"Ça se dispute", les chroniques de Jacques Bréchoire - 2025/2026
Ça se dispute ! Drôle façon de s’exprimer, incorrecte : on se dispute, oui, mais on ne dispute pas de quelque chose. On discute plutôt de la chose.
Nous allons quand même dire : « Ça se dispute », même si ce n’est pas français !
Avec Jacques Bréchoire, découvrez L’ACTUALITÉ sous un angle philosophique et théologique.
Ces chroniques sont également à écouter sur le site de RCF Poitou
– Ça se dispute 120 -> La vérité ? Il faut y croire
– Ça se dispute 119 -> L’imagination, un mode de pensée ?
– Ça se dispute 118 -> Le « temps » des vœux
– Ça se dispute 117 -> Un Noël d’espérance pour tous
– Ça se dispute 116 -> Le pape Léon à Nicée
– Ça se dispute 115 -> l’étranger
– Ça se dispute 114 -> Le soldat inconnu : 11 novembre
– Ça se dispute 113 -> Une vie d’exception : Hannah Arendt
– Ça se dispute 112 -> Vous avez dit « wokisme »
– Ça se dispute 111 -> Le « politique » : quelle valeur, quelle excellence ?
– Ça se dispute 110 -> Chronique de la chronique
La vérité ? Il faut y croire, sinon, ça ne marche pas !
Une discussion de table, cette semaine ! Un des joyeux convives fait état d’une opinion entendue mettant en cause tel comportement d’une personne. La première réaction fut : cette opinion doit être respectée, car elle peut être vraie, somme toute. Discussion agitée alors : mais si elle est fausse, a-t-on le droit et la liberté de dire qu’elle est fausse, pour défendre la personne en cause. On voit là, l’impératif d’un jugement de vérité : il faut se prononcer sur le vrai. On ne peut pas soutenir de manière molle : les opinions sont toutes respectables, au nom de la sacro-sainte loi de liberté et d’opinion individuelles.
Et puis le repas reprit son élan, et la gaieté des paroles ! Comme dans le dialogue de Platon « Le Banquet », un banquet célèbre avec Socrate et ses disciples ! Platon nous dit qu’il y eut beaucoup de vin, et que Socrate seul, garda ses esprits jusqu’au bout !
1 – La question et la manière d’y répondre
Qu’est-ce que ce jugement qui dit à propos d’une chose : c’est vrai. L’homme est-il apte à le porter et donc à décider de la vérité.
La possibilité de dire « ceci est vrai » découle des capacités humaines de connaissances (la raison, les règles logiques, les règles du langage, les conditions a priori (Kant)…
Mais il s’agit aussi et peut-être d’abord, d’un saut dans l’inconnu : l’inconnu de la vérité elle-même : l’étonnement qu’elle puisse avoir lieu, l’angoisse qu’elle puisse avoir lieu ou bien non… Et puis la dramatique question de Pilate devant Jésus : « Qu’est-ce que la vérité ? » (Jean, 18,38).
Plutôt que de se noyer dans l’énoncé des conceptions de la vérité – bien nombreuses, effrayant ! -, partons des faits. Ici, le fait que nous portons des jugements qui nous engagent dans le processus de la vérité. Nous portons des jugements de vérité sur les choses, les autres, le monde, Dieu, nous-mêmes…Nous ne faisons que ça !
A partir de ce fait, se dire que si le réel n’était pas par lui-même connaissable, nous ne le connaîtrions pas. Et s’il n’y avait pas quelque « accointance originelle » entre l’acte de connaître et la réalité qui se donne à connaître, rien ne se produirait. L’esprit de l’homme et la réalité du monde seraient irrémédiablement étrangers l’un à l’autre. Cette accointance, c’est cela la vérité.
2 – L’accointance, l’ouverture, le dévoilement, l’accord
La vérité s’instaure plus subtilement qu’on ne le croit. Non par « arraisonnement » du réel –comme la police des mers « arraisonne » un bateau - mais par obéissance au réel. C’est Heidegger qui a repris à nouveaux frais cette question de la vérité - comme obéissance au réel, à l’être. Il oppose une vérité qui se fabrique - à une vérité qui se reçoit et est accueillie : l’être à connaître est « ouvert », et la vérité « dévoile » cet être, dans l’acte de connaissance. Il n’y a plus un réel fabriqué, formaté par l’homme qui aurait, lui seul, toutes les clés de la connaissance et du jugement de vérité.
Il ne s’agit plus de « fabriquer » par l’intellect la vérité des choses que l’on cherche à connaître, mais de « laisser-être » la vérité, (comme si nous la considérions comme une personne mystérieuse).
L’âme est « accordée » à la vérité, et cet « accord », cette « complicité », ne relèvent pas d’un agir humain, ni même d’une décision – à ce stade – mais d’une donnée préalable : l’homme est « fait pour le vrai ». Pour le dire autrement, il y a ce mystère originel, originaire de notre aptitude au vrai.
Et comme ce mystère nous dépasse, il y a, comme nous le disions, un saut dans l’inconnu : la réalité tiendra t’elle sa promesse – la promesse de son dévoilement ?
3 – La foi en la vérité
Le saut dans l’inconnu suppose qu’on le fasse effectivement : il faut se risquer, il faut décider de sauter ! Et pour cela il faut « y croire » ! C’est pourquoi on parle de « la foi en la vérité ». Ce dévoilement de l’être (la vérité) suppose qu’on y croie !
Si la vérité nous vient (en même temps que nous la concevons avec nos procédures de connaissance), rien n’est joué sans la foi. La foi en la fiabilité de la réalité comme donatrice de vérité.
La foi nous fait dire : j’ai un contact direct et absolu avec le réel.
« En effet, ce n’est pas parce que nous pensons d’une manière vraie que tu es blanc, que tu es blanc, mais c’est parce que tu es blanc qu’en disant que tu l’es, que nous disons vrai » (Aristote, M IX, 10, 105 1 b 6, cité p. 139).
Ce qui fait dire à la philosophe-mystique Simone Weil (elle parle non de foi, mais d’amour, mais c’est la même chose.
« Désirer la vérité, c’est désirer un contact direct avec de la réalité. Désirer un contact avec une réalité c’est l’aimer. On ne désire la vérité que pour aimer dans la vérité. On désire connaître la vérité de ce qu’on aime » (Simone Weil, L’Enracinement, p. 319).
4 – La transcendance du vrai
On voit donc que la vérité transcende nos capacités humaines en les rendant possibles. Il s’agit donc d’une foi en ce qui est transcendant. C’est la doctrine ancienne des transcendantaux (les transcendantaux du vrai, du bien, du beau, et de l’être.
« Je ne le comprends pas encore bien. Il y a trois mystères ici-bas, trois choses incompréhensibles. La beauté, la justice et la vérité. Ce sont les trois choses reconnues par tous les hommes comme normes de toutes choses d’ici-bas. L’incompréhensible est la norme du connu. Quoi d’étonnant si la vie terrestre est impossible » (Simone Weil, Cahier XVII, OC VI ****, p. 341).
Certains, allant encore plus loin dans cette ligne de la transcendance, n’ont pas craint de montrer que celle-ci n’était pas étrangère au divin (déjà Platon !). La transcendance du vrai, Augustin l’appellera l’illumination divine…Il dit ; « C’est par la Vérité en effet que le vrai est vrai » (De vera relig. XXXVI, 66). La Vérité pour lui, c’est le Logos, le Verbe, le Christ.
5 – Aujourd’hui, la vérité en danger.
Dans la culture ambiante d’aujourd’hui, c’est vraiment le cas ! Voici les plus importantes sans doute : Les fake news, la post-vérité ; la vérité dans le tourbillon universel de la communication et sa falsification. La gangrène de la fausse science. La relativisation de la vérité, sous prétexte que chacun pense comme il l’entend ; les prétentions à la possession de la vérité : le pouvoir (totalitaire) de la vérité, le dogmatisme ; l’interprétation sempiternelle : la recherche de la vérité peut-elle aboutir ? La science s’est érigée en modèle de l’établissement de la vérité. Prétention insoutenable aujourd’hui.
Que de disputes à venir, grand Dieu ! Nous pourrions bien être débordés ! Rien d’étonnant, sur ces choses.
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L’imagination, un mode de pensée ?
Nous sommes doués de cette faculté ô combien précieuse de l’imagination. Elle mérite une chronique qui lui donnera ses marques de noblesse et qu’il faudra « disputer » entre vous, dans vos maisons ou au café du Commerce, en toute charité chrétienne.
1 – Perplexité
La philosophie s’est toujours intéressée à l’imagination, et non sans perplexité : elle semble tellement volatile, dispersée, un touche-à-tout de génie qui s’empare de tous les sujets, et qui conduit la pensée on ne sait où ! Elle effraie, car elle n’est pas très sage, pas très maîtrisable. Elle arrive sans crier gare, elle met la pagaille, et n’est pas toujours utilisée pour reconstruire. Les philosophes, c’est peu de dire, s’en sont méfiés. Ils lui préféraient cette autre faculté, la raison, avec sa rigueur d’analyse, ses raisonnements.
Le champion de ces philosophes qui voient les inconvénients de l’imagination est Nicolas de Malebranche, (grand philosophe du 16e-17e). Il dit « De quel usage peut être une faculté (l’imagination), si déréglée, une folle qui se plait à faire la folle, une volage qu’on a tant de peine à fixer, une insolente qui ne craint point de nous interrompre dans nos plus sérieux commerces avec la raison ». Ailleurs il parle d’elle comme de « la folle du logis ».
2 - Réguler l’imagination ou la « laisser être » ?
On pourrait penser - certains n’hésitent pas à le faire -, qu’il faut réguler l’imagination, la rendre raisonnable. Mais une imagination régulée par la raison est-elle encore de l’imagination, avec ses immenses capacités d’invention, de créativité, d’ensorcellement... Ses capacités infinies de joies (les œuvres artistiques) et de peines (la tragédie…). C’est une question, pas facile à manipuler !
