plénitude passagère » de nos vies temporelles. Invitation à ne pas désespérer du temps, fût-il sombre ou incertain.
3 –
Pouvons-nous aller au-delà et penser que nos vœux visent aussi quelque chose d’éternel, ou d’absolu ou de plénitude qui ne soit pas passagère ? Nous ne nous souhaiterions pas un bonheur fugace, mortel en somme. Mais un bonheur qui a quelque chose à voir avec l’éternité.
Le philosophe et poète Charles Péguy le pensait. Il a inventé un mot pour le dire : l’ ‘Internel » ! L’ « internel », c’est de l’éternel dans le temps. Nous ne sommes pas loin de la « plénitude passagère » mais, le mot « éternel » est maintenu ! Il y a dans le temps qui passe de l’éternel qui ne passe pas. Pour la foi chrétienne c’est évident, et pour combien de personnes, qui le sait ?
4 –
Pour toutes ces raisons nous avons bien raison de nous souhaiter de Bons Vœux pleins de naïveté et de sagesse ? Nous souhaiter par exemple de bonnes lectures des chroniques et de bons échanges à partir d’elles. Elles visent à « penser ce qui nous arrive » : c’est le noble rôle de la philosophie.
Se munir du bâton du philosophe ! Sur le sarcophage d’un enfant à Rome, on a la représentation du Christ comme figure du vrai philosophe : il tient dans une main l’Évangile et dans l’autre le bâton de voyage du philosophe (Benoît XVI, Sauvés dans l’espérance, 6). Et si les lecteurs ne partagent pas les idées chrétiennes, on pourrait dire : est un vrai philosophe, celui qui tient dans sa main ses propres livres de référence, et dans l’autre le bâton de voyage du philosophe.
Bonne année. « Qu’il vienne, qu’il vienne, Le temps dont on s’éprenne » (Arthur Rimbaud, Chemin de la plus haute tour.)
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Un Noël d’espérance pour tous
Voilà que la fête de Noël s’invite aux festivités du peuple des croyants, mais aussi aux milliers de personnes de par le monde qui ont « adopté » cette fête chrétienne pour en faire la leur ! C’est étonnant et très beau de réaliser que la naissance de Jésus de Nazareth, au fin-fond d’une grotte de Bethléem en Palestine, soit un événement universel, rassembleur. A part certains matchs de foot, ces événements rassembleurs sont rares.
Quelle demande allons-nous faire au Père Noël dans notre lettre/chronique ? Plus sérieusement, grâce au jubilé de l’Eglise catholique qui va bientôt se clore, pendant lequel il aura été beaucoup parlé d’espérance, posons la question qu’Emmanuel Kant, philosophe sublime se posait à lui-même : « Que m’est-il permis d’espérer ? » Et nous, que nous est-il permis d’espérer de Noël ?
1 – Espérer, pour Kant, c’est savoir ce qu’il est légitime d’attendre. On voit bien que nous sommes tous et toujours en attente de quelque chose ou de quelqu’un. Mais on voit bien aussi qu’il ne nous est pas permis d’avoir des attentes impossibles à satisfaire.
Plus précisément selon Kant, que peut-on espérer au-delà de ce que nous connaissons et dont nous sommes familiers ? Deux « réalités » dépassent les capacités humaines de connaissance : Dieu et l’’âme. Dieu existe-t-il, l’âme est-elle immortelle ? Les deux sont bien mystérieux en effet et nous dépassent. Peut-on espérer ce qui nous dépasse ?
2 – L’attente désillusionnée des hommes. On le voit, l’espérance n’est pas une moindre chose, entourée quelle est de mystères insondables. On voit aussi que l’attente des hommes a quelque chose d’angoissant, nous qui voudrions des preuves, des certitudes. La vie n’est-elle pas désespérante en fait ? Et même, un beau désespoir n’est-il pas plus vrai qu’une espérance illusoire, sans objet ?
Au risque de se tromper, on dira que c’est le climat ambiant du questionnement de nos contemporains, dont nous sommes, le fond de commerce de notre culture.
On peut appeler cela le nihilisme contemporain. Le nihilisme (nihil : rien) largement répandu, n’espère rien, puisqu’il n’y a rien d’autre que ce qu’on a ou n’a pas. Il refuse avec vivacité le recours aux religions ou aux philosophies, ou aux pratiques de tout genre (spiritualités…). Recours qui n’est pas digne d’un homme libre qui devrait dépendre d’un Dieu, par nécessité vitale… Cela est refusé tout net.
3 – Les écrivains, les poètes (et l’ensemble des artiste) ont bien parlé du nihilisme, mieux que les cohortes de sociologues, psychologues, philosophes…
Voici que se présente Pessoa, cet immense poète portugais de Lisbonne (il a sa statue à la terrasse d’un bar qu’il fréquentait sans retenue, et où nous bûmes nous-mêmes). Il y écrivait sur de milliers de bouts de papier engrangés dans une malle, retrouvée miraculeusement dans son grenier longtemps après sa mort :
« J’appartiens à une génération qui, ayant reçu en héritage l’incrédulité à l’égard de la foi chrétienne, a créé en son sein une égale incrédulité à l’égard de toutes les autres croyances.
Mort. Tout cela nous l’avons perdu, et nous sommes nés orphelins de toutes ces consolations. Toute civilisation suit la ligne maîtresse de la religion qui la représente : passer à des religions nouvelles, c’est perdre cette religion première et, finalement, c’est les perdre toutes.
Chacun s’est ainsi retrouvé livré à lui-même, seul avec le désespoir de se sentir vivre. Un bateau semble fait pour naviguer ; mais son but véritable ce n’est pas de naviguer ; c’est d’arriver au port. Nous voilà tous en train de naviguer, sans la moindre idée du port auquel nous devrions arriver (Pessoa, Le livre de l’intranquillité, Christian Bourgois, 1999, p. 308 – 309).
Voici Huysmans grand écrivain français de la fin du XIXe siècle (1848-1907) Son nihilisme est teinté de nostalgie et il ne craint pas d’avouer son angoisse métaphysique, et d’en appeler au salut de son âme, sous forme de prière. Dans une forme littéraire parfaite !
« Seigneur prenez pitié du chrétien qui doute, de l’incrédule qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s’embarque seul, dans la nuit, sous un firmament que n’éclairent plus les consolants fanaux du vieil espoir » (La toute fin de son fameux livre, A Rebours, Flammarion, p. 249). (Les « fanaux », ce sont ces grosses lanternes allumées durant la nuit à l’entrée des ports ; le « vieil espoir », c’est celui que proposait la religion, du temps où croire en Dieu ne posait pas de problème).
Il ne s’agit pas d’une défense de la religion ancienne, mais du constat que notre temps est marqué par le doute sur sa pertinence et que supporter le doute et s’engager dans la vie sans éclairage, est d’une grande douleur, mais qui ne manque pas de grandeur d’âme, de panache.
4 – L’espérance néanmoins : la leçon d’Hannah Arendt. Dans un paragraphe sublime en finale du chapitre sur l’Action, la philosophe contemporaine, que nous rencontrons souvent dans ces Chroniques, attache sa fragile mais tenace espérance à la natalité. Des enfants continuent de naître : voilà où accrocher l’ancre de notre espérance.
« Le miracle qui sauve le monde, le domaine des affaires humaines, de la ruine naturelle, c’est finalement le fait de la natalité, dans lequel s’enracine ontologiquement la faculté d’agir. En d’autres termes : c’est la naissance d’hommes nouveaux, le fait qu’ils commencent à nouveau l’action dont ils sont capables par droit de naissance. Seule l’expérience totale de cette capacité peut octroyer aux affaires humaines la foi et l’espérance, ces deux caractéristiques essentielles de l’existence… C’est cette espérance et cette foi dans le monde qui ont trouvé sans doute leur expression la plus succincte, la plus glorieuse dans la petite phrase des Evangiles annonçant leur « bonne nouvelle » : « Un enfant nous est né » (p. 258).
