"Ça se dispute", les chroniques de Jacques Bréchoire - 2024/2025
Ça se dispute !
Ça se dispute ! Drôle façon de s’exprimer, incorrecte : on se dispute, oui, mais on ne dispute pas de quelque chose. On discute plutôt de la chose.
Nous allons quand même dire : « Ça se dispute », même si ce n’est pas français !
Avec Jacques Bréchoire, découvrez L’ACTUALITÉ sous un angle philosophique et théologique.
– Ça se dispute 109 -> Le loisir de la philosophie
– Ça se dispute 108 -> Ce qu’il nous est donné de vivre
– Ça se dispute 107 -> Les choses
– Ça se dispute 106 -> L’âme a son « ancre dans le ciel »
– Ça se dispute 105 -> Au commencement était la foi
– Ça se dispute 104 -> Bienfaits et croix du doute
– Ça se dispute 103 -> Les « femmes », avec Julia Kristeva
– Ça se dispute 102 -> Dans la confusion
– Ça se dispute 101 -> IA : Qui es-tu ?
– Ça se dispute 100 -> Champagne !
– Ça se dispute 98 (ou 99 !) -> Bons vœux de paix perpétuelle !
– Ça se dispute 97 (ou 98 !) -> Une femme « en de sombres temps » : Simone Weil (3)
– Ça se dispute 96 (ou 97 !)-> Une femme en de « sombres temps » : Simone Weil (2)
– Ça se dispute 95 -> Une femme en de « sombres temps » : Simone Weil (1)
– Ça se dispute 94 -> Quand la philosophie parle de l’habitation des hommes
– Ça se dispute 93 -> Requiem
– Ça se dispute 92 -> Tous à l’école, chez Socrate !
– Ça se dispute 91 -> Éloge de la littérature (2) : La joie de lire
– Ça se dispute 90 -> Éloge de la littérature (1)
– Ça se dispute 89 -> La rentrée ! A l’école, l’imagination au pouvoir
Le loisir de la philosophie
« L’homme qui ne reste pas de temps en temps à ne rien faire, ne donne pas l’impression d’être libre » disait en son temps le philosophe romain Cicéron (106-43 avt J.C.).Le loisir : beau sujet de début d’été, où on a justement du « temps à ne rien faire ». La philosophie entre dans la catégorie du « ne rien faire » : celui qui philosophe ne manipule pas les affaires ! Croyons Cicéron, la philosophie donne « l’impression d’être libre ».
1 –
Si le mot « philosophie » fait encore peur à certains, néanmoins n’observe-t-on pas qu’elle a la cote aujourd’hui : on ne compte plus les émissions de philosophie, les cafés-philo, son entrée plus élargie dans le cursus des études… et nos fameuses chroniques ! Laissons le mot ! Parlons de « l’art de penser aux choses. » « Penser aux choses », et pas seulement réfléchir sur elles (avec arguments, logique, rigueur) : penser aux animaux, nos compagnons, avec lesquels nous partageons la vie des vivants. Penser à la terre, notre nourrice, sur laquelle nous posons nos pieds et qui nous « rentre » par tous les sens de notre corps. Penser à nos compagnes et compagnons d’existence qui sont une grande part de nous-mêmes et dont l’amitié nous tient debout… Et ainsi peser à la balance, les bienfaits reçus, les transformer en fêtes, songer aussi bien sûr aux soins que nous devons leur apporter.
Et puis, le loisir de « penser aux choses », grâce à la fréquentation des artistes. L’été peut permette de découvrir un musée, une exposition, un spectacle, un concert, des peintres, des musiciens, des chanteurs, des photographes, des écrivains bien sûr (y compris de BD ou de chansons, souvent pleines de poésie), de s’émerveiller dans nos visites d’été devant telle église, telle place de ville, tel paysage.
« Penser aux choses », en les faisant défiler dans notre imagination et leur offrir l’hospitalité de notre connaissance et de notre amour. Cela relève aussi de la philosophie, en tout cas, c’est son point de départ, si nous en croyons Aristote : « Les hommes ont commencé à philosopher, maintenant comme à l’origine, mus par l’étonnement ». Elle commence par le cœur, et lorsqu’il est « pris », alors la pensée jaillit.
Le loisir est noble. On le dit, le loisir (otium en latin) est le royaume de la liberté, il ne relève pas de la nécessité (des nécessités de la vie). Il permet de libérer du temps pour ce qui n’est pas de l’ordre de l’économie, du « négoce » (qui est du non-otium), du travail, de l’économie. Plusieurs exemples.
2 –
Il permet de libérer du temps pour les engagements politiques ! Celui qui s’occupe de politique (du service politique des autres) doit disposer de temps. C’était la position de la grande philosophe contemporaine Hannah Arendt que nous rencontrons souvent dans ces chroniques : pour elle, le fin du fin de nos actions, c’est l’action politique, celle où on ne pense plus à soi et à ses affaires (le royaume de l’économie), ou à sa psychologie, mais aux destinées d’un peuple, d’une nation, du monde. Hannah Arendt la considère supérieure à l’économie, le travail. Elle parle aussi d’une autre action supérieure : l’œuvre, les œuvres des artistes. L’art relève lui- aussi ô combien, du royaume de la liberté.