Mais on peut aussi penser l’inverse – et cela est un peu nouveau et fort intéressant ! -, à savoir que la pensée a une dette considérable envers l’imagination ; Et même la raison existerait-elle sans imagination. Celle-ci pourrait bien être son point de départ : on pense à la science, si rigoureuse, si rationnelle : n’y a-t-il pas un peu (ou beaucoup) de folie, d’audace devant l’inconnu, pour qu’elle puisse se produire ?
On pourra reprocher au règne de la raison (de type scientifique) – omniprésent dans nos modes de pensée, universel, peut-être même, « pensée unique » - d’être saturée de plénitude et d’être. Mais n’y a-t-il pas de non-être, du « quelque chose à naître », à arriver, à découvrir. Sans ce « non », sans ce vide, il n’y aurait pas de pensée tout court. Beaucoup de gens sont « pleins d’eux-mêmes », sont « que être », sans le mystère du non-être qui pourtant les environne de tous les côtés et les traverse : mais ils occultent ce versant d’eux même. Soyons de mauvaise foi : quoi de plus assommant et de plus ennuyeux à fréquenter que ceux qui sont pleins d’eux-mêmes, pleins d’être ! Pas de non-être, pas de négatif, pas d’imaginaire.
On souligne donc aujourd’hui la fécondité créatrice de l’imagination. Elle crée du vide entre nous et la réalité, elle respecte la part de non-être dans cette relation. Qu’il y ait du non-être, cela ne veut pas dire que la réalité soit perdue de vue ; elle est redécouverte par la fiction de l’imagination. Elle produit de l’être elle aussi, en fait : l’être de la fiction.
Quelques notices si précieuses de John-Henry Newman pour finir :
3 – La faculté du cœur
John Henry Newman en a fait la faculté du cœur. Cette personnalité religieuse d’exception du XIXe s., après avoir été déclaré saint – Saint John-Henry Newman – vient d’être déclaré « Docteur de l’Église » par notre pape Léon XIV. Il a bien parlé de l’imagination et de façon limpide, sans intellectualisme :
« Le cœur est généralement atteint non par la raison, mais par l’imagination, au moyen d’impressions directes, par le témoignage des faits et des événements, par l’histoire, par la description. Les personnes nous influencent, les voix nous attendrissent, les regards nous soumettent, les actions nous enflamment » (Grammaire de l’assentiment)
Il le dit : l’imagination est la faculté du cœur, qui ne fonctionne pas à coups de preuves irréfutables, bien froides éventuellement. On ne vit pas de raison, comme on ne vit pas de déraison, de délires, d’irrationnel. Entre les deux se tient l’imagination, cette sorte de « fée » vagabonde et ingérable, mais plus précieuse que l’or fin.
4 - La faculté des « assentiments » réels
Newman nous dit que l’imagination nous permet d’aller « aux choses mêmes », et pas seulement aux notions des choses. Newman parle d’un « assentiment » réel qu’il distingue d’un assentiment notionnel.
Il s’agit donc d’ « assentir », c’est-à-dire de découvrir en soi notre adhésion à ce qui se présente, à la réalité, à sa beauté, son mystère ; mieux peut-être, il s’agit d’épouser le réel, de sentir selon le réel, de sentir avec lui !
« Dans ses assentiments notionnels aussi bien que dans ses inférences, l’esprit considère ses propres créations, et non des choses. Dans l’assentiment réel, il vise des choses représentées par les impressions qu’elles ont laissées sur l’imagination. Ces images, quand il y donne son assentiment, ont une influence tant sur l’individu que sur la société, que de simples notions ne peuvent pas exercer » (p. 135).
5 - La faculté de penser notre action.
Pour Newman, l’assentiment réel, mû par l’imagination, met en œuvre une grande complexité de facteurs. C’est intéressant de voir lesquels et de découvrir qu’ils constituent notre existence et nous font vivre. Parmi ces facteurs, son caractère pratique et sa capacité d’agir.
Le caractère pratique, nous dirions « opératoire », « performatif », efficace : « …la pensée conduit inévitablement à l’action » (Grammaire de l’assentiment, p. 143). La fréquentation des choses-mêmes, en contact direct, suscite des désirs d’action, de renouvellement du monde, de nos conduites, des œuvres d’art, y compris en politique : celle-ci manque dangereusement d’imagination souvent, de l’exercice d’une religion (l’imaginaire chrétien par exemple, est fantastique. C’est de la pensée ! Elle nous permet d’« inventer » nos générosités à venir, nos solidarités, nos luttes. Que dois-je faire demain ? Eh bien imaginer des scénarios, trier, créer sa propre conduite.
La fréquentation des grandes figures de la sainteté (François d’Assise, Augustin, Basile…) excite le désir de s’élever à plus de perfection, plus de joie, plus d’engagement. Elle facilité la pratique. Les saints, eux, étaient tous des imaginatifs.
Combien aussi la fréquentation des Écritures – lire les Écritures, c’est une action. Elles contiennent un fabuleux imaginaire qui nous aide à « penser » les choses de la foi, de l’espérance, de l’amour. Faire produire à l‘imagination tout ce qu’elle a en propre, telle est notre devise !
6 - L’imagination, un mode de pensée ?
À l’évidence. Le philosophe contemporain Paul Ricoeur qui a énormément écrit sur l’imagination, a cette formule célèbre : « le symbole donne à penser ». On peut dire équivalemment : « L’imagination donne à penser ». Il n’y a pas que la raison qui pense ! Faire produire à l‘imagination tout ce qu’elle a en propre, telle est notre devise ! Elle « donne à penser » dirait Ricoeur.
La question qui se pose : Très bien, mais comment faire croître en nous cette faculté d’imagination dont nous nous plaignons de sa faiblesse ? Qu’en pensez-vous ?
La prochaine dispute sera plus coulante ! Mais celle-ci n’était pas compliquée, elle est proche du bon sens, comme procédait le Cardinal Newman. Pour finir, un petit coup de pub pour une conférence sur John Henry Newman (« Des Pères de Nicée aux intuitions de Vatican II »), par votre chroniqueur préféré, mercredi 28 janvier à Niort, 24 r. du 14 juillet (presbytère), de 20h à 22h, en présentiel ou en visio.
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Dispute 118
Le « temps » des vœux
Les vœux de nouvel an dans le cadre imposé d’une chronique philosophique appellent une réflexion sur le temps : les philosophes s’y sont employés à cœur joie. Non sans une grande pagaille d’opinions diverses ?
1 –
On a coutume de se souhaiter des vœux de bonheur, une année qui nous comblera ! Cela n’empêche pas certains de penser dans leur « arrière-tête », que l’année ne sera pas aussi comblée que nous le voudrions, « Nous ne sommes pas des naïfs » pensent-ils.
Et pourtant ces promesses ne sont pas vaines. Nous vivons de promesses ! Il y a une conception du temps qui est engagée dans l’affaire. Deux guides très différents nous aideront :
2 –
L’écrivaine Annie Ernaux, Prix Noble de littérature 2022, a écrit un petit livre intitulé Les Années, justement : une somptueuse description du temps qui passe, son temps à elle, celui des gens, avec leur langage, leur histoire de misère et de joie. Pourquoi a-t-elle écrit au fond ? Pour conjurer le temps qui passe ? Certainement, mais avec cette idée profonde qu’elle appelle une « plénitude passagère » du temps qui passe !
Elle passe en effet, la plénitude. Elle n’est jamais vraiment là. Mais on peut considérer comme très positif de n’avoir que des « plénitudes passagères ». Annie Ernaux veut honorer « la plénitude passagère du temps »
Nos vœux de bonheur, de joie, de santé… sont légitimes car ils reconnaissent la « plénitude passagère » de nos vies temporelles. Invitation à ne pas désespérer du temps, fût-il sombre ou incertain.
3 –
Pouvons-nous aller au-delà et penser que nos vœux visent aussi quelque chose d’éternel, ou d’absolu ou de plénitude qui ne soit pas passagère ? Nous ne nous souhaiterions pas un bonheur fugace, mortel en somme. Mais un bonheur qui a quelque chose à voir avec l’éternité.
Le philosophe et poète Charles Péguy le pensait. Il a inventé un mot pour le dire : l’ ‘Internel » ! L’ « internel », c’est de l’éternel dans le temps. Nous ne sommes pas loin de la « plénitude passagère » mais, le mot « éternel » est maintenu ! Il y a dans le temps qui passe de l’éternel qui ne passe pas. Pour la foi chrétienne c’est évident, et pour combien de personnes, qui le sait ?
4 –
Pour toutes ces raisons nous avons bien raison de nous souhaiter de Bons Vœux pleins de naïveté et de sagesse ? Nous souhaiter par exemple de bonnes lectures des chroniques et de bons échanges à partir d’elles. Elles visent à « penser ce qui nous arrive » : c’est le noble rôle de la philosophie.
Se munir du bâton du philosophe ! Sur le sarcophage d’un enfant à Rome, on a la représentation du Christ comme figure du vrai philosophe : il tient dans une main l’Évangile et dans l’autre le bâton de voyage du philosophe (Benoît XVI, Sauvés dans l’espérance, 6). Et si les lecteurs ne partagent pas les idées chrétiennes, on pourrait dire : est un vrai philosophe, celui qui tient dans sa main ses propres livres de référence, et dans l’autre le bâton de voyage du philosophe.
Bonne année. « Qu’il vienne, qu’il vienne, Le temps dont on s’éprenne » (Arthur Rimbaud, Chemin de la plus haute tour.)
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Un Noël d’espérance pour tous
Voilà que la fête de Noël s’invite aux festivités du peuple des croyants, mais aussi aux milliers de personnes de par le monde qui ont « adopté » cette fête chrétienne pour en faire la leur ! C’est étonnant et très beau de réaliser que la naissance de Jésus de Nazareth, au fin-fond d’une grotte de Bethléem en Palestine, soit un événement universel, rassembleur. A part certains matchs de foot, ces événements rassembleurs sont rares.