Et ce qui est remarquable, c’est qu’elle en appelle à une phrase de l’Evangile :
« C’est cette espérance et cette foi dans le monde qui ont trouvé sans doute leur expression la plus succincte, la plus glorieuse dans la petite phrase des Evangiles annonçant leur « bonne nouvelle » : « Un enfant nous est né » (Condition de l’homme moderne, Œuvres, Gallimard, p. 259).
Hannah Arendt était transportée par la beauté de l’Alléluia de l’oratorio d’Haendel, Le Messie.
Hannah Arendt est juive et en même temps, elle est subjuguée par la puissance de la promesse tirée de l’Evangile des chrétiens. Elle fait de la nativité de Jésus, une ancre pour l’espérance humaine universelle. Noël a la capacité d’agir sur beaucoup d’hommes et de femmes vivant dans le monde.
Du reste, Hannah Arendt ne prêche pas une foi en Dieu, mais « la foi dans le monde ». Elle parle de l’amor mundi, l’amour du monde. Elle croit au monde qui est le nôtre, celui où des enfants naissent et où l’un d’eux fut Jésus, le Fils de Dieu, Dieu lui-même.
Un Noël d’espérance pour tous : pourquoi pas, en cette année jubilaire.
***
N.B. Où l’on voit, entre parenthèses, que la philosophie n’est pas étrangère à la religion, même si elle en est distincte, Et qu’il n’est pas déplacé de parler de l’espérance en dehors de la foi chrétienne ou religieuse.
C’est en effet de bon ton depuis longtemps de séparer l’espoir et l’espérance, c’est tendance. Comme si les chrétiens ne voulaient pas qu’on empiète sur leur pré carré. Même s’il faut certes distinguer les espoirs humains d’une part, et d’autre part, l’espérance qui est théologale (ancrée en Dieu).
Ce qui tout de même nous pousse à ça, c’est l’origine linguistique unique des deux mots (espoir-espérance).
Et puis surtout, les hommes d’espoir peuvent avoir un avant-goût de l’espérance théologale ». Et les chrétiens ont en partage avec les hommes au milieu desquels ils vivent, les espoirs qui les habitent. Ce sont les leurs !
Distinguer sans séparer : une règle, pour tous les domaines de l’existence humaine. C’était la fameuse formule du Concile de Chalcédoine en 451, pour calmer les tendances séparatrices dans l’Eglise ! Comme aujourd’hui ?
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Le pape Léon XIV à Nicée
Nous sommes dans l’actualité ! Notre pape était ces jours-ci à Nicée en Turquie, pour y célébrer le 1700e anniversaire d’un Concile qui s’y tint en 325, le célèbre Concile de Nicée. Cet événement méritait une chronique… une chronique philosophique !
Cela peut étonner de parler d’un événement religieux, théologique, dans une chronique qui se veut philosophique. Mais, on le sait, la philosophie s’invite dans tous les domaines de la vie des hommes. Y compris les questions religieuses, sans les œillères que certains dans notre culture moderne veulent bien y mettre. Or on voit bien dans la résolution de la crise par le Concile de Nicée, combien l’usage de la philosophie fut précieux.
1 –
Ce Concile de Nicée se réunit (tous les évêques de la chrétienté), pour contrer et condamner l’« arianisme » qui déchirait l’Eglise du 4e siècle et compromettait dangereusement l’avenir de la foi chrétienne.
Il s’agit d’un certain Arius, prêtre d’Alexandrie, qui refusait au Christ son identité divine : il était un dieu inférieur, moins que Dieu, plus qu’un homme. Aujourd’hui nous nous « alignons » sur la doctrine de Nicée qui affirma haut et fort que Jésus est vraiment Dieu et vraiment homme.
2 –
La question qui est posée, et qui vaut évidemment aujourd’hui encore, est de savoir quand et pourquoi une doctrine s’est égarée par rapport à ce qui était communément cru et affirmé par l’Eglise.
Et à quels critères se référer pour juger si telle nouvelle doctrine est fidèle ou infidèle à ce qui est cru. Pourquoi l’arianisme n’aurait-il pas raison, au fond ? L’Eglise de ce temps a failli virer à l’arianisme… et nous serions des ariens nous-mêmes, sans le combat de personnes prestigieuses comme notre Hilaire de Poitiers et d’autres.
3 –
Il se trouve que John Henri Newman, a répondu à cette question des développements vrais et des développements hérétiques d’une doctrine, et ses analyses sont pertinentes aujourd’hui encore.
Or, nous sommes renvoyés à l’actualité la plus actuelle ! Ce grand pasteur et théologien du XIXe s. John Henry Newman (1801-1880) vient d’être déclaré « Docteur de l’Eglise » par le pape Léon XIV en la fête de la Toussaint 2025. Tout récent !
Newman a étudié la crise arienne (et une autre, la crise monophysite) et les divisions doctrinales des chrétiens du 4e s. En même temps, il est, troublé, interrogé par les divisions actuelles entre Anglicans, Protestants, Catholiques. Il établit un lien entre les divisions aux origines, et celles sous nos yeux.
Au temps d’Arius et de Nicée, quel camp avait raison, l’autre non ? Newman va élaborer dans un intense travail de réflexion (il s’y est pris à 17 fois pour écrire son livre ( Essai sur le développement de la doctrine chrétienne). Il dégage sept critères sur lesquels s’appuyer pour se faire un jugement. On peut retenir cinq d’entre eux principalement.
4 –
Quels sont donc les critères d’un développement vrai ? Ils sont fort simples en fait.
La permanence de l’idée directrice. Les doctrines évoluent, au fil de l’histoire, et dans un développement vrai, elles restent toujours les mêmes. Elles changent, elles sont toujours les mêmes. Elles n’ont pas perdu leur identité, leur nature. Newman est sensible à la dimension historique et vivante des idées qui dirigent telle doctrine (comme par ex. la divinité et l’humanité du Christ).
Dans un développement faux, l’idée directrice a changé et on ne reconnaît plus qu’on parle de la même chose. La réalité s’est perdue.
On peut prendre la comparaison du développement d’un être humain (dans son corps et aussi dans son âme) : l’idée directrice de son être se retrouve la même quand il est enfant, adolescent, adulte, vieux… et donc elle est la même, dans les changements. On dira que c’est le même homme ! Newman parle donc de la permanence de l’idée directrice. Et on en voit évidemment l’extrême importance, sinon c’est le chaos. Les variations successives expriment la fécondité de l’idée directrice, qui, comme celle des êtres vivants, doit maintenir son type originel pour demeurer la même.
Le pouvoir d’assimilation. C’est la capacité pour l’idée directrice (par exemple, la doctrine chrétienne), de s’affronter à d’autres idées, de les rejeter ou de les assumer. La vie est une assimilation constante avec le milieu naturel et humain.
Dès les premiers siècles, l’Eglise assimila de nombreuses idées de la philosophie grecque (Platon, Zénon…). Elle apprit à « parler grec » avec les Grecs, puis latin avec les Romains, et ce processus se poursuivit. Elle doit apprendre à parler dans la langue et l’esprit asiatiques, africains…Ce qu’on appelle l’ « inculturation » de la religion dans les cultures diverses que l’Eglise rencontre, c’est effectivement ce pouvoir d’assimilation dont parle Newman. Une doctrine incapable d’assimilation se recroqueville sur elle-même, s’auto-justifie, et est mortifère.
L’anticipation de l’avenir. Une idée directrice, dans son germe même, dès sa naissance, contient en elle des esquisses de ses développements futurs. Tout est déjà là dans le germe, tout est à venir dans la croissance de la plante. Si elle ne produit pas d’avenir, si elle ne se projette pas dans le futur, telle doctrine est inféconde, et donc erronée. Une doctrine vraie contient l’avenir en forme de promesse : c’est un développement vrai.