3 -
Et puis, il y a une autre « action » et non des moindres, qui nécessite du loisir, c’est la religion ! Il faut du temps pour lire les Ecritures, se rendre aux cultes, prier, etc… rejoignant Dieu dans son mystère et sa volonté sur le monde.
Une affaire de loisir, de liberté, pour exprimer, non pas seulement notre besoin des dieux, mais nous réjouir en leur présence. C’est ce que dit un grand théologien contemporain, Jürgen Moltmann, qui remet bien les choses en place. En voyant ce qui se passait dans la religion des peuples archaïques, Il défend l’idée que la religion n’était pas pour eux, seulement une affaire de besoin (besoin des dieux pour que la vie soit supportable), mais de liberté et de fête. « L’homme archaïque jouait dans la religion, dans ses rites et ses fêtes, il s’exprimait dans l’union avec les dieux. Il comprenait l’histoire comme une fête des dieux. Et l’homme archaïque était cependant dans une détresse matérielle beaucoup plus profonde que l’homme moderne... (Le Seigneur de la danse). L’homme archaïque jouait sa vie en présence des dieux. Libre devant eux, libre avec eux, libre pour eux !
Selon moi (je m’engage !), ce qui est le plus intéressant dans une religion, ce sont les fêtes. Ce sont elles qui nous constituent en peuple libre. Cela ne signifie pas que les commandements, le devoir d’aimer, de secourir, de s’engager péniblement dans le monde qu’il faut prendre en charge, soient facultatifs ! Mais enfin, il y a quelque chose de vrai et de supérieur dans la fête (Noël, Pâques, mariages, baptêmes, jubilés…). J’en veux pour preuve Camus.
4 –
Albert Camus a parlé de la fête (païenne) de manière incroyablement belle, dans deux petits recueils, l’Eté et Noces. Il est épris d’un site de l’Algérie où il est né et a vécu sa jeunesse, Tipasa, au bord de la mer, à l’ouest d’Alger. D’abord, ce fut l’éblouissement.
« Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent, le ciel bleu écru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros bouillons dans les amas de pierre… »
« Je comprends ici ce qu’on appelle la gloire : le droit d’aimer sans mesure… La brise est fraîche et le ciel bleu. J’aime cette vie avec abandon et veux en parler avec liberté : elle me donne l’orgueil de ma condition d’homme ? Pourtant on me l’a souvent dit : il n’y a pas de quoi être fier. Si, il y a de quoi : ce soleil, cette mer, mon cœur bondissant de jeunesse, mon corps au goût de sel et l’immense décor où la tendresse et la gloire se rencontrent dans le jaune et le bleu. C’est à conquérir cela qu’il me faut appliquer ma force et mes ressources. Tout ici me laisse intact, je n’abandonne rien de moi-même, je ne revêts aucun masque : il me suffit d’apprendre patiemment la difficile science de vivre qui vaut bien tout leur savoir-vivre » (p. 16)
« Tout être beau a l’orgueil naturel de sa beauté et le monde aujourd’hui laisse son orgueil suinter de toutes parts. Devant lui, pourquoi nierais-je la joie de vivre, si je sais ne pas tout renfermer dans la joie de vivre ? Il n’y a pas de honte à être heureux » (Noces p. 18).
Et puis, à quarante ans, Camus retourne à Tipaza. Non sans appréhension : en effet, la différence était tout de même qu’entre temps Camus a connu la guerre (la guerre d’Algérie), les tourments du monde, une vie de journaliste engagé, exposée, dangereuse : il n’en est pas resté à la beauté sauvage d’un site. Cependant, et cela est bien intéressant, y compris dans les malheurs du temps, il ne renonça pas à la joie des origines.
« Elevé d’abord dans le spectacle de la beauté qui était ma seule richesse, j’avais commencé par la plénitude. Ensuite étaient venues les barbelés, je veux dire les tyrannies, la guerre, les polices, le temps de la révolte. Il avait fallu se mettre en règle avec la nuit : la beauté du jour n’était qu’un souvenir » (p. 158)
« … je redécouvrais à Tipasa qu’il fallait garder intactes en soi une fraîcheur, une source de joie, aimer le jour qui échappe à l’injustice, et retourner au combat avec cette lumière conquise. Je retrouvais ici l’ancienne beauté, un ciel jeune, et je mesurais ma chance, comprenant enfin que, dans les pires années de notre folie, le souvenir de ce ciel ne m’avait jamais quitté. C’était lui qui pour finir m’avait empêché de désespérer. J’avais toujours su que les ruines de Tipasa étaient plus jeunes que nos chantiers et nos décombres. Le monde y recommençait tous les jours dans une lumière toujours neuve. O lumière ! C’est le cri de tous les personnages placés, dans le drame antique, devant leur destin. Ce recours dernier était aussi le nôtre et je le savais maintenant. Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible » (p. 164).