Quelle demande allons-nous faire au Père Noël dans notre lettre/chronique ? Plus sérieusement, grâce au jubilé de l’Eglise catholique qui va bientôt se clore, pendant lequel il aura été beaucoup parlé d’espérance, posons la question qu’Emmanuel Kant, philosophe sublime se posait à lui-même : « Que m’est-il permis d’espérer ? » Et nous, que nous est-il permis d’espérer de Noël ?
1 – Espérer, pour Kant, c’est savoir ce qu’il est légitime d’attendre. On voit bien que nous sommes tous et toujours en attente de quelque chose ou de quelqu’un. Mais on voit bien aussi qu’il ne nous est pas permis d’avoir des attentes impossibles à satisfaire.
Plus précisément selon Kant, que peut-on espérer au-delà de ce que nous connaissons et dont nous sommes familiers ? Deux « réalités » dépassent les capacités humaines de connaissance : Dieu et l’’âme. Dieu existe-t-il, l’âme est-elle immortelle ? Les deux sont bien mystérieux en effet et nous dépassent. Peut-on espérer ce qui nous dépasse ?
2 – L’attente désillusionnée des hommes. On le voit, l’espérance n’est pas une moindre chose, entourée quelle est de mystères insondables. On voit aussi que l’attente des hommes a quelque chose d’angoissant, nous qui voudrions des preuves, des certitudes. La vie n’est-elle pas désespérante en fait ? Et même, un beau désespoir n’est-il pas plus vrai qu’une espérance illusoire, sans objet ?
Au risque de se tromper, on dira que c’est le climat ambiant du questionnement de nos contemporains, dont nous sommes, le fond de commerce de notre culture.
On peut appeler cela le nihilisme contemporain. Le nihilisme (nihil : rien) largement répandu, n’espère rien, puisqu’il n’y a rien d’autre que ce qu’on a ou n’a pas. Il refuse avec vivacité le recours aux religions ou aux philosophies, ou aux pratiques de tout genre (spiritualités…). Recours qui n’est pas digne d’un homme libre qui devrait dépendre d’un Dieu, par nécessité vitale… Cela est refusé tout net.
3 – Les écrivains, les poètes (et l’ensemble des artiste) ont bien parlé du nihilisme, mieux que les cohortes de sociologues, psychologues, philosophes…
Voici que se présente Pessoa, cet immense poète portugais de Lisbonne (il a sa statue à la terrasse d’un bar qu’il fréquentait sans retenue, et où nous bûmes nous-mêmes). Il y écrivait sur de milliers de bouts de papier engrangés dans une malle, retrouvée miraculeusement dans son grenier longtemps après sa mort :
« J’appartiens à une génération qui, ayant reçu en héritage l’incrédulité à l’égard de la foi chrétienne, a créé en son sein une égale incrédulité à l’égard de toutes les autres croyances.
Mort. Tout cela nous l’avons perdu, et nous sommes nés orphelins de toutes ces consolations. Toute civilisation suit la ligne maîtresse de la religion qui la représente : passer à des religions nouvelles, c’est perdre cette religion première et, finalement, c’est les perdre toutes.
Chacun s’est ainsi retrouvé livré à lui-même, seul avec le désespoir de se sentir vivre. Un bateau semble fait pour naviguer ; mais son but véritable ce n’est pas de naviguer ; c’est d’arriver au port. Nous voilà tous en train de naviguer, sans la moindre idée du port auquel nous devrions arriver (Pessoa, Le livre de l’intranquillité, Christian Bourgois, 1999, p. 308 – 309).
Voici Huysmans grand écrivain français de la fin du XIXe siècle (1848-1907) Son nihilisme est teinté de nostalgie et il ne craint pas d’avouer son angoisse métaphysique, et d’en appeler au salut de son âme, sous forme de prière. Dans une forme littéraire parfaite !
« Seigneur prenez pitié du chrétien qui doute, de l’incrédule qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s’embarque seul, dans la nuit, sous un firmament que n’éclairent plus les consolants fanaux du vieil espoir » (La toute fin de son fameux livre, A Rebours, Flammarion, p. 249). (Les « fanaux », ce sont ces grosses lanternes allumées durant la nuit à l’entrée des ports ; le « vieil espoir », c’est celui que proposait la religion, du temps où croire en Dieu ne posait pas de problème).
Il ne s’agit pas d’une défense de la religion ancienne, mais du constat que notre temps est marqué par le doute sur sa pertinence et que supporter le doute et s’engager dans la vie sans éclairage, est d’une grande douleur, mais qui ne manque pas de grandeur d’âme, de panache.
4 – L’espérance néanmoins : la leçon d’Hannah Arendt. Dans un paragraphe sublime en finale du chapitre sur l’Action, la philosophe contemporaine, que nous rencontrons souvent dans ces Chroniques, attache sa fragile mais tenace espérance à la natalité. Des enfants continuent de naître : voilà où accrocher l’ancre de notre espérance.
« Le miracle qui sauve le monde, le domaine des affaires humaines, de la ruine naturelle, c’est finalement le fait de la natalité, dans lequel s’enracine ontologiquement la faculté d’agir. En d’autres termes : c’est la naissance d’hommes nouveaux, le fait qu’ils commencent à nouveau l’action dont ils sont capables par droit de naissance. Seule l’expérience totale de cette capacité peut octroyer aux affaires humaines la foi et l’espérance, ces deux caractéristiques essentielles de l’existence… C’est cette espérance et cette foi dans le monde qui ont trouvé sans doute leur expression la plus succincte, la plus glorieuse dans la petite phrase des Evangiles annonçant leur « bonne nouvelle » : « Un enfant nous est né » (p. 258).
Et ce qui est remarquable, c’est qu’elle en appelle à une phrase de l’Evangile :
« C’est cette espérance et cette foi dans le monde qui ont trouvé sans doute leur expression la plus succincte, la plus glorieuse dans la petite phrase des Evangiles annonçant leur « bonne nouvelle » : « Un enfant nous est né » (Condition de l’homme moderne, Œuvres, Gallimard, p. 259).
Hannah Arendt était transportée par la beauté de l’Alléluia de l’oratorio d’Haendel, Le Messie.
Hannah Arendt est juive et en même temps, elle est subjuguée par la puissance de la promesse tirée de l’Evangile des chrétiens. Elle fait de la nativité de Jésus, une ancre pour l’espérance humaine universelle. Noël a la capacité d’agir sur beaucoup d’hommes et de femmes vivant dans le monde.
Du reste, Hannah Arendt ne prêche pas une foi en Dieu, mais « la foi dans le monde ». Elle parle de l’amor mundi, l’amour du monde. Elle croit au monde qui est le nôtre, celui où des enfants naissent et où l’un d’eux fut Jésus, le Fils de Dieu, Dieu lui-même.
Un Noël d’espérance pour tous : pourquoi pas, en cette année jubilaire.
***
N.B. Où l’on voit, entre parenthèses, que la philosophie n’est pas étrangère à la religion, même si elle en est distincte, Et qu’il n’est pas déplacé de parler de l’espérance en dehors de la foi chrétienne ou religieuse.
C’est en effet de bon ton depuis longtemps de séparer l’espoir et l’espérance, c’est tendance. Comme si les chrétiens ne voulaient pas qu’on empiète sur leur pré carré. Même s’il faut certes distinguer les espoirs humains d’une part, et d’autre part, l’espérance qui est théologale (ancrée en Dieu).
Ce qui tout de même nous pousse à ça, c’est l’origine linguistique unique des deux mots (espoir-espérance).
Et puis surtout, les hommes d’espoir peuvent avoir un avant-goût de l’espérance théologale ». Et les chrétiens ont en partage avec les hommes au milieu desquels ils vivent, les espoirs qui les habitent. Ce sont les leurs !
Distinguer sans séparer : une règle, pour tous les domaines de l’existence humaine. C’était la fameuse formule du Concile de Chalcédoine en 451, pour calmer les tendances séparatrices dans l’Eglise ! Comme aujourd’hui ?
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Le pape Léon XIV à Nicée
Nous sommes dans l’actualité ! Notre pape était ces jours-ci à Nicée en Turquie, pour y célébrer le 1700e anniversaire d’un Concile qui s’y tint en 325, le célèbre Concile de Nicée. Cet événement méritait une chronique… une chronique philosophique !
Cela peut étonner de parler d’un événement religieux, théologique, dans une chronique qui se veut philosophique. Mais, on le sait, la philosophie s’invite dans tous les domaines de la vie des hommes. Y compris les questions religieuses, sans les œillères que certains dans notre culture moderne veulent bien y mettre. Or on voit bien dans la résolution de la crise par le Concile de Nicée, combien l’usage de la philosophie fut précieux.
1 –
Ce Concile de Nicée se réunit (tous les évêques de la chrétienté), pour contrer et condamner l’« arianisme » qui déchirait l’Eglise du 4e siècle et compromettait dangereusement l’avenir de la foi chrétienne.
Il s’agit d’un certain Arius, prêtre d’Alexandrie, qui refusait au Christ son identité divine : il était un dieu inférieur, moins que Dieu, plus qu’un homme. Aujourd’hui nous nous « alignons » sur la doctrine de Nicée qui affirma haut et fort que Jésus est vraiment Dieu et vraiment homme.
2 –
La question qui est posée, et qui vaut évidemment aujourd’hui encore, est de savoir quand et pourquoi une doctrine s’est égarée par rapport à ce qui était communément cru et affirmé par l’Eglise.
Et à quels critères se référer pour juger si telle nouvelle doctrine est fidèle ou infidèle à ce qui est cru. Pourquoi l’arianisme n’aurait-il pas raison, au fond ? L’Eglise de ce temps a failli virer à l’arianisme… et nous serions des ariens nous-mêmes, sans le combat de personnes prestigieuses comme notre Hilaire de Poitiers et d’autres.
3 –
Il se trouve que John Henri Newman, a répondu à cette question des développements vrais et des développements hérétiques d’une doctrine, et ses analyses sont pertinentes aujourd’hui encore.