La conservation active du passé. En se développant, l’idée directrice apporte une garantie à son passé. Elle s’y reconnaît, elle le confirme et désire le promouvoir. Inventer, oui, mais à partir de l’ancien. L’idée directrice doit rester « traditionnelle », pétrie de tradition, même si elle est néanmoins nouvelle.
La vigueur dans la durée. C’est l’aptitude de l’idée directrice à subsister dans le temps, à toujours être aux rendez-vous de l’histoire, à être toujours féconde, inventive, généreuse. Elle a la force pour cela. Elle met un combat sur la longue distance, sans s’arrêter, anémiée, en chemin.
5 –
Et la philosophie dans tout ça ? Justement, il semble que ces critères finement élaborés par Newman, relèvent de la réflexion philosophique. Ils ne sont pas tirés de l’Ecriture ou de la religion. Mais d’une « simple » réflexion sur la vie des doctrines, comment elles évoluent, comment elles sont les mêmes tout en se transformant (ou comment elles perdent leur identité). C’est une sorte de philosophie pratique. On peut appliquer ces critères pour la conduite de notre vie, au long de son parcours.
Le développement d’une amitié (cohérence, permanence, vitalité, fidélité…) ; le développement d’un couple et d’une famille ; le développement d’une communauté de croyants (telle paroisse, telle communauté locale, tel ordre religieux…)
Le développement d’une œuvre artistique dirigée par une idée, faisant dire qu’on reconnaît le même auteur dans ses multiples œuvres : c’est du Picasso … !
La foi personnelle qui, dans son développement au long cours, se juge sur sa vigueur, sur sa capacité d’assimilation et d’entrée en relation avec autre qu’elle, sur sa ligne directrice très unifiée, sur sa capacité à anticiper, sur sa fidélité au passé traditionnel…Utilisez cette grille, vous verrez !
Au temps d’Arius, ce sont sur des critères de ce genre que se décida la vérité d’une doctrine, la doctrine chrétienne. L’arianisme était un mauvais développement de la foi communément admise par l’Eglise de ce temps. Ce sont ces mêmes critères (de philosophie pratique) qui prévalent pour la conduite des Eglises et pour notre propre conduite aujourd’hui.
Merci Newman. C’est un personnage à connaître, tellement grand, tellement attachant. Anglican faisant le choix – très raisonné, et très douloureux -, de l’entrée au milieu de sa vie, dans la religion catholique. Un livre facile et court pour le découvrir : Keith Beaumont, Petite vie de John Henry Newman, DDB. Lisez-le. Et ensuite lisez son admirable Apologie, Edition Ad Solem. Très classe !
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Dans nos salles, en ce moment le film « L’étranger » est à l’affiche. Un splendide film, dû à François Ozon, qui a eu l’audace – l’inconscience ! – d’adapter au cinéma un roman archi célère d’Albert Camus, « L’étranger ». Le film et le livre valent amplement qu’on leur consacre une chronique.
1 – Le roman – le film
Albert Camus est un intellectuel éblouissant et excessivement attachant, né en Algérie en 1913, et trouvant une mort tragique dans un accident d’automobile survenu en1960 à Villeblevin dans l’Yonne. Il mène une carrière éblouissante de journaliste, romancier, dramaturge, essayiste. Nous connaissons ses romans : La peste, L’étranger, étudiés en classe !
Le roman écrit il y a 80 ans par un Camus de 26 ans a de quoi désorienter le lecteur et même à l’amener à abandonner sa lecture (confession : ce fut mon cas… Il a fallu trois tentatives !). On est d’autant plus mal à l’aise, que, tandis que nous butons sur sa lecture, nous savons par ailleurs que c’est peut-être le roman le plus important du 20e s !!! (Humilité).
Un roman ou il ne se passe rien de spectaculaire, c’est le moins qu’on puisse dire ! Le héros, Meursault, un homme blanc qui a tué un « Arabe » sur une plage d’Algérie, se retrouve condamné à mort parce qu’il n’a pas pleuré aux obsèques de sa mère » et est exécuté. Voilà ce qui est raconté ! Avec une écriture minimaliste, épurée, « essorée » de tout artifice…C’est peu ! Il commence par la célèbre phrase : « Aujourd’hui maman est morte », et tout dans cette veine.
Dans une langue d’une clarté éblouissante – c’est dans ce genre de roman qu’on peut apprendre à bien parler français ! Mais la signification est opaque : à la fin de la lecture, on se demande que peser de ce petit livre.
Le réalisateur, François Ozon, s’explique sur le choix de cette histoire de Meursault. « J’ai été fasciné par l’opacité du roman, qui pose énormément de questions : tout n’est pas logique mais au contraire très complexe, ambigu. J’étais même étonné qu’on fasse lire ça aux jeunes. Meursault semble ne pas avoir de sentiments, il s’exprime peu, est assez antipathique. Tout le contraire d’un héros de cinéma. Je me suis donc demandé s’il était possible de l’incarner à l’écran et de faire en sorte qu’on s’intéresse à lui ? …On ne peut pas s’identifier à un antihéros, mais il peut fasciner » (Nouvel Obs, p.16).
2 – La vie telle qu’elle va
Camus ne décrit pas Meursault : on ne sait pas son âge, seulement qu’il est un petit employé sérieux au travail, et qu’il est très présent à la vie du quartier, au voisins de pallier ; qu’il a une amie, Marie, qu’il a une mère qui vient de mourir.
Parmi ces figures partageant son quotidien, il y a le « vieux Salamano » qui injurie et bat son chien avec une extrême violence. Et voilà que le chien disparaît sans qu’il le retrouve. Meursault le consolera et Salamano, à la barre, lors du jugement, dira qu’ « il avait été bon pour son chien ».
Il y a Raymond, magasinier, qui cherche la bagarre et qui sait être violent, en s’en justifiant à Meursault : « Monsieur Meursault, c’est pas que je suis méchant, mais je suis vif » ! Et au sujet de sa femme : « Je la tapais, mais tendrement pour ainsi dire », parce qu’il sentait qu’l « l y avait de la tromperie » !
Il y a Marie, « sa fiancée », belle, riant pour un rien, aimant les bains, la mer, la plage et les films de Fernandel. Lorsque les événements vont mal tourner pour Meursault (arrestation, jugement, exécution), les relations s’estompent sans que l’une et l’autre ne l’ait voulu.
Il y a « L’Arabe. Il n’a pas de nom. Pourquoi le faudrait-il ? Les arabes comptent peu dans cette époque coloniale (années 1920) et le meurtre d’un arabe sur une plage est chose commune : c’est un arabe ! D’ailleurs Meursault ne sera pas jugé pour ce meurtre, mais pour son insensibilité au moment de la mort de sa mère. Toujours est-il que Raymond repère sur la plage deux Arabes, et cherche l’affrontement. Cela finira par la blessure de Raymond qui reçoit un coup de couteau, et par le meurtre de l’Arabe recevant de Meursault un coup de revolver, qui meurt. Ce qui entraînera le jugement de Meursault et sa condamnation à mort.
Et puis les juges, qui arrivent au tribunal avec leur jugement réglé d’avance. A la fin de la dernière séance, après la lecture de sa condamnation à mort et que tout est enfin fini sous une chaleur étoufante, un voit à l’écran, la poignée de mains insistante entre le procureur et l’avocat ! Tous de mèche !
Il y a l’aumônier de la prison qui avant l’échéance de l’exécution entre dans la cellule de Meursault pour l’accompagner, comme cela se fait traditionnellement. Meursault, dans une scène dramatique, violente et longue, rejette toutes les paroles de l’aumônier sur Dieu et la vie éternelle. C’est sans doute le seul moment où on voit Meursault crier de colère, alors qu’il prend les choses comme elles viennent, sans plus.