Il ne s’agissait pas dans son retour à Tipaza de fuir. Sa vocation était de retourner aux « villes riches et hideuses, bâties de pierres et de brumes ». Mais il dit : « j’aimerais, justement, ne rien éluder et garder exacte une double mémoire. Oui, il y a la beauté et il y a les humiliés. Quelles que soient les difficultés de l’entreprise, je voudrais n’être jamais infidèle, ni à l’une, ni aux autres » (p. 166).
« Un été invincible » dit Camus. Bon été, et à la rentrée pour la suite (sans fin) de ces chroniques « pour l’honneur de la philosophie ! »
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Ce qu’il nous est donné de vivre
A l’école d’ Hannah Arendt.
Dans son analyse de la vie sociale, la philosophe Hannah Arendt fait le vœu que l’homme qui pense – qui pense la vie comme elle va, ce que nous faisons tous -, puisse découvrir de nouvelles idées en matière de morale et de liberté, de nouvelles possibilités d’être homme et de vivre en société, de participer à la vie politique. Du nouveau est possible !
C’est ce bon air qui donne tout son attrait à son œuvre. Elle est précieuse pour les temps qui courent, en particulier en politique où les choses sont bien brouillées.
Mais quelles idées novatrices, quels nouveaux actes ? Hannah Arendt a des pages magnifiques sur l’espérance et sur la gratitude. Mais elle commence par critiquer ce contemporain, l’homme « moderne » que nous sommes.
1 - Ressentiment
Notre contemporain est un « moderne ». Cette modernité, elle en fait le thème majeur de sa réflexion : elle est l’objet de son fameux livre de 1958, La Condition de l’homme moderne, facile à lire. Et voici ce qu’elle affirme (dans un beau texte de « Le totalitarisme », Gallimard 2002, cité ici dans Hors série Le Monde, Hannah Arendt, Une vie, une œuvre, p. 46).
Cette conception moderne de vivre – la nôtre, au quotidien ! – est caractérisée par l’oubli et le refoulement du « donné » - ce qui nous est donné de vivre, de penser, d’agir. Sous entendu : sans que nous en soyons l’origine ou le créateur. Ce qui marche sans nous ! A l’inverse, l’homme moderne « fabrique sa vie », il veut en être le seul créateur.
« L’homme moderne a fini par en vouloir à tout ce qui est donné, même sa propre existence – à en vouloir au fait même qu’il n’est pas son propre créateur, ni celui de l’univers… » (Le totalitarisme, Gallimard 2002, cité ici dans Hors série Le Monde, Hannah Arendt, Une vie, une œuvre, p. 46).
Cela crée en lui un « ressentiment fondamental » : cet homme n’accepte pas les contraintes du donné, il refuse toute « donation » lui permettant d’être lui-même.
Hannah Arendt ne nie pas cette « capabilité » (mot de Paul Ricœur) de l’homme moderne à créer son monde, à le prendre en charge dans le cadre de la vie sociale et politique ; à se créer soi-même en fonction de ce qui lui est propre, sa personnalité, son caractère, ses goûts ; à créer la conduite de sa pensée spirituelle, en conformité avec des « offres » de spiritualités ou de religions. Ceci est la condition de l’homme moderne et il est exclu de le nier.
Mais voilà, il y a le monde ! Il y a les autres ! Il y a soi ! Il y a les dieux, les dieux des croyants, mais aussi le « Dieu » de tout homme qui vit dans un langage qui dit encore le mot « Dieu » ; Le mot « Dieu » est dans notre culture, même si l’on n’en tient pas compte pour la conduite de notre vie. Le monde, les autres, soi-même, les dieux, toutes ces réalités qui nous constituent, ne sont pas nous ! Elles nous sont données, révélées.
Et cela est mal perçu, car on préfère ce qui relève de nous ! Nous que nous faisons le centre de tout l’être D’où ce ressentiment devant le fait de devoir compter avec ce qui n’est pas nous.
2– Gratitude
Hannah Arendt propose une alternative ! Sa pensée est très positive en effet, nullement pessimiste ou réactionnaire, comme lorsqu’on en appelle aux temps anciens aux époques pré-modernes où tout était mieux. Elle pense que la réconciliation avec le « donné » est possible et que l’homme tout en restant « moderne », en est capable.
Il est possible de se réconcilier avec le « donné » et même d’en ressentir de la gratitude. Un sentiment de gratitude qui fait que « les choses élémentaires » sont honorées et réjouissent la vie, plutôt que le mécontentement des ressentiments.
« L’alternative à un tel ressentiment, base psychologique du nihilisme contemporain, serait une gratitude fondamentale pour les quelques choses élémentaires qui nous sont véritablement et invariablement données, comme la vie elle-même, l’existence de l’homme et le monde… Les néo-humanistes (prétendument modernes) ont brouillé la question, qui est celle du choix entre le ressentiment et la gratitude…, et ils ont augmenté la peur de l’homme, l’être le plus inconnu et imprévisible de la terre » (p. 47).