Or, nous sommes renvoyés à l’actualité la plus actuelle ! Ce grand pasteur et théologien du XIXe s. John Henry Newman (1801-1880) vient d’être déclaré « Docteur de l’Eglise » par le pape Léon XIV en la fête de la Toussaint 2025. Tout récent !
Newman a étudié la crise arienne (et une autre, la crise monophysite) et les divisions doctrinales des chrétiens du 4e s. En même temps, il est, troublé, interrogé par les divisions actuelles entre Anglicans, Protestants, Catholiques. Il établit un lien entre les divisions aux origines, et celles sous nos yeux.
Au temps d’Arius et de Nicée, quel camp avait raison, l’autre non ? Newman va élaborer dans un intense travail de réflexion (il s’y est pris à 17 fois pour écrire son livre ( Essai sur le développement de la doctrine chrétienne). Il dégage sept critères sur lesquels s’appuyer pour se faire un jugement. On peut retenir cinq d’entre eux principalement.
4 –
Quels sont donc les critères d’un développement vrai ? Ils sont fort simples en fait.
La permanence de l’idée directrice. Les doctrines évoluent, au fil de l’histoire, et dans un développement vrai, elles restent toujours les mêmes. Elles changent, elles sont toujours les mêmes. Elles n’ont pas perdu leur identité, leur nature. Newman est sensible à la dimension historique et vivante des idées qui dirigent telle doctrine (comme par ex. la divinité et l’humanité du Christ).
Dans un développement faux, l’idée directrice a changé et on ne reconnaît plus qu’on parle de la même chose. La réalité s’est perdue.
On peut prendre la comparaison du développement d’un être humain (dans son corps et aussi dans son âme) : l’idée directrice de son être se retrouve la même quand il est enfant, adolescent, adulte, vieux… et donc elle est la même, dans les changements. On dira que c’est le même homme ! Newman parle donc de la permanence de l’idée directrice. Et on en voit évidemment l’extrême importance, sinon c’est le chaos. Les variations successives expriment la fécondité de l’idée directrice, qui, comme celle des êtres vivants, doit maintenir son type originel pour demeurer la même.
Le pouvoir d’assimilation. C’est la capacité pour l’idée directrice (par exemple, la doctrine chrétienne), de s’affronter à d’autres idées, de les rejeter ou de les assumer. La vie est une assimilation constante avec le milieu naturel et humain.
Dès les premiers siècles, l’Eglise assimila de nombreuses idées de la philosophie grecque (Platon, Zénon…). Elle apprit à « parler grec » avec les Grecs, puis latin avec les Romains, et ce processus se poursuivit. Elle doit apprendre à parler dans la langue et l’esprit asiatiques, africains…Ce qu’on appelle l’ « inculturation » de la religion dans les cultures diverses que l’Eglise rencontre, c’est effectivement ce pouvoir d’assimilation dont parle Newman. Une doctrine incapable d’assimilation se recroqueville sur elle-même, s’auto-justifie, et est mortifère.
L’anticipation de l’avenir. Une idée directrice, dans son germe même, dès sa naissance, contient en elle des esquisses de ses développements futurs. Tout est déjà là dans le germe, tout est à venir dans la croissance de la plante. Si elle ne produit pas d’avenir, si elle ne se projette pas dans le futur, telle doctrine est inféconde, et donc erronée. Une doctrine vraie contient l’avenir en forme de promesse : c’est un développement vrai.
La conservation active du passé. En se développant, l’idée directrice apporte une garantie à son passé. Elle s’y reconnaît, elle le confirme et désire le promouvoir. Inventer, oui, mais à partir de l’ancien. L’idée directrice doit rester « traditionnelle », pétrie de tradition, même si elle est néanmoins nouvelle.
La vigueur dans la durée. C’est l’aptitude de l’idée directrice à subsister dans le temps, à toujours être aux rendez-vous de l’histoire, à être toujours féconde, inventive, généreuse. Elle a la force pour cela. Elle met un combat sur la longue distance, sans s’arrêter, anémiée, en chemin.
5 –
Et la philosophie dans tout ça ? Justement, il semble que ces critères finement élaborés par Newman, relèvent de la réflexion philosophique. Ils ne sont pas tirés de l’Ecriture ou de la religion. Mais d’une « simple » réflexion sur la vie des doctrines, comment elles évoluent, comment elles sont les mêmes tout en se transformant (ou comment elles perdent leur identité). C’est une sorte de philosophie pratique. On peut appliquer ces critères pour la conduite de notre vie, au long de son parcours.
Le développement d’une amitié (cohérence, permanence, vitalité, fidélité…) ; le développement d’un couple et d’une famille ; le développement d’une communauté de croyants (telle paroisse, telle communauté locale, tel ordre religieux…)
Le développement d’une œuvre artistique dirigée par une idée, faisant dire qu’on reconnaît le même auteur dans ses multiples œuvres : c’est du Picasso … !
La foi personnelle qui, dans son développement au long cours, se juge sur sa vigueur, sur sa capacité d’assimilation et d’entrée en relation avec autre qu’elle, sur sa ligne directrice très unifiée, sur sa capacité à anticiper, sur sa fidélité au passé traditionnel…Utilisez cette grille, vous verrez !
Au temps d’Arius, ce sont sur des critères de ce genre que se décida la vérité d’une doctrine, la doctrine chrétienne. L’arianisme était un mauvais développement de la foi communément admise par l’Eglise de ce temps. Ce sont ces mêmes critères (de philosophie pratique) qui prévalent pour la conduite des Eglises et pour notre propre conduite aujourd’hui.
Merci Newman. C’est un personnage à connaître, tellement grand, tellement attachant. Anglican faisant le choix – très raisonné, et très douloureux -, de l’entrée au milieu de sa vie, dans la religion catholique. Un livre facile et court pour le découvrir : Keith Beaumont, Petite vie de John Henry Newman, DDB. Lisez-le. Et ensuite lisez son admirable Apologie, Edition Ad Solem. Très classe !
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Dans nos salles, en ce moment le film « L’étranger » est à l’affiche. Un splendide film, dû à François Ozon, qui a eu l’audace – l’inconscience ! – d’adapter au cinéma un roman archi célère d’Albert Camus, « L’étranger ». Le film et le livre valent amplement qu’on leur consacre une chronique.
1 – Le roman – le film
Albert Camus est un intellectuel éblouissant et excessivement attachant, né en Algérie en 1913, et trouvant une mort tragique dans un accident d’automobile survenu en1960 à Villeblevin dans l’Yonne. Il mène une carrière éblouissante de journaliste, romancier, dramaturge, essayiste. Nous connaissons ses romans : La peste, L’étranger, étudiés en classe !
Le roman écrit il y a 80 ans par un Camus de 26 ans a de quoi désorienter le lecteur et même à l’amener à abandonner sa lecture (confession : ce fut mon cas… Il a fallu trois tentatives !). On est d’autant plus mal à l’aise, que, tandis que nous butons sur sa lecture, nous savons par ailleurs que c’est peut-être le roman le plus important du 20e s !!! (Humilité).
Un roman ou il ne se passe rien de spectaculaire, c’est le moins qu’on puisse dire ! Le héros, Meursault, un homme blanc qui a tué un « Arabe » sur une plage d’Algérie, se retrouve condamné à mort parce qu’il n’a pas pleuré aux obsèques de sa mère » et est exécuté. Voilà ce qui est raconté ! Avec une écriture minimaliste, épurée, « essorée » de tout artifice…C’est peu ! Il commence par la célèbre phrase : « Aujourd’hui maman est morte », et tout dans cette veine.
Dans une langue d’une clarté éblouissante – c’est dans ce genre de roman qu’on peut apprendre à bien parler français ! Mais la signification est opaque : à la fin de la lecture, on se demande que peser de ce petit livre.
Le réalisateur, François Ozon, s’explique sur le choix de cette histoire de Meursault. « J’ai été fasciné par l’opacité du roman, qui pose énormément de questions : tout n’est pas logique mais au contraire très complexe, ambigu. J’étais même étonné qu’on fasse lire ça aux jeunes. Meursault semble ne pas avoir de sentiments, il s’exprime peu, est assez antipathique. Tout le contraire d’un héros de cinéma. Je me suis donc demandé s’il était possible de l’incarner à l’écran et de faire en sorte qu’on s’intéresse à lui ? …On ne peut pas s’identifier à un antihéros, mais il peut fasciner » (Nouvel Obs, p.16).
2 – La vie telle qu’elle va
Camus ne décrit pas Meursault : on ne sait pas son âge, seulement qu’il est un petit employé sérieux au travail, et qu’il est très présent à la vie du quartier, au voisins de pallier ; qu’il a une amie, Marie, qu’il a une mère qui vient de mourir.
Parmi ces figures partageant son quotidien, il y a le « vieux Salamano » qui injurie et bat son chien avec une extrême violence. Et voilà que le chien disparaît sans qu’il le retrouve. Meursault le consolera et Salamano, à la barre, lors du jugement, dira qu’ « il avait été bon pour son chien ».
Il y a Raymond, magasinier, qui cherche la bagarre et qui sait être violent, en s’en justifiant à Meursault : « Monsieur Meursault, c’est pas que je suis méchant, mais je suis vif » ! Et au sujet de sa femme : « Je la tapais, mais tendrement pour ainsi dire », parce qu’il sentait qu’l « l y avait de la tromperie » !
Il y a Marie, « sa fiancée », belle, riant pour un rien, aimant les bains, la mer, la plage et les films de Fernandel. Lorsque les événements vont mal tourner pour Meursault (arrestation, jugement, exécution), les relations s’estompent sans que l’une et l’autre ne l’ait voulu.