Il y a évidemment le souvenir de la mère. Il en est parlé avec une extraordinaire tendresse, alors qu’on va le juger pour ne pas avoir ressenti de sentiments à sa mort et à son enterrement (c’est le tout début du roman qui s’ouvre avec cette phrase sans teinte – « Aujourd’hui, maman est morte », et il s’achève, à la toute dernière page par ces mots : « Pour la première fois depuis bien longtemps, j’ai pensé à maman, la félicitant d’avoir pris « un fiancé » dans l’hospice où elle se trouvait. Meursault se dit : « Pourquoi avait-elle joué à recommencer ». Et il continue : « Et moi aussi, je me suis senti prêt à revivre… Je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l’éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore »..
3 – « La tendre indifférence du monde »
Meursault a une vie « plate », vécue avec indifférence : que ceci soit ainsi oui, mais il pourrait en être autrement…. On a l’impression qu’il ne donne son adhésion à rien.
Mais il n’est pas défaitiste pour autant. Il pense que la vie qu’il mène, y compris la perspective de sa mort, c’est bien, ça va. Il n’exprime aucune révolte. Il s’attache à ce qui est vrai : ce qu’il est vrai de penser, ce qu’il est vrai de vivre, ce qu’il est vrai de croire. Rien ne le dissuade de goûter les bonheurs de la vie, y compris dans le malheur. Et si la vie peut sembler absurde, rien n’empêche qu’on y trouve la joie minimale, appropriée à notre condition d’homme.
On pourrait rapprocher cette vie de Meursault du livre biblique de cet étrange et magnifique livre de Qohèleth ou Ecclésiaste, que nous lisons à nos messes très sérieuses et très pieuses : « Vanité des vanités, tout est vanité. Quel profit y a-t-il pour l’homme de tout le travail qu’il fait sous le soleil, un âge s’en va, un autre vient… » (Ecclésiaste 1, 2-3). La poursuite de la lecture est hallucinante de désillusions rencontrées dans la vie des hommes. Vanité tout cela. Qohèleth est un homme à questions : une trentaine dans son livre (assez court : 12 chapitres, d’une extrême poésie). Des questions sur Dieu, à Dieu. Il rejoint là un grand nombre de nos contemporains, et parmi eux, de chrétiens, qui interrogent Dieu, se demandant si cela vaut le coup de croire en lui et de pratiquer sa religion.
4 - « Une vie où je pourrais me souvenir de celle-ci ».
Albert Camus n’est pas le seul à interroger la vie éternelle. Existe-t-elle ? Qu’en sera-t-il de nous après la mort ? Lorsque l’aumônier lui dit : « Non, je ne peux pas vous croire. Je suis sûr qu’il vous est arrivé de souhaiter une autre vie ». Alors je lui ai crié : « Une vie où je pourrais me souvenir de celle-ci ». Cette vie que Camus magnifie dans tous ses livres : la mer, le soleil, la plage, le foot (il a failli avoir une carrière de gardien de but, s’il n’avait pas eu la tuberculose). Sans parler de ses compagnons d’existence, de l’amour, de l’amitié, de la beauté des femmes…Une vie où il avait trouvé « les plus pauvres et les plus tenaces de ses joies ». La vie éternelle que Camus accepterait de vivre, c’est donc « Une vie où je pourrais me souvenir de cette vie ». Mais peut-être est-ce cela cette fameuse vie éternelle ! Qu’est-ce qui empêche que toutes ces joies pauvres et tenaces soient « reprises » en vie éternelle ? Ceci est recevable en bonne théologie chrétienne. Même si le chrétien, en vertu de sa foi, devra « compléter » Camus ( !), en pensant que la vie éternelle sera aussi la « reprise » des merveilles du Christ, de Dieu, des saints, des chrétiens et des hommes que nous avons connues sur cette terre ?
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Le soldat inconnu : 11 novembre
A l’écoute d’Hannah Arendt
Le 11 novembre est un jour de mémoire pour notre pays : il commémore la fin de la Première Guerre mondiale par l’armistice de 1918. Des cérémonies vont se dérouler dans les villes et les villages, devant le monument aux morts, et devant la tombe du soldat inconnu à Paris.
La philosophe Hannah Arendt a écrit des choses très profondes sur ce « soldat inconnu ». Pourquoi a-t-on été amené à exhumer le corps d’un soldat inconnu comme symbole des victimes inconnues de la guerre, et de toutes les victimes inconnues et connues. Pourquoi cela s’imposa-t-il à la nation en 1919 à tous les Etats belligérants ?
1 –
L’anonymat des soldats.
Dans cette guerre, presque tous les soldats meurent dans l’anonymat, sans qu’on ait pu honorer leur besoin de glorification. Selon Hannah Arendt, l’agent de la guerre n’était en réalité personne. « On ne s’illustre plus dans les combats de la guerre moderne, industrielle, de masse. On y meurt anonyme » (BL p.. La guerre est désormais un processus qui échappe à ceux-là mêmes qui la font. Ils en sont les agents, non les acteurs ; ils servent un mouvement, ils n’agissent pas en personne. Le soldat est substituable à tout autre » (Béatrice Levet, Le Musée imaginaire d’Hannah Arendt, p .279. Très beau livre sur cette philosophe).
Dans cette masse de soldats anonymes morts au combat, il fallait un besoin d’identifier quelqu’un, « de distinguer un « qui », autrement dit de défaire ce que la guerre moderne avait fait : ce sera le « soldat inconnu » du 11 novembre 1920 (p. 279).
2 –
Parabole.
Il se trouve qu’Hannah Arendt renvoie au roman Parabole de William Faulkner, qui, dit-elle, « surpasse en acuité et en clarté presque tous les livres sur la Première Guerre mondiale parce qu’elle a pour héros le Soldat inconnu » (cité p. 280).
Le roman raconte une semaine de l’année 1917, au cours de laquelle un caporal et ses 12 soldats font une mutinerie : ils refusent de poursuivre cette guerre dévorante. Ils sont jugés, condamnés et exécutés. Cela entraîne un immense mouvement de foule mue par des sentiments propres à la masse : une foule indistincte, suivant le mouvement, curieuse et sans réflexion. Le roman raconte une foule anonyme, une masse compressée, non plus acteur auquel on pourrait attacher une action singulière, mais simple agent d’un processus qui l’entraîne. La guerre est présentée comme une identité sans autre fin qu’elle-même. « L’atmosphère étouffante, oppressante, dans laquelle baigne le roman, l’anonymat et la masse, règnent en maîtres, renferme la spécificité et la tragédie de la Première Guerre mondiale » (BL, p. 283). C’est vrai que ce sentiment de masse anonyme marque le lecteur : c’est très, très fort.
Le dernier chapitre raconte l’histoire d’une escouade de 12 soldats et de leur sergent, désignés par les autorités politiques, plus tard, pour exhumer un soldat aux catacombes du fort de Vaulaumont (équivalent de Douaumont à Verdun : nous sommes dans le roman !). L’autrice imagine ces hommes déambulant parmi les corps en putréfaction, pour ramener l’un d’eux. Ce sera le soldat inconnu.
Or il se trouve que le corps exhumé est celui du caporal mutiné avec ses hommes (roman !) et de ses douze soldats quittant le tombeau ouvert de la tranchée et refusant de poursuivre le combat. Comme si son acte de rébellion était racheté par le choix d’en faire le soldat inconnu ? Comme si, surtout, la guerre, l’état de guerre, était condamnable à jamais, et que ce caporal en avait fait le sacrifice de sa vie, la refusant dans un acte de désobéissance. C’est une interprétation.