D’une manière générale, une telle gratitude n’espère rien si ce n’est, pour chacun, selon le grand écrivain Faulkner très estimé d’Hannah Arendt, « l’occasion anonyme de réaliser quelque chose de passionné, de courageux et de rigoureux, afin d’entrer dans la patiente chronique humaine … par le don qui est fait à chacun d’un laps de temps dans cette chronique ».
3 – Espérance
Du « donné » s’il est accepté, reçu avec gratitude, peut naître encore l’espérance. Celle-ci est très présente dans son œuvre. Elle voit plus précisément l’espérance pour la vie politique.
Elle souligne deux capacités de la vie politique faisant qu’il est possible d’espérer : celle de la natalité et celle du pardon : thèmes qui sont vraiment propres à sa pensée.
« Dans le domaine politique, la gratitude insiste sur le fait que nous ne sommes pas seuls dans le monde. Ce n’est que si nous comprenons quel bonheur extraordinaire représente le fait que l’homme a été créé avec le pouvoir de procréer et que ce n’est pas l’homme au singulier, mais les hommes qui habitant la terre, que nous pouvons nous réconcilier avec la diversité de l’humanité, avec les différences entre les êtres humains… » (p. 47).
La gratitude se transforme donc en espérance. Et en espérance pour tous. Il ne faudrait pas que certains soient exclus de la gratitude, enfermés dans leurs malheurs.
« Seul un commencement de l’histoire consciemment projeté, seule une nouvelle politique consciemment élaborée, pourront enfin réintégrer ceux qui, en nombre croissant, continuent d’être expulsés de l’humanité et retranchés de la condition humaine » (p. 47).
4 -Solidarité
Si l’on veut que personne ne soit exclu de l’espérance – le malheur absolu, quand on y pense -, le devoir de solidarité nous incombe
« Car ceux qui furent expulsés de l’humanité et de l’histoire humaine et qui, par là, furent privés de leur condition humaine, ont besoin de la solidarité de tous les hommes pour les assurer de leur place légitime dans la « patiente chronique de l’homme ». Au moins pouvons-nous crier à chacun de ceux qui à juste titre, se désespèrent : « Ne te fais aucun mal ; car nous sommes tous ici », phrase magnifique qu’elle extrait des Aces des Apôtres, 16,28 : le gardien de la prison où sont internés Paul et Silas, veut se supprimer du fait de l’ouverture des portes et de la disparition des deux prisonniers. Mais Paul l’en dissuada avec ces mots.
« Ne te fais aucun mal : car nous sommes tous ici ». Quelle phrase sublime de l’Ecriture, « ressuscitée » par Hannah Arendt, qui peut féconder toutes nos sollicitudes envers ceux qui sont dans le malheur.
Ce grand texte d’Hannah Arendt méritait qu’on le décrypte. Pour l’année jubilaire dans laquelle nous sommes et dont le thème est « Pèlerins de l’Espérance », ce texte en vaut bien d’autres. Surtout, il évite qu’on annexe l’espérance dans notre seule sphère religieuse. Il y a une philosophie de l’espérance, car le mot est commun aux deux disciplines, la théologie et la philosophie. Et il est commun dans le langage des hommes.
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Les choses
Allez ! Une chanson de Jean-Jacques Goldmann ! Cela nous changera du sérieux de la philosophie. Mais la quitte-t-on, lorsque le poète parle… ou chante ?
Cette chanson s’appelle : « Les choses ».
- Si j’avais, si j’avais ça
- Je serais ceci, je serais cela
- Sans chose, je n’existe pas
- Les regards glissent sur moi
- J’envie ce que les autres ont
- Je crève de ce que je n’ai pas
- Le bonheur est possession
- Les supermarchés, mes temples à moi
- Dans mes uniformes
- Rien que des marques identifiées
- Les choses me donnent
- Une identité
- Je prie les choses et les choses m’ont pris
- Elles me posent, elles me donnent un prix
- Je prie les choses, elles comblent ma vie
- C’est plus "je pense" mais "j’ai, donc je suis"
- Des choses à mettre, à vendre, à soumettre
- Une femme-objet qui présente bien
- Sans trône ou sceptre, je me déteste
- Roi nu, je ne vaux rien
- J’ai le parfum de Jordan
- Je suis un peu lui dans ses chaussures
- J’achète pour être, je suis
- Quelqu’un dans cette voiture
- Une vie de flash en flash
- Les clip et club et clop et fast-food
- Fastoche, Speed ou calmant
- Mais fast, tout l’temps zape le vide
- Et l’angoisse
- Plus de bien, de mal
- Mais est-ce que ça passe à la télé ?
- Nobel ou scandale ?
- On dit "V.I.P"
- Je prie les choses et les choses m’ont pris
- Elles me posent, elles me donnent un prix
- Je prie les choses, elles comblent ma vie
- C’est plus "je pense" mais "j’ai, donc je suis"
- Des choses à mettre, à vendre, à soumettre
- Une femme-objet qui présente bien
- Sans trône ou sceptre, je me déteste
- Roi nu, je ne vaux rien
- Je prie les choses et les choses m’ont pris
- Elles me posent, elles me donnent un prix
- Je prie les choses, elles comblent ma vie
- C’est plus "je pense" mais "j’ai, donc je suis"
- Un tatouage, un piercing, un bijou
- Je veux l’image, l’image et c’est tout
- Le "bon langage", les idées "qu’il faut"
- C’est tout ce que je vaux.