Il y a « L’Arabe. Il n’a pas de nom. Pourquoi le faudrait-il ? Les arabes comptent peu dans cette époque coloniale (années 1920) et le meurtre d’un arabe sur une plage est chose commune : c’est un arabe ! D’ailleurs Meursault ne sera pas jugé pour ce meurtre, mais pour son insensibilité au moment de la mort de sa mère. Toujours est-il que Raymond repère sur la plage deux Arabes, et cherche l’affrontement. Cela finira par la blessure de Raymond qui reçoit un coup de couteau, et par le meurtre de l’Arabe recevant de Meursault un coup de revolver, qui meurt. Ce qui entraînera le jugement de Meursault et sa condamnation à mort.
Et puis les juges, qui arrivent au tribunal avec leur jugement réglé d’avance. A la fin de la dernière séance, après la lecture de sa condamnation à mort et que tout est enfin fini sous une chaleur étoufante, un voit à l’écran, la poignée de mains insistante entre le procureur et l’avocat ! Tous de mèche !
Il y a l’aumônier de la prison qui avant l’échéance de l’exécution entre dans la cellule de Meursault pour l’accompagner, comme cela se fait traditionnellement. Meursault, dans une scène dramatique, violente et longue, rejette toutes les paroles de l’aumônier sur Dieu et la vie éternelle. C’est sans doute le seul moment où on voit Meursault crier de colère, alors qu’il prend les choses comme elles viennent, sans plus.
Il y a évidemment le souvenir de la mère. Il en est parlé avec une extraordinaire tendresse, alors qu’on va le juger pour ne pas avoir ressenti de sentiments à sa mort et à son enterrement (c’est le tout début du roman qui s’ouvre avec cette phrase sans teinte – « Aujourd’hui, maman est morte », et il s’achève, à la toute dernière page par ces mots : « Pour la première fois depuis bien longtemps, j’ai pensé à maman, la félicitant d’avoir pris « un fiancé » dans l’hospice où elle se trouvait. Meursault se dit : « Pourquoi avait-elle joué à recommencer ». Et il continue : « Et moi aussi, je me suis senti prêt à revivre… Je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l’éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore »..
3 – « La tendre indifférence du monde »
Meursault a une vie « plate », vécue avec indifférence : que ceci soit ainsi oui, mais il pourrait en être autrement…. On a l’impression qu’il ne donne son adhésion à rien.
Mais il n’est pas défaitiste pour autant. Il pense que la vie qu’il mène, y compris la perspective de sa mort, c’est bien, ça va. Il n’exprime aucune révolte. Il s’attache à ce qui est vrai : ce qu’il est vrai de penser, ce qu’il est vrai de vivre, ce qu’il est vrai de croire. Rien ne le dissuade de goûter les bonheurs de la vie, y compris dans le malheur. Et si la vie peut sembler absurde, rien n’empêche qu’on y trouve la joie minimale, appropriée à notre condition d’homme.
On pourrait rapprocher cette vie de Meursault du livre biblique de cet étrange et magnifique livre de Qohèleth ou Ecclésiaste, que nous lisons à nos messes très sérieuses et très pieuses : « Vanité des vanités, tout est vanité. Quel profit y a-t-il pour l’homme de tout le travail qu’il fait sous le soleil, un âge s’en va, un autre vient… » (Ecclésiaste 1, 2-3). La poursuite de la lecture est hallucinante de désillusions rencontrées dans la vie des hommes. Vanité tout cela. Qohèleth est un homme à questions : une trentaine dans son livre (assez court : 12 chapitres, d’une extrême poésie). Des questions sur Dieu, à Dieu. Il rejoint là un grand nombre de nos contemporains, et parmi eux, de chrétiens, qui interrogent Dieu, se demandant si cela vaut le coup de croire en lui et de pratiquer sa religion.
4 - « Une vie où je pourrais me souvenir de celle-ci ».
Albert Camus n’est pas le seul à interroger la vie éternelle. Existe-t-elle ? Qu’en sera-t-il de nous après la mort ? Lorsque l’aumônier lui dit : « Non, je ne peux pas vous croire. Je suis sûr qu’il vous est arrivé de souhaiter une autre vie ». Alors je lui ai crié : « Une vie où je pourrais me souvenir de celle-ci ». Cette vie que Camus magnifie dans tous ses livres : la mer, le soleil, la plage, le foot (il a failli avoir une carrière de gardien de but, s’il n’avait pas eu la tuberculose). Sans parler de ses compagnons d’existence, de l’amour, de l’amitié, de la beauté des femmes…Une vie où il avait trouvé « les plus pauvres et les plus tenaces de ses joies ». La vie éternelle que Camus accepterait de vivre, c’est donc « Une vie où je pourrais me souvenir de cette vie ». Mais peut-être est-ce cela cette fameuse vie éternelle ! Qu’est-ce qui empêche que toutes ces joies pauvres et tenaces soient « reprises » en vie éternelle ? Ceci est recevable en bonne théologie chrétienne. Même si le chrétien, en vertu de sa foi, devra « compléter » Camus ( !), en pensant que la vie éternelle sera aussi la « reprise » des merveilles du Christ, de Dieu, des saints, des chrétiens et des hommes que nous avons connues sur cette terre ?
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Le soldat inconnu : 11 novembre
A l’écoute d’Hannah Arendt
Le 11 novembre est un jour de mémoire pour notre pays : il commémore la fin de la Première Guerre mondiale par l’armistice de 1918. Des cérémonies vont se dérouler dans les villes et les villages, devant le monument aux morts, et devant la tombe du soldat inconnu à Paris.
La philosophe Hannah Arendt a écrit des choses très profondes sur ce « soldat inconnu ». Pourquoi a-t-on été amené à exhumer le corps d’un soldat inconnu comme symbole des victimes inconnues de la guerre, et de toutes les victimes inconnues et connues. Pourquoi cela s’imposa-t-il à la nation en 1919 à tous les Etats belligérants ?
1 –
L’anonymat des soldats.
Dans cette guerre, presque tous les soldats meurent dans l’anonymat, sans qu’on ait pu honorer leur besoin de glorification. Selon Hannah Arendt, l’agent de la guerre n’était en réalité personne. « On ne s’illustre plus dans les combats de la guerre moderne, industrielle, de masse. On y meurt anonyme » (BL p.. La guerre est désormais un processus qui échappe à ceux-là mêmes qui la font. Ils en sont les agents, non les acteurs ; ils servent un mouvement, ils n’agissent pas en personne. Le soldat est substituable à tout autre » (Béatrice Levet, Le Musée imaginaire d’Hannah Arendt, p .279. Très beau livre sur cette philosophe).
Dans cette masse de soldats anonymes morts au combat, il fallait un besoin d’identifier quelqu’un, « de distinguer un « qui », autrement dit de défaire ce que la guerre moderne avait fait : ce sera le « soldat inconnu » du 11 novembre 1920 (p. 279).
2 –
Parabole.
Il se trouve qu’Hannah Arendt renvoie au roman Parabole de William Faulkner, qui, dit-elle, « surpasse en acuité et en clarté presque tous les livres sur la Première Guerre mondiale parce qu’elle a pour héros le Soldat inconnu » (cité p. 280).
Le roman raconte une semaine de l’année 1917, au cours de laquelle un caporal et ses 12 soldats font une mutinerie : ils refusent de poursuivre cette guerre dévorante. Ils sont jugés, condamnés et exécutés. Cela entraîne un immense mouvement de foule mue par des sentiments propres à la masse : une foule indistincte, suivant le mouvement, curieuse et sans réflexion. Le roman raconte une foule anonyme, une masse compressée, non plus acteur auquel on pourrait attacher une action singulière, mais simple agent d’un processus qui l’entraîne. La guerre est présentée comme une identité sans autre fin qu’elle-même. « L’atmosphère étouffante, oppressante, dans laquelle baigne le roman, l’anonymat et la masse, règnent en maîtres, renferme la spécificité et la tragédie de la Première Guerre mondiale » (BL, p. 283). C’est vrai que ce sentiment de masse anonyme marque le lecteur : c’est très, très fort.
Le dernier chapitre raconte l’histoire d’une escouade de 12 soldats et de leur sergent, désignés par les autorités politiques, plus tard, pour exhumer un soldat aux catacombes du fort de Vaulaumont (équivalent de Douaumont à Verdun : nous sommes dans le roman !). L’autrice imagine ces hommes déambulant parmi les corps en putréfaction, pour ramener l’un d’eux. Ce sera le soldat inconnu.
Or il se trouve que le corps exhumé est celui du caporal mutiné avec ses hommes (roman !) et de ses douze soldats quittant le tombeau ouvert de la tranchée et refusant de poursuivre le combat. Comme si son acte de rébellion était racheté par le choix d’en faire le soldat inconnu ? Comme si, surtout, la guerre, l’état de guerre, était condamnable à jamais, et que ce caporal en avait fait le sacrifice de sa vie, la refusant dans un acte de désobéissance. C’est une interprétation.
D’autant que Faulkner lui-même a fait de cet événement une parabole de Jésus condamnant à jamais la guerre dans sa personne, par son sacrifice : « C’est l’histoire du Christ dans l’armée française, un caporal et une escouade de 12 hommes (les apôtres), un général qui est l’Antéchrist, et qui l’attire sur le sommet d’une colline pour lui offrir le monde » (cité p. 277)
3 –
Le drame de l’oubli et le besoin de gloire
Arendt réfléchit à partir de là sur la signification de cette tombe à un soldat inconnu. « La tombe du Soldat inconnu n’a pas pour fonction première d’offrir aux familles un lieu où se recueillir, mais bien de panser la blessure qu’inflige à une vie l’idée même de mourir sans laisser de traces de son passage. Tel Ulysse sur une mer déchaînée en s’accrochant à une rambarde brisée du radeau pour échapper à l’île de Calypso, hanté par la perspective de mourir en pleine mer, sans rites funéraires et ainsi condamné lui et ses actions, à l’oubli. « Malheureux que je suis …Que j’aurais dû mourir, subir la destinée, le jour où près du corps d’Achille, les Troyens faisaient pleuvoir sur moi le bronze de leurs piques ! J’eusse alors obtenu ma tombe ; l’Achaïe aurait chanté ma gloire. Ah la mort pitoyable où me prend le destin » (cité p. 286). Magnifique citation.