D’autant que Faulkner lui-même a fait de cet événement une parabole de Jésus condamnant à jamais la guerre dans sa personne, par son sacrifice : « C’est l’histoire du Christ dans l’armée française, un caporal et une escouade de 12 hommes (les apôtres), un général qui est l’Antéchrist, et qui l’attire sur le sommet d’une colline pour lui offrir le monde » (cité p. 277)
3 –
Le drame de l’oubli et le besoin de gloire
Arendt réfléchit à partir de là sur la signification de cette tombe à un soldat inconnu. « La tombe du Soldat inconnu n’a pas pour fonction première d’offrir aux familles un lieu où se recueillir, mais bien de panser la blessure qu’inflige à une vie l’idée même de mourir sans laisser de traces de son passage. Tel Ulysse sur une mer déchaînée en s’accrochant à une rambarde brisée du radeau pour échapper à l’île de Calypso, hanté par la perspective de mourir en pleine mer, sans rites funéraires et ainsi condamné lui et ses actions, à l’oubli. « Malheureux que je suis …Que j’aurais dû mourir, subir la destinée, le jour où près du corps d’Achille, les Troyens faisaient pleuvoir sur moi le bronze de leurs piques ! J’eusse alors obtenu ma tombe ; l’Achaïe aurait chanté ma gloire. Ah la mort pitoyable où me prend le destin » (cité p. 286). Magnifique citation.
L’anonyme soldat de la Première Guerre mondiale a eu sa tombe, et avec elle sa part de gloire, et celle de tous ceux qu’il symbolise.
La commémoration du 11 novembre peut s’enrichir de cette « démonstration » magistrale d’Hannah Arendt s’appuyant sur le roman Parabole de William Faulkner.
N.B. Cette conception de la gloire rejoint notre chronique 111 sur « Le Politique », où, avec Arendt déjà, nous disions que le politique a à voir avec la gloire. La gloire, selon notre philosophe est un phénomène de lumière, le rayonnement public d’une idée, d’une personne, d’un peuple, d’un homme politique, d’un citoyen exemplaire… C’est l’attestation publique par autrui, de quelque chose de grand, réalisé par quelqu’un. Et cela ne se révèle pas seulement au combat et à la guerre, évidemment. Tous les divers engagements politiques sont concernés : il s’agit d’y « briller » dans le service des autres, de la commune au gouvernement en passant par les représentants divers.
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Une vie d’exception : Hannah Arendt
Hannah Arendt (1906 – 1975) fait partie de ces philosophes contemporaines qui s’imposent à notre attention. Une femme philosophe, tandis qu’on reproche à la philosophie, d’avoir été quasi exclusivement masculine. Elle fait partie, avec Simone Weil (la philosophe) et Edith Stein, trois juives, de cette génération qui ont vécu au cœur de la tourmente de « sombres temps » : les fascismes, le nazisme, la Shoah, le soviétisme, l’ultralibéralisme, la colonisation et la décolonisation...… Elles ne sont pas encore suffisamment connues.
Hannah Arendt a développé une pensée philosophique impressionnante d’une fulgurante actualité. Ce qu’elle fait de sa vie, c’est d’habiter le temps présent « en pensant ce qui arrive ». C’est notre lot commun : penser ce qui arrive. C’est pourquoi elle nous est proche et précieuse. Il ne s’agit pas de penser pour penser !
De même, le côté moderne de sa pensée fait que nous sommes d’emblée conquis, ou plus modestement, acquis à ses idées. Ce style moderne cache en fait une incroyable connaissance des philosophes de notre histoire occidentale (Platon, Aristote, Machiavel et tant d’autres).
Il est facile de reprendre sa biographie à partir de ses trois lieux de vie : l’Allemagne, la France, l’Amérique.
1 – Allemagne
Hannah Arendt est juive allemande, née à Hanovre en 1906, dans une famille laïque et progressiste (sociaux démocrates). Elle bénéficie d’une formation humaniste classique : la tradition gréco-romaine.
A partir de 1924, elle poursuit des études de philosophie, de philologie et de théologie, auprès des plus grands maîtres du temps : Heidegger et Bultmann à Marbourg, Husserl à Fribourg, Jaspers à Heidelberg. Elle côtoie Hans Jonas. Elle connaît une Idylle avec l’immense philosophe Martin Heidegger auquel elle voue une « inflexible dévotion envers un être unique ». Amitié/amour qui se poursuivra jusqu’à sa mort, malgré le ralliement de son maître au nazisme, qu’elle considèrera comme une infidélité et qui la fera rompre avec lui, « la porte lui étant d’ores et déjà condamnée » (Dans une lettre à Jaspers, Arendt parle de Heidegger comme d’un « assassin potentiel » et d’un « menteur ».
En 1928, elle passe sa thèse de doctorat en philosophie sur l’amour chez Saint-Augustin (Le concept d’amour chez Augustin, Rivages poche. Petite bibliothèque, 1999). Elle sera très marquée par Augustin, et fera grand cas d’événements religieux du christianisme .Cela se vérifiera plusieurs fois dans son œuvre. Il est plutôt rare que les philosophes intègrent dans leur pensée et leur engagement les événements religieux, comme la naissance du Christ, lorsqu’elle parlera de la natalité, thème majeur de son œuvre.
Elle fréquente Brecht, Benjamin, les philosophes de l’Ecole de Francfort, tous les grands noms de la littérature et de la philosophie de l’époque. Elle s’intéressera énormément à la littérature qu’elle intègrera dans sa pensée philosophique (Faulkner, Kafka, Dickens, Melville…), ce qui n’est pas pour nous déplaire. La poésie dit tellement mieux que le discours rationnel caractéristique de la philosophie, pense-t-elle.
En 1930 le parti national-socialiste (NSDAP) entre au gouvernement avec cette ordonnance « contre la culture nègre, pour la défense du génie populaire allemand ». En 1933, Hitler est nommé chancelier du Reich et dissout le Reichstag. Ouverture des camps de Dachau et d’Oranienburg pour les opposants au nazisme.
En 1932, Martin Heidegger est nommé par le régime nazi recteur de l’université de Fribourg (il démissionnera en 1941). Il présente le national-socialisme comme la « voie d’un possible renouveau », et prend sa carte au NSDAP.
Ce qui se produit le 27 février 1933 fut un choc : l’incendie du Reichstag, le parlement allemand, suite à laquelle les nazis qui accusèrent les communistes, demandent les pleins pouvoirs. L’autre choc autrement plus puissant, sera lorsqu’ elle entendra parler d’Auschwitz en 1943. Traumatisme.
En 1933, à 26 ans, sans papiers elle fuit le nazisme en quittant l’Allemagne. Elle mènera, dès lors, une existence d’apatride qui durera 18 ans, de 1934 jusqu’à sa mort en France d’abord puis aux Etats Unis.
2 – France
En France, elle milite en faveur de la communauté juive. Elle travaille au transfert d’enfants juifs en Israël, en lien avec les responsables sionistes (Blumenfeld), mais elle n’est pas sioniste : elle gardera toujours ses distances. En 1934, elle étudie l’hébreu, déclarant à son professeur particulier : « Je veux connaître mon propre peuple ».
Elle rencontre à Paris les intellectuels du temps, Sartre, Aron, Zweig, Brecht, Benjamin. Mais elle sera très critique sur les intellectuels car ils ignorent la réalité du terrain et se contentaient de suivre le mouvement. Elle ne sera pas une intellectuelle « ordinaire ». Elle ne poursuivra pas une carrière universitaire classique. Elle est une intellectuelle engagée dans le monde, essayant de « penser ce qui nous arrive », de penser le monde tel qu’il va.
Le 15 mai 1940, Hannah Arendt est enfermée une semaine au Vélodrome d’Hiver et internée au camp de Gours près de Montauban, sur ordre des autorités françaises qui ont décidé d’interner tous les réfugiés allemands. Elle obtient sa libération grâce au fonctionnaire de police qui l’a arrêtée et qui semble-t-il reconnut sa grandeur.