1 –
Les « choses » sont là, et bien là, envahissantes, Goldman le « chante », avec son refrain lancinant : « Je prie les choses et les choses m’ont pris »
Le poète se plaint ! Les malheurs sont une fontaine intarissable de poésie, si du moins ils n’écrasent pas et réduisent en poussière….. Le malheur dont se plaint le chanteur, c’est d’être possédé par la tyrannie des « choses » qui envahissent la vie. On veut les choses des autres, sans fin, et on est harcelé par le mimétisme (le philosophe René Girard a des pages magnifiques sur le mimétisme : il en fait un des ressorts de toute la vie sociale). « Sans chose, je n’existe pas ! » chante Goldman.
Le poète confesse publiquement sa prière et tout à la fois sa possession, car il s’est trompé de dieux : « Je prie les choses et les choses m’ont pris ». Il confesse sa prière adressée aux idoles des « choses ». Et le voilà possédé : il s’est trompé de dieux. On pense évidemment à la parole de Jésus : « Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent » (Luc, 6,13)
Il n’y a pas de thèse dans cette chanson de Jean-Pierre Goldman : qu’il faudrait par exemple rejeter le progrès et fuir dans une société alternative – les thèses ne font pas de bonne poésie ! Mais une simple « complainte », celle des hommes et des femmes, une complainte douce pour cette vie comme elle va. Boris Vian le dit en poète lui aussi :
- Alors on cède
- Car il faut bien qu’on s’entraide
- Et l’on vit comme ça
- Jusqu’à la prochaine fois
- Et l’on vit comme ça
- Jusqu’à la prochaine fois
- Et l’on vit comme ça
- Jusqu’à la prochaine fois.
2 –
Ce genre de complainte paisible, amère mais pas uniquement, se retrouve chez nos maîtres, les Grecs, dans leurs grandes tragédies. Terminons par eux, aidés par la philosophe Simone Weil, qui en a connu des malheurs ! La souffrance quand elle est là ou à venir, assombrit l’âme. Celle-ci peut être gagnée par la tristesse mortifère. Mais les Grecs proposent plutôt non pas la tristesse, mais l’amertume qui n’enlève rien aux capacités de joie. Une amertume douce.
- « La douleur n’apparaît jamais chez eux que comme l’échec d’une aspiration à la félicité. C’est en ce sens seulement qu’il y a pu avoir chez eux un mélange de douleur et de joie ; car le sentiment d’être né pour la félicité est encore un sentiment heureux, même s’il reste misérablement impuissant, et il apparaît plus pur dans le malheur. Au contraire chez tant de modernes…. Il y a une tristesse en soi, une tristesse liée à l’absence du sens même du bonheur » (Simone Weil)
La chanson de Goldman n’est pas triste.
Plus question de chansons dans la prochaine chronique ! Mais de la pure philosophie ! Souhaitant qu’elle ne soit pas ennuyeuse et triste !
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L’âme a son « ancre dans le ciel »
L’âme revient !
« L’âme revient ! Cette chronique ancienne (80) a fait parler ! Tant mieux. En effet, disions-nous, après un sommeil étonnant, alors que ce thème était fort présent dans la sphère des religions et aussi de la philosophie (magistrales démonstrations chez les grands de la philosophie, Platon, Aristote, Descartes…), l’âme chez les contemporains était soudain apparue comme abstraite, déconnectée de la réalité, sans prises. Trop religieuse pour être honnête !
Les choses changent sous nos yeux. Le regain des « spiritualités » en est un signe. Il faut parler de l’âme, c’est une nécessité, car elle correspond à ce que nous sommes au plus profond. L’homme a une âme, comme il a un corps, avec tout le fondu-enchaîné bien mystérieux entre les deux, pour en faire une unité.
L’âme nous ancre dans le ciel ! L’âme n’est pas une réalité épurée, nuageuse, planante, sans prises sur le réel. L’âme a une ancre dans le ciel. Comme une ancre, elle y est fixée, retenue dans des liens mystérieux.
1 –
L’ancre dans le ciel
La philosophe Simone Weil – souvent rencontrée dans ces chroniques -, en a parlé mieux que quiconque. Selon elle, l’âme est le réceptacle privilégié du surnaturel. C’est sa fonction propre : l’âme est dévolue au surnaturel, elle y est habilitée. Cela relève de la partie supérieure de l’âme. Nous avons parlé aussi de l’âme végétative, de l’âme animale, de l’âme rationnelle, mais il y a pour elle (comme pour Platon, et beaucoup) une âme proprement spirituelle, dévolue au divin, au surnaturel.