L’anonyme soldat de la Première Guerre mondiale a eu sa tombe, et avec elle sa part de gloire, et celle de tous ceux qu’il symbolise.
La commémoration du 11 novembre peut s’enrichir de cette « démonstration » magistrale d’Hannah Arendt s’appuyant sur le roman Parabole de William Faulkner.
N.B. Cette conception de la gloire rejoint notre chronique 111 sur « Le Politique », où, avec Arendt déjà, nous disions que le politique a à voir avec la gloire. La gloire, selon notre philosophe est un phénomène de lumière, le rayonnement public d’une idée, d’une personne, d’un peuple, d’un homme politique, d’un citoyen exemplaire… C’est l’attestation publique par autrui, de quelque chose de grand, réalisé par quelqu’un. Et cela ne se révèle pas seulement au combat et à la guerre, évidemment. Tous les divers engagements politiques sont concernés : il s’agit d’y « briller » dans le service des autres, de la commune au gouvernement en passant par les représentants divers.
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Une vie d’exception : Hannah Arendt
Hannah Arendt (1906 – 1975) fait partie de ces philosophes contemporaines qui s’imposent à notre attention. Une femme philosophe, tandis qu’on reproche à la philosophie, d’avoir été quasi exclusivement masculine. Elle fait partie, avec Simone Weil (la philosophe) et Edith Stein, trois juives, de cette génération qui ont vécu au cœur de la tourmente de « sombres temps » : les fascismes, le nazisme, la Shoah, le soviétisme, l’ultralibéralisme, la colonisation et la décolonisation...… Elles ne sont pas encore suffisamment connues.
Hannah Arendt a développé une pensée philosophique impressionnante d’une fulgurante actualité. Ce qu’elle fait de sa vie, c’est d’habiter le temps présent « en pensant ce qui arrive ». C’est notre lot commun : penser ce qui arrive. C’est pourquoi elle nous est proche et précieuse. Il ne s’agit pas de penser pour penser !
De même, le côté moderne de sa pensée fait que nous sommes d’emblée conquis, ou plus modestement, acquis à ses idées. Ce style moderne cache en fait une incroyable connaissance des philosophes de notre histoire occidentale (Platon, Aristote, Machiavel et tant d’autres).
Il est facile de reprendre sa biographie à partir de ses trois lieux de vie : l’Allemagne, la France, l’Amérique.
1 – Allemagne
Hannah Arendt est juive allemande, née à Hanovre en 1906, dans une famille laïque et progressiste (sociaux démocrates). Elle bénéficie d’une formation humaniste classique : la tradition gréco-romaine.
A partir de 1924, elle poursuit des études de philosophie, de philologie et de théologie, auprès des plus grands maîtres du temps : Heidegger et Bultmann à Marbourg, Husserl à Fribourg, Jaspers à Heidelberg. Elle côtoie Hans Jonas. Elle connaît une Idylle avec l’immense philosophe Martin Heidegger auquel elle voue une « inflexible dévotion envers un être unique ». Amitié/amour qui se poursuivra jusqu’à sa mort, malgré le ralliement de son maître au nazisme, qu’elle considèrera comme une infidélité et qui la fera rompre avec lui, « la porte lui étant d’ores et déjà condamnée » (Dans une lettre à Jaspers, Arendt parle de Heidegger comme d’un « assassin potentiel » et d’un « menteur ».
En 1928, elle passe sa thèse de doctorat en philosophie sur l’amour chez Saint-Augustin (Le concept d’amour chez Augustin, Rivages poche. Petite bibliothèque, 1999). Elle sera très marquée par Augustin, et fera grand cas d’événements religieux du christianisme .Cela se vérifiera plusieurs fois dans son œuvre. Il est plutôt rare que les philosophes intègrent dans leur pensée et leur engagement les événements religieux, comme la naissance du Christ, lorsqu’elle parlera de la natalité, thème majeur de son œuvre.
Elle fréquente Brecht, Benjamin, les philosophes de l’Ecole de Francfort, tous les grands noms de la littérature et de la philosophie de l’époque. Elle s’intéressera énormément à la littérature qu’elle intègrera dans sa pensée philosophique (Faulkner, Kafka, Dickens, Melville…), ce qui n’est pas pour nous déplaire. La poésie dit tellement mieux que le discours rationnel caractéristique de la philosophie, pense-t-elle.
En 1930 le parti national-socialiste (NSDAP) entre au gouvernement avec cette ordonnance « contre la culture nègre, pour la défense du génie populaire allemand ». En 1933, Hitler est nommé chancelier du Reich et dissout le Reichstag. Ouverture des camps de Dachau et d’Oranienburg pour les opposants au nazisme.
En 1932, Martin Heidegger est nommé par le régime nazi recteur de l’université de Fribourg (il démissionnera en 1941). Il présente le national-socialisme comme la « voie d’un possible renouveau », et prend sa carte au NSDAP.
Ce qui se produit le 27 février 1933 fut un choc : l’incendie du Reichstag, le parlement allemand, suite à laquelle les nazis qui accusèrent les communistes, demandent les pleins pouvoirs. L’autre choc autrement plus puissant, sera lorsqu’ elle entendra parler d’Auschwitz en 1943. Traumatisme.
En 1933, à 26 ans, sans papiers elle fuit le nazisme en quittant l’Allemagne. Elle mènera, dès lors, une existence d’apatride qui durera 18 ans, de 1934 jusqu’à sa mort en France d’abord puis aux Etats Unis.
2 – France
En France, elle milite en faveur de la communauté juive. Elle travaille au transfert d’enfants juifs en Israël, en lien avec les responsables sionistes (Blumenfeld), mais elle n’est pas sioniste : elle gardera toujours ses distances. En 1934, elle étudie l’hébreu, déclarant à son professeur particulier : « Je veux connaître mon propre peuple ».
Elle rencontre à Paris les intellectuels du temps, Sartre, Aron, Zweig, Brecht, Benjamin. Mais elle sera très critique sur les intellectuels car ils ignorent la réalité du terrain et se contentaient de suivre le mouvement. Elle ne sera pas une intellectuelle « ordinaire ». Elle ne poursuivra pas une carrière universitaire classique. Elle est une intellectuelle engagée dans le monde, essayant de « penser ce qui nous arrive », de penser le monde tel qu’il va.
Le 15 mai 1940, Hannah Arendt est enfermée une semaine au Vélodrome d’Hiver et internée au camp de Gours près de Montauban, sur ordre des autorités françaises qui ont décidé d’interner tous les réfugiés allemands. Elle obtient sa libération grâce au fonctionnaire de police qui l’a arrêtée et qui semble-t-il reconnut sa grandeur.
Libérée en juin, avec son mari elle se réfugie à Lisbonne et passe aux Etats-Unis en 1941.
3 – Etats Unis
De 1941 à 1975 elle passera le reste de sa vie de réfugiée aux Etats-Unis dont elle obtient la nationalité américaine en 1951.
« Professeur sans attache », elle enseigne dans différentes universités américaines : Indiana, Berkeley, Aberdeen. Professeur à la New School for Social Research de New York. Elle est engagée comme éditorialiste par le journal de langue allemande Aufbau. Elle y a une tribune importante pour défendre ses idées. Elle est nommée directrice de l’Organisation pour la reconstruction de la culture juive en Europe. Elle multiplie les Conférences (université de Princeton).
Et c’est à cette période qu’elle écrit ses grandes œuvres qui auront une immense influence. Le présentation de ces œuvres sera pour une chronique prochaine. Signalons déjà : 1) Les origines du totalitarisme (1951) ; 2) La condition de l’homme moderne (1958) ; 3) La crise de la culture (1961) ; 4) Eichmann à Jérusalem (1963) ; 5) La Vie de l’esprit.
En 1953 elle refuse de commenter la politique de représailles d’Israël pour la Jewish Newsletter : « La plus courte déclaration qu’on puisse faire serait : Tu ne tueras pas, pas même les femmes arabes et leurs enfants. Et cela est certainement un peu trop bref. L’affaire entière est absolument écoeurante. J’ai décidé que je ne voulais plus avoir affaire avec la vie politique juive ».
En 1961, elle est envoyée à Jérusalem comme correspondante pour le New Yorker du procès d’ Eichmann, inculpé pour avoir mis en place la logistique de la Solution finale de 1941 à 1945. Ce qui vaut à Hannah Arendt une polémique considérable, avec la communauté juive. Elle meurt à New York en 1975 d’une crise cardiaque, laissant une œuvre inachevée.
Nous voyons par ces simples éléments biographiques combien son engagement et ses œuvres philosophiques sont d’une brûlante actualité ! Voilà une vie de courage et d’intelligence au service du monde qui fut le sien. Cette biographie mettra un visage sur les thèmes que nous choisirons de présenter dans cette chronique, et qui, tous, auront à voir avec notre « condition humaine ».
Renseignements précieux dans Hannah Arendt, Philosophie Magazine, hors série n° 28).
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Dispute 112
Vous avez dit « wokisme »
Ce mot est entré dans le langage commun : les médias s’en donnent à cœur joie, les pro-wokisme et les contre-wokisme, qui donnent de la voix eux-aussi.
Ce terme se diffuse dans les années 2010 pour désigner les nouveaux mouvements militants, qui émergent sur les campus universitaires américains, et arrivent en France en 2020. C’est un phénomène récent mais qui a pris une grande ampleur.
Si le mot s’impose, il faut en parler pour savoir de quoi ça retourne. Il y a des leçons pour chacun, au travers de ces débats d’idées et d’actions qui deviennent envahissants et durables.
1 –
« Ose »
Selon le sens du mot dans la langue anglaise il signifie « réveil » (awake). Il désigne les mouvements de pensée et d’action qui ont pour but de « réveiller » les gens de leur sommeil.