Libérée en juin, avec son mari elle se réfugie à Lisbonne et passe aux Etats-Unis en 1941.
3 – Etats Unis
De 1941 à 1975 elle passera le reste de sa vie de réfugiée aux Etats-Unis dont elle obtient la nationalité américaine en 1951.
« Professeur sans attache », elle enseigne dans différentes universités américaines : Indiana, Berkeley, Aberdeen. Professeur à la New School for Social Research de New York. Elle est engagée comme éditorialiste par le journal de langue allemande Aufbau. Elle y a une tribune importante pour défendre ses idées. Elle est nommée directrice de l’Organisation pour la reconstruction de la culture juive en Europe. Elle multiplie les Conférences (université de Princeton).
Et c’est à cette période qu’elle écrit ses grandes œuvres qui auront une immense influence. Le présentation de ces œuvres sera pour une chronique prochaine. Signalons déjà : 1) Les origines du totalitarisme (1951) ; 2) La condition de l’homme moderne (1958) ; 3) La crise de la culture (1961) ; 4) Eichmann à Jérusalem (1963) ; 5) La Vie de l’esprit.
En 1953 elle refuse de commenter la politique de représailles d’Israël pour la Jewish Newsletter : « La plus courte déclaration qu’on puisse faire serait : Tu ne tueras pas, pas même les femmes arabes et leurs enfants. Et cela est certainement un peu trop bref. L’affaire entière est absolument écoeurante. J’ai décidé que je ne voulais plus avoir affaire avec la vie politique juive ».
En 1961, elle est envoyée à Jérusalem comme correspondante pour le New Yorker du procès d’ Eichmann, inculpé pour avoir mis en place la logistique de la Solution finale de 1941 à 1945. Ce qui vaut à Hannah Arendt une polémique considérable, avec la communauté juive. Elle meurt à New York en 1975 d’une crise cardiaque, laissant une œuvre inachevée.
Nous voyons par ces simples éléments biographiques combien son engagement et ses œuvres philosophiques sont d’une brûlante actualité ! Voilà une vie de courage et d’intelligence au service du monde qui fut le sien. Cette biographie mettra un visage sur les thèmes que nous choisirons de présenter dans cette chronique, et qui, tous, auront à voir avec notre « condition humaine ».
Renseignements précieux dans Hannah Arendt, Philosophie Magazine, hors série n° 28).
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Dispute 112
Vous avez dit « wokisme »
Ce mot est entré dans le langage commun : les médias s’en donnent à cœur joie, les pro-wokisme et les contre-wokisme, qui donnent de la voix eux-aussi.
Ce terme se diffuse dans les années 2010 pour désigner les nouveaux mouvements militants, qui émergent sur les campus universitaires américains, et arrivent en France en 2020. C’est un phénomène récent mais qui a pris une grande ampleur.
Si le mot s’impose, il faut en parler pour savoir de quoi ça retourne. Il y a des leçons pour chacun, au travers de ces débats d’idées et d’actions qui deviennent envahissants et durables.
1 –
« Ose »
Selon le sens du mot dans la langue anglaise il signifie « réveil » (awake). Il désigne les mouvements de pensée et d’action qui ont pour but de « réveiller » les gens de leur sommeil.
Il y eut dans l’histoire, de nombreux mouvements de « réveil ». En philosophie, un des plus célèbres fut celui du grand philosophe allemand du 18e siècle, Emmanuel Kant. Il raconte qu’un autre philosophe, l’écossais Hume, le réveilla de son « sommeil dogmatique » comme il dit. Il lui montre une toute nouvelle manière de penser et de vivre. Et le mot d’ordre de ce nouveau courant (appelé les « Lumières ») fut : « Ose » (Aude). Ose garder tes distances sur toute vérité passant pour un dogme, non critiquée, non étudiée, ne prends rien pour argent comptant, surtout dans le prêt-à-penser contemporain diffusé par les puissants medias. « Ose savoir » (sapere aude), dit Kant, Aie le courage de te servir de ton propre entendement (ton esprit). Telle est la devise des Lumières »
Tout le monde sera d’accord avec cette devise moderne « Ose savoir », en lui ajoutant évidemment ce complément essentiel : pense par toi-même sans te couper des sources de ton savoir (la tradition, les penseurs qui t’ont précédés, les savoirs accumulés, y compris les « dogmes » et la révélation (pour les croyants).
2 –
Le wokisme tel qu’il se présente
Les mouvements woke actuels sont des mouvements de libération. Ils demandent qu’on se réveille du sommeil des multiples injustices : refus de la domination d’un peuple sur un autre (anti colonialisme), de la domination patriarcale des hommes (féminismes), de la domination d’une race (antiracisme), de la domination des cultures (refus de la culture occidentale… ou l’inverse), refus de la distinction des « genres » (mouvement anti genres)…Le wokisme a connu des étapes (je suis l’analyse de Brice Couturier)
Par le wokisme, Il s’agit de « déconstruire » toutes les idées qui dirigent la vie politique, culturelle et sociale. Ces idées qui sont des « constructions sociales », arbitraires et visant à conforter le pouvoir des hommes blancs, des bourgeois, des hétérosexuels… Le wokisme déconstruit les fondements de notre culture. Les mots « construction » et « déconstruction » sont essentiels : c’est l’homme qui construit ou déconstruit à son gré la manière de vivre et de penser. Aucune référence à une transcendance divine par exemple.
L’origine de ce mouvement qui fleurit en Amérique est en fait d’origine française et vient de philosophes contemporains assez célèbres comme Foucault, Deleuze, Bourdieu, Derrida. Ils ont été reçus comme des stars en Amérique. Ils connaissent aujourd’hui une violente déconsidération en France, de la part des antiwokes. La même déconsidération va à la philosophie dite des « Lumières » du XVIIe et XVIIIe siècle français. On la charge de tous les maux, comme source de la crise moderne.
2) Le deuxième temps : on reconstruit sur des bases identitaires : on étudie et on invente des cultures féminine, noire, homosexuelle… Chacun est renvoyé à son identité particulière, celle de son clan, en vue de servir de combat spécifique. L’idée d’universel est considérée comme un mythe, l’universel des Lumières, si important.
3) Et puis l’apparition des « guerriers de la justice sociale » manichéens, intolérants… Certains observateurs parlent du wokisme comme d’une religion. Si le wokisme est violent et dangereux, c’est qu’il installe les personnes dans une relation binaire : moi, eux ; amis (qui pensent comme moi), ennemis (qui s’opposent à mes idées). Opposition qui, faute donc de parole échangée, tourne à la violence (boycott de tel conférencier...)
3 –
L’anti wokisme tel qu’il se présente
A cela, répond une critique du wokisme. Les anti-woke défendent sinon les « valeurs » traditionnelles, du moins les excès des pro-woke. Ils leur reprochent leur intolérance, leur volonté d’imposer une manière de penser et de vivre, sans discussion sur la place publique, sans respect des opinions forcément diverses.
Ils ne craignent pas de souligner la dangerosité du wokisme. Elle n’est pas à démontrer, elle se voit ! En effet, si on peut être d’accord sur un réveil contre toutes les sortes d’exploitations et d’oppressions…, le risque est qu’il soit « identitaire », de l’identité de communautés particulières qui imposent leurs idées, et s’isolent en elles la communauté blanche (la blanchitude), noire (la négritude) ; les communautarismes féministes, la communauté homosexuelle, les communautarismes culturels (Sud contre Nord). Sous le motif louable de défense de droits légitimes de groupes mis en minorité ou exploités, on s’isole dans une vérité particulière, celle de sa communauté d’appartenance, celle de son identité particulière.