Cet attrait pour le surnaturel peut s’appeler « mystique » : Simone Weil, grande figure du XXe s., juive mais fascinée par le Christ, syndicaliste, résistante, visionnaire, fut une mystique, sans conteste, gratifiée d’une apparition de Jésus. Sa vie fut tout entière surnaturelle. Elle fut attirée par le mystère de la religion, et en particulier par le catholicisme en des expériences fondatrices (Les femmes sur une plage du Portugal ; la visite à la Portioncule d’Assise, le chant grégorien des moines de Solesmes…).
Il est à ce sujet très impressionnant de voir chez elle l’ampleur des champs d’application de ce regard mystique : dans le domaine de la science ; dans l’amour ; dans le corps ; dans le sens du beau… y compris la beauté des mathématiques ! ; en politique ; dans la justice ; dans la souffrance, le malheur ; dans l’art ; dans la société et dans le « social » ; dans l’agir ; dans l’amertume ; dans la misère ; dans le sentiment du réel ; dans la nature etc. Le pape François a des accents semblables. Il dit :
« De nos jours, alors que les réseaux et les instruments de la communication humaine ont atteint un niveau de développement inédit, nous ressentons la nécessité de découvrir et transmettre la « mystique » de vivre-ensemble, de se mélanger, de se rencontrer, de se prendre dans les bras, de se soutenir, de participer à cette marée un peu chaotique qui peut se transformer en une véritable expérience de fraternité, en une caravane solidaire, en un saint pèlerinage » La joie de l’Evangile, § 87).
La mystique peut se nicher partout. Essayez !
2 -
L’amour implicite de Dieu
L’autre leçon, liée à celle-ci, est pour l’âme, la capacité universelle d’accès à cette mystique. Tout homme est adonné au mystère surnaturel. Rappelons sa grande analyse de l’amour implicite de Dieu, un « amour antérieur » (antérieur à toute foi et amour explicites). Le Concile Vatican II entérine cette vision : elle fut préparée bien sûr par les apologistes anciens, mais par John-Henry Newman, Maurice Blondel. C’est dire l’importance de cette conception de l’amour implicite de Dieu développée par Simone Weil.
Comme cet amour ignore encore son « objet », Dieu, il ne peut porter que sur des « objets d’ici-bas où Dieu soit réellement présent, quoique secrètement présent » (p. 719). Ces objets sont, selon elle, les cérémonies religieuses, la beauté du monde, et le prochain. Elle y ajoute l’amitié. Ils sont comme autant de « sacrements » de l’amour divin. L’âme est cette faculté à la fois des amours indirects, et de l’amour direct de Dieu. Elle écrit : « Dieu est plus caché dans la création que dans l’incarnation » (Cahier VI, Quarto, p. 914).
Cette mystique pénètre par les trous ! « La science est un des trous par où peut pénétrer le souffle et la lumière de Dieu. Un autre trou est la recherche de la beauté dans l’art. Un troisième trou est le malheur. Il faut entrer par ces trous, non par les endroits pleins » (Intuitions, 1951, p. 127, cité p. 143). Blondel le dit aussi : « Les choses ne bouclent pas d’elles-mêmes… il y a constamment un trou par en haut, sans qu’il y ait consistance suffisante par en bas »
3 –
Le mariage mystique
L’âme n’est pas seulement vouée à la reconnaissance implicite de Dieu dans la réalité diversifiée, généreuse du monde, tellement riche, foisonnante. Elle est vouée à la connaissance directe de Dieu. L’âme est habilitée à entrer dans le mystère même de Dieu. Mystère nuptial repris des mystiques chrétiens célèbres et des Pères. Plus de l’indirect, mais du direct : Dieu atteint directement !
« L’âme en état de mariage spirituel pense toujours à Dieu, même quand elle ne s’en aperçoit pas elle-même… Il y a une période où l’âme est déjà détachée du monde sans pouvoir encore s’accrocher à Dieu ; vide ; terrible angoisse. (Nuit obscure). L’âme qui aime Dieu dans la solitude est aimée par lui dans la solitude, c’est-à-dire sans intermédiaire ». Elle cite le Cantique spirituel de Jean de la Croix :
« Jouissons l’un de l’autre, ô mon Bien Aimé, Et allons nous voir dans votre beauté. Sur la montagne et sur la colline d’où coule l’eau limpide, Pénétrons plus avant dans la profondeur »
Simone Weil dit : « Le Saint-Esprit est aussi la semence qui tombe sur toute âme. Pour le recevoir, il faut que l’âme soit devenue simplement une matrice, un réceptacle ; quelque chose de fluide, de passif ; de l’eau. Alors la semence devient embryon, puis enfant ; le Christ est engendré dans l’âme. Ce que je nommais je, moi, est détruit, liquéfié ; à la place de cela, il y a un être nouveau, grandi à partir de la semence tombée de Dieu dans l’âme… Au terme de ce processus, « je ne vis plus, mais le Christ vit en moi ». C’est un autre être qui est engendré par Dieu, un autre « je »… c’est le Fils de Dieu » (Cahier 4).
L‘âme n’est pas le divin : seul Dieu est Dieu. Mais elle n’est pas sans Dieu. Elle a un ancrage puissant dans le ciel. L’âme opère cela : elle mérite tout notre intérêt et notre « dévouement » ! Ceux qui croient que la question de l’âme est peu de choses, doivent se rhabiller !