Il y eut dans l’histoire, de nombreux mouvements de « réveil ». En philosophie, un des plus célèbres fut celui du grand philosophe allemand du 18e siècle, Emmanuel Kant. Il raconte qu’un autre philosophe, l’écossais Hume, le réveilla de son « sommeil dogmatique » comme il dit. Il lui montre une toute nouvelle manière de penser et de vivre. Et le mot d’ordre de ce nouveau courant (appelé les « Lumières ») fut : « Ose » (Aude). Ose garder tes distances sur toute vérité passant pour un dogme, non critiquée, non étudiée, ne prends rien pour argent comptant, surtout dans le prêt-à-penser contemporain diffusé par les puissants medias. « Ose savoir » (sapere aude), dit Kant, Aie le courage de te servir de ton propre entendement (ton esprit). Telle est la devise des Lumières »
Tout le monde sera d’accord avec cette devise moderne « Ose savoir », en lui ajoutant évidemment ce complément essentiel : pense par toi-même sans te couper des sources de ton savoir (la tradition, les penseurs qui t’ont précédés, les savoirs accumulés, y compris les « dogmes » et la révélation (pour les croyants).
2 –
Le wokisme tel qu’il se présente
Les mouvements woke actuels sont des mouvements de libération. Ils demandent qu’on se réveille du sommeil des multiples injustices : refus de la domination d’un peuple sur un autre (anti colonialisme), de la domination patriarcale des hommes (féminismes), de la domination d’une race (antiracisme), de la domination des cultures (refus de la culture occidentale… ou l’inverse), refus de la distinction des « genres » (mouvement anti genres)…Le wokisme a connu des étapes (je suis l’analyse de Brice Couturier)
Par le wokisme, Il s’agit de « déconstruire » toutes les idées qui dirigent la vie politique, culturelle et sociale. Ces idées qui sont des « constructions sociales », arbitraires et visant à conforter le pouvoir des hommes blancs, des bourgeois, des hétérosexuels… Le wokisme déconstruit les fondements de notre culture. Les mots « construction » et « déconstruction » sont essentiels : c’est l’homme qui construit ou déconstruit à son gré la manière de vivre et de penser. Aucune référence à une transcendance divine par exemple.
L’origine de ce mouvement qui fleurit en Amérique est en fait d’origine française et vient de philosophes contemporains assez célèbres comme Foucault, Deleuze, Bourdieu, Derrida. Ils ont été reçus comme des stars en Amérique. Ils connaissent aujourd’hui une violente déconsidération en France, de la part des antiwokes. La même déconsidération va à la philosophie dite des « Lumières » du XVIIe et XVIIIe siècle français. On la charge de tous les maux, comme source de la crise moderne.
2) Le deuxième temps : on reconstruit sur des bases identitaires : on étudie et on invente des cultures féminine, noire, homosexuelle… Chacun est renvoyé à son identité particulière, celle de son clan, en vue de servir de combat spécifique. L’idée d’universel est considérée comme un mythe, l’universel des Lumières, si important.
3) Et puis l’apparition des « guerriers de la justice sociale » manichéens, intolérants… Certains observateurs parlent du wokisme comme d’une religion. Si le wokisme est violent et dangereux, c’est qu’il installe les personnes dans une relation binaire : moi, eux ; amis (qui pensent comme moi), ennemis (qui s’opposent à mes idées). Opposition qui, faute donc de parole échangée, tourne à la violence (boycott de tel conférencier...)
3 –
L’anti wokisme tel qu’il se présente
A cela, répond une critique du wokisme. Les anti-woke défendent sinon les « valeurs » traditionnelles, du moins les excès des pro-woke. Ils leur reprochent leur intolérance, leur volonté d’imposer une manière de penser et de vivre, sans discussion sur la place publique, sans respect des opinions forcément diverses.
Ils ne craignent pas de souligner la dangerosité du wokisme. Elle n’est pas à démontrer, elle se voit ! En effet, si on peut être d’accord sur un réveil contre toutes les sortes d’exploitations et d’oppressions…, le risque est qu’il soit « identitaire », de l’identité de communautés particulières qui imposent leurs idées, et s’isolent en elles la communauté blanche (la blanchitude), noire (la négritude) ; les communautarismes féministes, la communauté homosexuelle, les communautarismes culturels (Sud contre Nord). Sous le motif louable de défense de droits légitimes de groupes mis en minorité ou exploités, on s’isole dans une vérité particulière, celle de sa communauté d’appartenance, celle de son identité particulière.
Au bout du compte, ces projets radicaux de changement social et culturel exercent une véritable « police de la pensée », qui s’apparente au puritanisme. On sait depuis au moins le 20e s. que la recherche de la pureté est désastreuse (pureté ethnique…)
Tel est le triste spectacle (médiatisé à outrance) de la guerre des pour et des contre wokisme.
4 –
Le tiers, le négatif
Pourquoi ne pas retenir ces lignes de conduite simples :
1) Nous ne pouvons qu’être d’accord avec la visée du mouvement « woke » s’il s’en prend à ces situations d’injustice et d’inégalité, situations admises sans problème, non réfléchies. Sinon nous serions des lâches. Il est « une manière de nous ouvrir à des inaperçus » (Répliques, samedi 27 sept.)
2) Nous ne pouvons que le combattre sous la forme qu’il prend aujourd’hui et nous en avons montré la dangerosité. C’est non pas la visée, mais la forme idéologique, identitaire, communautariste qui en effet est un danger redoutable.
3) Cela amène à bien voir la manière dont nous pensons (et parlons, et agissons !) : a-t-elle la forme dogmatique (sans nuances, sans ajustage à la pensée d’autrui), ou bien à l’opposé, la forme nihiliste (où on ne peut être sûr de rien (rien : nihil). Il faudrait introduire un tiers, pour supprimer cette opposition fatale. En se mettant à l’école de philosophes comme Hegel et de nombreux contemporains (une nouvelle dispute s’annonce !) qui parlent du « négatif ». Il s’agit dans notre pensée même la plus personnelle, de laisser une place vide, si petite soit-elle, où il n’y a ni oui ni non, mais une disponibilité pour des solutions nouvelles, une place vide pour les autres, leurs propres opinions, si nous sommes croyants, pour Dieu.
5 –
Retour à Kant
Retour à Kant ! Quoiqu’il en soit, nous devons sur ces sujets immenses et passionnants, « oser », une réflexion et des actions, par nous-mêmes. Des sujets de notre vie (d’homme, de femme ; de blanc, de noir ; d’hétérosexuel, d’homosexuel ; d’occidental, d’oriental, d’africain, etc) Nous devons « guetter » les injustices latentes en nous-mêmes (par exemple, guetter les restes de racisme en nous : il y en a quasi forcément), et les autres pseudo-privilèges.
Cela suppose d’être éveillés et de ne pas dormir pendant ce temps là (Blaise Pascal) ! La philosophie sert à ça… en particulier la dispute.
Notre Jean de la Fontaine national le disait à sa manière dans la fable du Chat et du Renard : « La dispute est une grande chose, sans elle on dormirait ». Oh là, quelle confirmation de notre travail, n’est-ce pas ?
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Le « politique » : quelle valeur, quelle excellence ?
A l’école d’Hannah Arendt
En ce temps particulier de crise, les discussions tournent immanquablement autour du « politique » (« le politique » étant la façon de parler de l’activité politique).Les critiques montent de tout bord à l’assaut de ceux qui gouvernent ou qui parlementent, ou de nous tous qui vivons notre vie de citoyen pas forcément comme il conviendrait (refus de s’engager, refus de partager, refus de discuter, choix de la violence, envahissante en ce moment.
Ne désespérons-nous pas du « politique » ? Cela vaut-il la peine de s’engager en politique ?
S’il est une philosophe qui a bien parlé du « politique », c’est Hannah Arendt (1906-1975) dont la pensée mérite d’être connue. Nous l’avons déjà rencontrée dans ces chroniques. Elle est juive allemande, exilée en France, et aux Etats Unis où elle est naturalisée ; elle a beaucoup étudié les régimes totalitaires et la crise du monde moderne. Grande dame !
1 –
Le « privé » et le « public »
Sa distinction du privé et du public amène tout de suite une haute considération pour le politique. Il y a donc le privé : selon elle tout ce qui touche à la vie de famille, au cercle des amis, aux associations de tous ordres.
Or dit-elle, n’y a-t-il pas aujourd’hui le risque du repli frileux vers la vie privée. Celle des familles, si précieuses, on le voit bien ; celles des amitiés et affinités, indispensables et tellement agréables ; celle des associations très nombreuses et très actives, à caractère social en particulier ; celle des individus avec le soin accordé aux corps, à l’esprit, à la culture, au jeu, aux arts… ; le privé proche (famille, couples…) ou plus large (associations…). Le privé se confond avec la vie. C’est ainsi que nous vivons !
Mais il manque quelque chose à la vie privée. Elle est « privée de » quelque chose : c’est la définition basique du « privé », qu’il est « privé de » quelque chose. Ce qu’on oublie absolument aujourd’hui. Que lui manque-t-il ?
il lui manque le public ! Il lui manque la vie en public, l’exposition aux autres, à tous les autres (et pas seulement à des « choisis » !). Il n’est pas habituel de parler du « privé » en termes de manque.
2 –
Le « public »
Elle dira que l’essence de la vie publique, c’est justement le « politique » Les hommes vivent en société, prenant en charge la pluralité de personnes distinctes et égales tout à la fois : c’est le « politique ».
Le « politique » selon elle, n’a pas en charge les questions de travail (de l’ordre de la nécessité), des tâches domestiques, des œuvres d’art… qui relèvent tous du social. On peut dire que la politique s’occupe directement de la vie pleinement publique. Il s’agit de l’organisation d’un groupe humain grâce la parole et à la liberté. Grâce à la parole : le politique se base sur la parole, sur l’échange des opinions, dans le respect de la diversité des membres, sur la base d’une discussion entre égaux (qu’ils soient gouvernants ou gouvernés), ceci étant la liberté.