Au bout du compte, ces projets radicaux de changement social et culturel exercent une véritable « police de la pensée », qui s’apparente au puritanisme. On sait depuis au moins le 20e s. que la recherche de la pureté est désastreuse (pureté ethnique…)
Tel est le triste spectacle (médiatisé à outrance) de la guerre des pour et des contre wokisme.
4 –
Le tiers, le négatif
Pourquoi ne pas retenir ces lignes de conduite simples :
1) Nous ne pouvons qu’être d’accord avec la visée du mouvement « woke » s’il s’en prend à ces situations d’injustice et d’inégalité, situations admises sans problème, non réfléchies. Sinon nous serions des lâches. Il est « une manière de nous ouvrir à des inaperçus » (Répliques, samedi 27 sept.)
2) Nous ne pouvons que le combattre sous la forme qu’il prend aujourd’hui et nous en avons montré la dangerosité. C’est non pas la visée, mais la forme idéologique, identitaire, communautariste qui en effet est un danger redoutable.
3) Cela amène à bien voir la manière dont nous pensons (et parlons, et agissons !) : a-t-elle la forme dogmatique (sans nuances, sans ajustage à la pensée d’autrui), ou bien à l’opposé, la forme nihiliste (où on ne peut être sûr de rien (rien : nihil). Il faudrait introduire un tiers, pour supprimer cette opposition fatale. En se mettant à l’école de philosophes comme Hegel et de nombreux contemporains (une nouvelle dispute s’annonce !) qui parlent du « négatif ». Il s’agit dans notre pensée même la plus personnelle, de laisser une place vide, si petite soit-elle, où il n’y a ni oui ni non, mais une disponibilité pour des solutions nouvelles, une place vide pour les autres, leurs propres opinions, si nous sommes croyants, pour Dieu.
5 –
Retour à Kant
Retour à Kant ! Quoiqu’il en soit, nous devons sur ces sujets immenses et passionnants, « oser », une réflexion et des actions, par nous-mêmes. Des sujets de notre vie (d’homme, de femme ; de blanc, de noir ; d’hétérosexuel, d’homosexuel ; d’occidental, d’oriental, d’africain, etc) Nous devons « guetter » les injustices latentes en nous-mêmes (par exemple, guetter les restes de racisme en nous : il y en a quasi forcément), et les autres pseudo-privilèges.
Cela suppose d’être éveillés et de ne pas dormir pendant ce temps là (Blaise Pascal) ! La philosophie sert à ça… en particulier la dispute.
Notre Jean de la Fontaine national le disait à sa manière dans la fable du Chat et du Renard : « La dispute est une grande chose, sans elle on dormirait ». Oh là, quelle confirmation de notre travail, n’est-ce pas ?
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Le « politique » : quelle valeur, quelle excellence ?
A l’école d’Hannah Arendt
En ce temps particulier de crise, les discussions tournent immanquablement autour du « politique » (« le politique » étant la façon de parler de l’activité politique).Les critiques montent de tout bord à l’assaut de ceux qui gouvernent ou qui parlementent, ou de nous tous qui vivons notre vie de citoyen pas forcément comme il conviendrait (refus de s’engager, refus de partager, refus de discuter, choix de la violence, envahissante en ce moment.
Ne désespérons-nous pas du « politique » ? Cela vaut-il la peine de s’engager en politique ?
S’il est une philosophe qui a bien parlé du « politique », c’est Hannah Arendt (1906-1975) dont la pensée mérite d’être connue. Nous l’avons déjà rencontrée dans ces chroniques. Elle est juive allemande, exilée en France, et aux Etats Unis où elle est naturalisée ; elle a beaucoup étudié les régimes totalitaires et la crise du monde moderne. Grande dame !
1 –
Le « privé » et le « public »
Sa distinction du privé et du public amène tout de suite une haute considération pour le politique. Il y a donc le privé : selon elle tout ce qui touche à la vie de famille, au cercle des amis, aux associations de tous ordres.
Or dit-elle, n’y a-t-il pas aujourd’hui le risque du repli frileux vers la vie privée. Celle des familles, si précieuses, on le voit bien ; celles des amitiés et affinités, indispensables et tellement agréables ; celle des associations très nombreuses et très actives, à caractère social en particulier ; celle des individus avec le soin accordé aux corps, à l’esprit, à la culture, au jeu, aux arts… ; le privé proche (famille, couples…) ou plus large (associations…). Le privé se confond avec la vie. C’est ainsi que nous vivons !
Mais il manque quelque chose à la vie privée. Elle est « privée de » quelque chose : c’est la définition basique du « privé », qu’il est « privé de » quelque chose. Ce qu’on oublie absolument aujourd’hui. Que lui manque-t-il ?
il lui manque le public ! Il lui manque la vie en public, l’exposition aux autres, à tous les autres (et pas seulement à des « choisis » !). Il n’est pas habituel de parler du « privé » en termes de manque.
2 –
Le « public »
Elle dira que l’essence de la vie publique, c’est justement le « politique » Les hommes vivent en société, prenant en charge la pluralité de personnes distinctes et égales tout à la fois : c’est le « politique ».
Le « politique » selon elle, n’a pas en charge les questions de travail (de l’ordre de la nécessité), des tâches domestiques, des œuvres d’art… qui relèvent tous du social. On peut dire que la politique s’occupe directement de la vie pleinement publique. Il s’agit de l’organisation d’un groupe humain grâce la parole et à la liberté. Grâce à la parole : le politique se base sur la parole, sur l’échange des opinions, dans le respect de la diversité des membres, sur la base d’une discussion entre égaux (qu’ils soient gouvernants ou gouvernés), ceci étant la liberté.
Le primat de la parole ! Le grand cas qu’ Hannah Arendt porte à la parole politique peut étonner : ne faut-il pas des actes ? Mais ce sont les actes dont on choisit de parler en vue de les accomplir.
3 -
Dignité de l’action politique
En continuant notre écoute de la voix si originale, si claire, de notre philosophe, il va falloir dire qu’une dignité supérieure est attachée à l’engagement politique – par rapport aux autres activités humaines dont nous avons parlé (et qui sont privées de quelque chose). Suivrons-nous Hannah Arendt jusque là quand elle fait de l’engagement politique une action humaine supérieure, au point qu’elle nomme l’activité politique, « l’Action », purement et simplement. Elle a en effet fait un grand travail où elle range les activités humaines en trois catégories : le travail (la nécessité de gagner sa vie), l’œuvre (l’art surtout), et l’action (qui est le politique proprement dit). Nous traiterons des « œuvres » et du « travail » plus tard, en suivant ses analyses.
Même si l’exercice de « l’action » (politique) connaît des moments de crise ou est complètement travestie dans des régimes autoritaires ou totalitaires (elle a beaucoup étudié les régimes totalitaires (nazisme, régime soviétique), elle maintient que l’action politique ne manque pas de noblesse : elle oblige à s’occuper des autres, à se détacher des activités à son profit (argent…), à nourrir un monde commun, à développer l’esprit d’initiative et de créativité. Il s’agit de la noblesse et de la dignité de celui qui sert les autres, et qui bénéficie des services des autres pour sa vie propre.
4 –
L’excellence, la gloire du politique ???
Et même, Hannah Arendt introduit la catégorie de la « gloire » ! N’est-ce pas une provocation ? La gloire, c’est un phénomène de lumière, le rayonnement public d’une idée, d’une personne, d’un peuple, d’un homme politique, d’un citoyen exemplaire… C’est l’attestation publique par autrui, de quelque chose de grand. On ne se déclare pas glorieux soi-même, même si le présent et le passé sont riches d’’exemples aussi lamentables.
Hannah Arendt introduit ce mot de « gloire » en disant tout de même que les moments glorieux sont rares. Nous pourrions parler d’ « états de grâce », comme pour un saint, mais aussi un footballeur, une liturgie réussie. Elle se réfère aux Grecs et aux Romains de l’Antiquité qu’elle connaît sur le bout des doigts : (es héros comme Ulysse magnifié par le poète Homère ; aux résistants de la seconde guerre mondiale, magnifiés par le poète (et résistant lui-même) René Char ; à des moments précis de la révolution américaine, la révolution française en ses premiers actes politiques majeurs.