4 -
Reste à voir les autres ancrages de l’âme, qui sont autant d’ancrages nourriciers. : l’ancrage dans la terre porteuse, l’ancrage dans la vie des autres. Et puis l’ancrage dans son propre « moi » qui est bien un grand mystère aussi ! Avec elle, nous avons une ancre dans l’altérité des autres, dans l’altérité du monde, dans l’altérité de Dieu, jusqu’à l’altérité de notre propre moi (« je est un autre » dit magnifiquement le philosophe Paul Ricoeur). L’altérité encore dans l’ancrage de la vie des animaux. Si ces ancrages sont bien réels, notre petit « moi » nombrilique s’en trouve amaigri fort heureusement.
De futures chroniques vont s’en charger ! Courage pour les souffrances à venir : la souffrance de devoir et de pouvoir penser ! Des joies aussi, non ?
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Au commencement était la foi
Dans deux chronique précédentes, nous avons vu que le doute n’était pas quelque chose de négatif ou d’anomal. Le doute « convient » à la bonne santé d’un esprit critique et libre : on pourrait dire que c’est la marque de fabrique de notre tradition occidentale.
Mais il faut affirmer maintenant que la foi est un acte de pensée qu’on retrouve en tous domaines, comme par exemple la foi dans le savoir, la foi dans l’action, la foi dans l’œuvre artistique, la foi en politique). La foi est le présupposé de cette capacité (positive) de douter. Le doute ne peut advenir que sur fond de foi.
1 –
Hannah Arendt et la foi première
Cette disciple et amie de Heidegger, pose que, (quelle qu’elle soit : philosophique, scientifique, religieuse), une foi première précède tout effort de pensée. Comme, une confiance première, préalable au doute qui est une forme normale de la pensée. Cela vaut pour la foi religieuse, elle précède nos doutes et nos interrogations.
Par exemple, concernant la difficulté de croire en Dieu en nos temps difficiles, Hannah Arendt dit :
« Personnellement, je me défends tant bien que mal (et en réalité plutôt bien que mal) avec une sorte de confiance (enfantine, parce que jamais mise en doute) en Dieu, à la différence de la foi qui croit toujours savoir et tombe de ce fait dans le doute et les paradoxes) » (cité par Véronique Albanel, Amour du monde, Christianisme et politique chez Hannah Arendt, Cerf, p. 232).
Hannah Arendt maintient la réalité d’une « foi jamais entravée par le doute… qui est splendide en acte et en parole vive » (à propos du Cl Roncalli, futur saint-Jean XXIII, pour lequel elle consacre un chapitre admiratif dans ses Vies politiques p. 79).
Cette position d’Hannah Arendt relativise les thèses péremptoires sur la déconstruction contemporaine du fait religieux, aussi bien par les grands théoriciens (Marx, Nietzsche, Freud…) que par les hommes de notre temps, en général dans notre société sécularisée. Mais rien n’est fatal, les choses changent déjà.
Nous sommes invités à ne pas dire tout à trac que je suis croyant, mais j’ai des doutes. Bien sûr que c’est la condition du croyant. Mais il faut et on peut sortir de sons doute et donc il n’est pas assimilable à la foi. Il est de bon ton de dire que l’on a des doutes, en même temps que nous croyons. Oui peut-être, mais le doute porte sur la certitude de notre foi, et il tout à fait normal qu’il ait lieu, mais la foi ignore le doute (par définition, ou bien ce n’est pas de la foi). C’est pourquoi le doute doit et peut être réduit à néant par la foi. Ce temps de Pâques nous fait contempler la scène de l’apparition du Christ ressuscité aux apôtres et à Thomas ! Le Thomas qui demande des preuves, grande figure du doute s’il en est ! Mais il cessa de douter. Au commencement était la foi.
2 –
Merleau-Ponty et la foi perceptive
(Un peu difficile ! Si problème, passer à Newman sans complexe)
Le philosophe Merleau-Pony (1908-1961) pense aussi qu’une certaine foi est première, qu’il appelle « la foi perceptive », celle qui nous permet de « percevoir » le monde. Or, cette perception selon lui est une foi en la justesse de la perception, infaillible, certaine, hors de doute. Elle précède la réflexion et la pensée – qui elles, on à voir avec le doute.
Sa description de la foi perceptive est tout simplement admirable, cette foi en-deçà du doute et du questionnement. Il s’agit bien d’une foi, car c’est pénétrer dans le mystère du monde dont il s’agit. Mystère, donc qui ne peut être objet que de foi. Car il n’y a pas de preuves ni de raisonnements ni donc de doutes à ce niveau. Ce mystère est ce « rapport charnel originaire » au monde (p. 79). Il a cette belle phrase : « Il faut que la réflexion s’enfonce dans le monde au lieu de le dominer, qu’elle descende vers lui tel qu’il est au lieu de remonter vers une possibilité préalable de le penser » (Le visible et l’invisible, p. 61). Or habituellement la pensée (et l’action ô combien !) est comprise comme une domination du monde, une maîtrise : pensons à la science moderne !