Le primat de la parole ! Le grand cas qu’ Hannah Arendt porte à la parole politique peut étonner : ne faut-il pas des actes ? Mais ce sont les actes dont on choisit de parler en vue de les accomplir.
3 -
Dignité de l’action politique
En continuant notre écoute de la voix si originale, si claire, de notre philosophe, il va falloir dire qu’une dignité supérieure est attachée à l’engagement politique – par rapport aux autres activités humaines dont nous avons parlé (et qui sont privées de quelque chose). Suivrons-nous Hannah Arendt jusque là quand elle fait de l’engagement politique une action humaine supérieure, au point qu’elle nomme l’activité politique, « l’Action », purement et simplement. Elle a en effet fait un grand travail où elle range les activités humaines en trois catégories : le travail (la nécessité de gagner sa vie), l’œuvre (l’art surtout), et l’action (qui est le politique proprement dit). Nous traiterons des « œuvres » et du « travail » plus tard, en suivant ses analyses.
Même si l’exercice de « l’action » (politique) connaît des moments de crise ou est complètement travestie dans des régimes autoritaires ou totalitaires (elle a beaucoup étudié les régimes totalitaires (nazisme, régime soviétique), elle maintient que l’action politique ne manque pas de noblesse : elle oblige à s’occuper des autres, à se détacher des activités à son profit (argent…), à nourrir un monde commun, à développer l’esprit d’initiative et de créativité. Il s’agit de la noblesse et de la dignité de celui qui sert les autres, et qui bénéficie des services des autres pour sa vie propre.
4 –
L’excellence, la gloire du politique ???
Et même, Hannah Arendt introduit la catégorie de la « gloire » ! N’est-ce pas une provocation ? La gloire, c’est un phénomène de lumière, le rayonnement public d’une idée, d’une personne, d’un peuple, d’un homme politique, d’un citoyen exemplaire… C’est l’attestation publique par autrui, de quelque chose de grand. On ne se déclare pas glorieux soi-même, même si le présent et le passé sont riches d’’exemples aussi lamentables.
Hannah Arendt introduit ce mot de « gloire » en disant tout de même que les moments glorieux sont rares. Nous pourrions parler d’ « états de grâce », comme pour un saint, mais aussi un footballeur, une liturgie réussie. Elle se réfère aux Grecs et aux Romains de l’Antiquité qu’elle connaît sur le bout des doigts : (es héros comme Ulysse magnifié par le poète Homère ; aux résistants de la seconde guerre mondiale, magnifiés par le poète (et résistant lui-même) René Char ; à des moments précis de la révolution américaine, la révolution française en ses premiers actes politiques majeurs.
Les hommes glorieux sont rares. Chacun opère son choix, et c’est bien normal pour des citoyens libres de leurs jugements. Mais une nation peut aussi se rassembler sur l’excellence de tel ou tel : tel gendarme mort dans l’exercice de sa fonction, tel juriste (Badinter, les soldats morts au combat (nous en parlerons à la chronique proche du 11 novembre sur le soldat inconnu… avec Hannah Arendt encore.
5
Service et gloire
On va retenir qu’on ne peut pas parler de l’engagement politique de la base au sommet, uniquement en termes de « service », de « ministère » - même s’il est bien cela et doit l’être. Mais aussi en termes de « gloire ». Sans cette appréciation, sans cette reconnaissance, la vie politique se dessèchera, on y perdra goût. Peut-être est-ce le cas en ce moment.
N.B. Dans l’Eglise aussi, on ne peut parler de façon unilatérale de notre condition de service, en se refusant de parler de la grandeur et de la gloire de servir. Cela devrait s’entendre dans les prédications ! En revanche, n’est-on pas étonné de découvrir combien il est souvent question de « gloire » chez Paul, non seulement au sujet de Dieu, ou du Christ, mais de telle église particulière, de tel serviteur de l’Eglise. Les débuts des lettres de Paul font mémoire de la qualité de ses lecteurs, en termes de gloire, eux qui sont au service de l’Eglise : leur service quand il est méritoire, doit être reconnu, magnifié (délicatement et simplement tout de même !) La canonisation de certains, parmi les chrétiens, remplit ce rôle. Dans cet exemple, on ne craint pas de parler de gloire à propos de la vie qu’ils ont menée.
Voilà jusqu’où va la pensée du politique chez Hannah Arendt. Faut-il la suivre jusqu’au bout ? A vous de juger ! Convenons qu’elle inspire une réflexion originale sur le « politique ».
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Chronique de la chronique
Septembre : la chronique aussi fait sa rentrée ! Merci pour votre fidélité.
Il peut être bon, pour nous relancer dans sa lecture, de rappeler ce que nous faisons quand nous chroniquons nos chroniques et que nous vous les soumettons.
1 La vie chronologique
La chronique est une manière fort agréable – et utile, selon nous – d’habiter le temps (le kronos des Grecs anciens, qui donnera « chronique »). Au long des chroniques qui défilent, nous cueillons ce que le temps nous offre. « Penser ce qui nous arrive », en somme. Plutôt que subir la loi du temps, on le prend en charge pour le penser. Pour en quelque sorte offrir au temps qui est une grande affaire de notre vie, l’hommage de notre réflexion.
2 L’air du temps
Ces chroniques ne se calent pas sur les événements – quelquefois, oui, quand ils s’imposent-, elles se calent plutôt sur « quelque chose comme l’air du temps » (Laurence Cossé). Cette expression – « l’air du temps » – convient très bien : pas hors du temps, mais dans le temps ; dans le temps, mais libre dans le temps : la chronique c’est cela. On ne part pas d’un programme de réflexion, ou d’ordres qui nous seraient donnés, mais de l’air du temps, comme il se présente à nous.
Ce qui lui donne forcément une forme plus légère que les grands raisonnements, plus légère que le sérieux des sciences ou des discours moraux. Ce qui ne veut pas dire que nous feignons d’ignorer les « sombres temps », celui des guerres, des malheurs : dans ce cas, l’air du temps, ce serait bien le tragique, comme le fit si bien les tragédies grecques.
3 Le choix des « grands » de la philosophie
La forme de la chronique n’est pas le ressenti d’une personne qui s’épanche à perte de vue… et qui ennuie. La chronique convoque des personnes diverses (les philosophes, pour nous), les introduit dans la conversation et se laisse penser ce qu’il y a à penser, à partir d’elles.
Tant qu’à faire, notre choix porte sur les meilleurs ! Les grands de la philosophie, les « auteurs » qui ont découvert des choses nouvelles, qui font date, et deviennent presque des « classiques ». Parmi eux, pas assez de femmes, et pourtant il y en a dans la philosophie contemporaine : nous faisons volontiers parler Simone Weil, Hannah Arendt.
Le chroniqueur se fait de ces personnes choisies, des compagnons. « Une personne cultivée devrait être quelqu’un qui sait choisir ses compagnons parmi les hommes, les choses, les pensées, dans le présent comme dans le passé « (Hannah Arendt).
4 Une affaire de goût
C’est dire que, s’il nous est permis de choisir qui nous voulons suivre, notre jugement est mis à contribution, le jugement de goût (ou tout simplement l’appréciation de ces grands penseurs. Finalement c’est le « moi » qui décide du goût.
Mais cette instance du « moi » relève aussi des autres, ô combien. « Moi », ce sont « les autres » qui me constituent et avec lesquels j’échange dans la conversation, mes jugements de goût. Rien à voir avec un individu autarcique, subjectif, ignorant les « sujets » que sont les autres et leurs appréciations.. La « dispute » (qui vient de la disputatio du Moyen Âge) convient bien à l’établissement du goût personnel de chacun. On soumet – humilité ! – ses goûts personnels, pour qu’ils soient approuvés ou rejetés. Et pour cela, il faut faire œuvre de persuasion !
5 L’objection fatale !
Objection votre honneur : si le goût personnel, propre à chacun, est tellement important, alors, aucune entente n’est-elle pas possible, selon le slogan rebattu : « Des goûts, on ne dispute pas » (de gustibus non disputandum est)). Or l’immense philosophe allemand Emmanuel Kant a pensé, bien au contraire, qu’ils se discutent, se disputent. Nous ne sommes pas condamnés au subjectivisme du goût ! Kant était troublé, en effet, de voir qu’on considérait le goût comme arbitraire, propre à chacun dans son « isoloir ». Au contraire, en entrant dans la discussion du goût, « nous espérons que le même plaisir est partagé par autrui » (Kant).
Ainsi le goût, comme les autres jugements, fait appel à un mystérieux « sens commun », à quelque chose de partagé entre tous. Le goût fait partie de ce qui est commun aux hommes, y compris dans l’immense pluralité de ses formes personnelles. Le goût s’appuie sur le « sens commun », qui irrigue la pluralité des hommes (comme pour la foi chrétienne selon laquelle, il y a un sens de la foi (sensus fidei) commun qui irrigue la pluralité des croyants.
5 Une vérité « par manière de discussion »
La chronique partagée avec d’autres offre un accès à la vérité très original, du fait de sa liberté, de son refus d’imposer sa pensée. Elle procède en douceur – même si en disputant, on s’étripe. En effet, nous ne sommes pas liés à la rigueur des discours scientifiques ou moraux, ou dogmatiques. Nous n’avançons pas de preuves ni de thèses.
Au tribunal des preuves – même si nous ne devons pas les ignorer. Il n’y a pas la contrainte de la preuve ! Personne ne m’imposera de ne pas aimer Platon, sous prétexte qu’il est critiquable sur de nombreux sujets, même si Platon est critiquable au demeurant. Si je le veux, je ferai appel à Platon dans ces chroniques !
Ceci a été bien dit par un penseur chrétien ancien, Origène. Il dit à propos de la théologie qu’il vient de présenter : « Nous avons exposé dans la mesure de nos forces, d’après les tenants des diverses opinions, ce qui peut être dit par manière de discussion sur chacune de ces doctrines : que le lecteur choisisse de cela ce qu’il trouvera plus raisonnable d’accepter.
Oui, par manière de discussion » et le lecteur choisira. Bonnes lectures.