Les hommes glorieux sont rares. Chacun opère son choix, et c’est bien normal pour des citoyens libres de leurs jugements. Mais une nation peut aussi se rassembler sur l’excellence de tel ou tel : tel gendarme mort dans l’exercice de sa fonction, tel juriste (Badinter, les soldats morts au combat (nous en parlerons à la chronique proche du 11 novembre sur le soldat inconnu… avec Hannah Arendt encore.
5
Service et gloire
On va retenir qu’on ne peut pas parler de l’engagement politique de la base au sommet, uniquement en termes de « service », de « ministère » - même s’il est bien cela et doit l’être. Mais aussi en termes de « gloire ». Sans cette appréciation, sans cette reconnaissance, la vie politique se dessèchera, on y perdra goût. Peut-être est-ce le cas en ce moment.
N.B. Dans l’Eglise aussi, on ne peut parler de façon unilatérale de notre condition de service, en se refusant de parler de la grandeur et de la gloire de servir. Cela devrait s’entendre dans les prédications ! En revanche, n’est-on pas étonné de découvrir combien il est souvent question de « gloire » chez Paul, non seulement au sujet de Dieu, ou du Christ, mais de telle église particulière, de tel serviteur de l’Eglise. Les débuts des lettres de Paul font mémoire de la qualité de ses lecteurs, en termes de gloire, eux qui sont au service de l’Eglise : leur service quand il est méritoire, doit être reconnu, magnifié (délicatement et simplement tout de même !) La canonisation de certains, parmi les chrétiens, remplit ce rôle. Dans cet exemple, on ne craint pas de parler de gloire à propos de la vie qu’ils ont menée.
Voilà jusqu’où va la pensée du politique chez Hannah Arendt. Faut-il la suivre jusqu’au bout ? A vous de juger ! Convenons qu’elle inspire une réflexion originale sur le « politique ».
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Chronique de la chronique
Septembre : la chronique aussi fait sa rentrée ! Merci pour votre fidélité.
Il peut être bon, pour nous relancer dans sa lecture, de rappeler ce que nous faisons quand nous chroniquons nos chroniques et que nous vous les soumettons.
1 La vie chronologique
La chronique est une manière fort agréable – et utile, selon nous – d’habiter le temps (le kronos des Grecs anciens, qui donnera « chronique »). Au long des chroniques qui défilent, nous cueillons ce que le temps nous offre. « Penser ce qui nous arrive », en somme. Plutôt que subir la loi du temps, on le prend en charge pour le penser. Pour en quelque sorte offrir au temps qui est une grande affaire de notre vie, l’hommage de notre réflexion.
2 L’air du temps
Ces chroniques ne se calent pas sur les événements – quelquefois, oui, quand ils s’imposent-, elles se calent plutôt sur « quelque chose comme l’air du temps » (Laurence Cossé). Cette expression – « l’air du temps » – convient très bien : pas hors du temps, mais dans le temps ; dans le temps, mais libre dans le temps : la chronique c’est cela. On ne part pas d’un programme de réflexion, ou d’ordres qui nous seraient donnés, mais de l’air du temps, comme il se présente à nous.
Ce qui lui donne forcément une forme plus légère que les grands raisonnements, plus légère que le sérieux des sciences ou des discours moraux. Ce qui ne veut pas dire que nous feignons d’ignorer les « sombres temps », celui des guerres, des malheurs : dans ce cas, l’air du temps, ce serait bien le tragique, comme le fit si bien les tragédies grecques.
3 Le choix des « grands » de la philosophie
La forme de la chronique n’est pas le ressenti d’une personne qui s’épanche à perte de vue… et qui ennuie. La chronique convoque des personnes diverses (les philosophes, pour nous), les introduit dans la conversation et se laisse penser ce qu’il y a à penser, à partir d’elles.
Tant qu’à faire, notre choix porte sur les meilleurs ! Les grands de la philosophie, les « auteurs » qui ont découvert des choses nouvelles, qui font date, et deviennent presque des « classiques ». Parmi eux, pas assez de femmes, et pourtant il y en a dans la philosophie contemporaine : nous faisons volontiers parler Simone Weil, Hannah Arendt.
Le chroniqueur se fait de ces personnes choisies, des compagnons. « Une personne cultivée devrait être quelqu’un qui sait choisir ses compagnons parmi les hommes, les choses, les pensées, dans le présent comme dans le passé « (Hannah Arendt).
4 Une affaire de goût
C’est dire que, s’il nous est permis de choisir qui nous voulons suivre, notre jugement est mis à contribution, le jugement de goût (ou tout simplement l’appréciation de ces grands penseurs. Finalement c’est le « moi » qui décide du goût.
Mais cette instance du « moi » relève aussi des autres, ô combien. « Moi », ce sont « les autres » qui me constituent et avec lesquels j’échange dans la conversation, mes jugements de goût. Rien à voir avec un individu autarcique, subjectif, ignorant les « sujets » que sont les autres et leurs appréciations.. La « dispute » (qui vient de la disputatio du Moyen Âge) convient bien à l’établissement du goût personnel de chacun. On soumet – humilité ! – ses goûts personnels, pour qu’ils soient approuvés ou rejetés. Et pour cela, il faut faire œuvre de persuasion !
5 L’objection fatale !
Objection votre honneur : si le goût personnel, propre à chacun, est tellement important, alors, aucune entente n’est-elle pas possible, selon le slogan rebattu : « Des goûts, on ne dispute pas » (de gustibus non disputandum est)). Or l’immense philosophe allemand Emmanuel Kant a pensé, bien au contraire, qu’ils se discutent, se disputent. Nous ne sommes pas condamnés au subjectivisme du goût ! Kant était troublé, en effet, de voir qu’on considérait le goût comme arbitraire, propre à chacun dans son « isoloir ». Au contraire, en entrant dans la discussion du goût, « nous espérons que le même plaisir est partagé par autrui » (Kant).
Ainsi le goût, comme les autres jugements, fait appel à un mystérieux « sens commun », à quelque chose de partagé entre tous. Le goût fait partie de ce qui est commun aux hommes, y compris dans l’immense pluralité de ses formes personnelles. Le goût s’appuie sur le « sens commun », qui irrigue la pluralité des hommes (comme pour la foi chrétienne selon laquelle, il y a un sens de la foi (sensus fidei) commun qui irrigue la pluralité des croyants.
5 Une vérité « par manière de discussion »
La chronique partagée avec d’autres offre un accès à la vérité très original, du fait de sa liberté, de son refus d’imposer sa pensée. Elle procède en douceur – même si en disputant, on s’étripe. En effet, nous ne sommes pas liés à la rigueur des discours scientifiques ou moraux, ou dogmatiques. Nous n’avançons pas de preuves ni de thèses.
Au tribunal des preuves – même si nous ne devons pas les ignorer. Il n’y a pas la contrainte de la preuve ! Personne ne m’imposera de ne pas aimer Platon, sous prétexte qu’il est critiquable sur de nombreux sujets, même si Platon est critiquable au demeurant. Si je le veux, je ferai appel à Platon dans ces chroniques !
Ceci a été bien dit par un penseur chrétien ancien, Origène. Il dit à propos de la théologie qu’il vient de présenter : « Nous avons exposé dans la mesure de nos forces, d’après les tenants des diverses opinions, ce qui peut être dit par manière de discussion sur chacune de ces doctrines : que le lecteur choisisse de cela ce qu’il trouvera plus raisonnable d’accepter.
Oui, par manière de discussion » et le lecteur choisira. Bonnes lectures.