3 -
John-Henry Newman et le sens illatif
(Très simple et très suggestif !)
Le doute n’est pas fatal pour ce grand penseur du XIXe s. canonisé en 2019 par le pape François. Il l’affirme de façon impressionnante dans son Apologie, livre fameux :
- « Beaucoup de personnes sont très sensibles aux difficultés de la religion ; je le suis aussi, et autant qu’aucune d’elles ; mais il ne m’a jamais été possible d’établir un lien entre le fait de saisir ces difficultés, si vives, si étendues soient-elles, et celui de mettre en doute la doctrine correspondante. Suivant moi, dix mille difficultés ne font pas un doute ; difficulté et doute sont incommensurables… Un homme peut être contrarié de ne pas savoir résoudre un problème de mathématiques dont la solution lui est ou de ne lui est pas donnée, sans douter pour cela que le problème ait une solution ou que telle solution déterminée soit la vraie. De tous les articles de foi, l’existence d’un Dieu est, suivant moi, celui qui soulève le plus de difficultés et celui qui, cependant, s’impose à nos esprits avec le plus de puissance » (Apologia pro vita sua ou Histoire de mes opinions religieuses, Desclée de Brouwer, 1967, p. 414. Nouvelle édition : Ad Solem, 2003).
Il dit encore : « … je soutiendrais plus volontiers que nous devrions commencer par croire tout ce qui s’offre à notre acceptation plutôt que de penser qu’il est de notre devoir de douter de tout » (p. 457).
Sa position s’appuie sur une analyse qui lui est particulière, celle du « sens illatif » (illative sens). Ce sens fait penser à celui qui « pige » tout de suit, comme instinctivement, et qui donc est habité par une foi en son savoir excluant tout doute, le doute venant après ce flair originel comme sa vérification ou sa confirmation.
Pour cela, il prend la comparaison du détective qui « pige » tout de suite la situation dans un premier temps, - ou bien ce n’est pas un bon détective ! - comme dans un éclair où n’interviennent pas les raisonnements. Ou bien l’exemple de l’alpiniste aux gestes fiables d’instinct. Ou encore l’exemple des grands découvreurs.
Il y a un « piger » originaire, avant la possibilité du doute, qui n’est pas rejeté pour autant, mais mis en second par rapport à la foi originaire.
4 –
Michel de Certeau et la « passivité active »
On peut convoquer sur ce sujet (inépuisable !) de la foi originaire préalable à la possibilité du doute, le philosophe et théologien Michel de Certeau (1925-1986). Selon lui, ce qui est premier dans l’acte de foi, ce n’est pas la volonté qui déciderait des choses de la foi, du moins la volonté consciente et déterminée, mais une sorte de « passivité active ». Cet auteur tire la foi du côté de la poésie et de la « nécessité » par laquelle elle s’impose.
« On ne choisit pas d’être croyant. C’est un vouloir qui traverse les options et dont elles ne sont que des « symptômes »…. Fondamentalement, être croyant, c’est vouloir être croyant… Ce vouloir ne relève pas d’un volontarisme, mais d’ « une passion première »…. (La faiblesse de croire, Seuil, 1987, p. 293 et 295).
Le doute pourrait bien être une passion seconde. Le mettre à sa vraie place évitera ses mises en valeur intempestives Nous ne sommes pas faits pour le doute. Il faut garder au doute sa note négative, douloureuse, lamentable aussi.
C’est Pâques ! Pensons à la leçon de foi de l’apôtre qui douta : Thomas. Pensons en même temps à ces chercheurs de vérité qui croient en la vérité ; ces chercheurs de bonté et de bien qui croient au bien ; ces chercheurs de beauté qui croient au beau et à la gloire, les uns et les autres venant à bout de leurs doutes, avec effort voire héroïsme, soutenus par quelque grâce d’en haut !
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Bienfaits et croix du doute
Le doute occupe bien souvent notre esprit, qui préfèrerait cultiver des pensées positives. Or, le doute « convient » à la bonne santé d’un esprit critique et libre : on pourrait dire que c’est la marque de fabrique de notre tradition occidentale.
Pour les croyants qui appuient leur vie sur la foi, le doute peut devenir une croix : est-ce que je crois vraiment à ce que j’affirme, d’autant que ces affirmations dépassent notre raison. Le temps du Carême est pour les chrétiens, un temps privilégié pour affronter le doute et assurer notre foi : il s’agit d’une véritable lutte.
1 –
C’est la façon dont pensent les hommes
* Ils pensent grâce à leur capacité de douter (pas uniquement ! Voir chronique suivante).
On reconnaît au doute une valeur euristique (de recherche). La recherche de la vérité ne peut exister sans qu’on mette ses capacités intellectuelles en branle, et justement qu’on fasse « branler » les certitudes acquises, qui peuvent être vraies, mais aussi fausses. D’où le rôle du doute.
* Notre grand maître à tous : Descartes !
On sait que René Descartes (ce « René le poitevin » né près de chez nous à La Haye en Touraine), est renommé pour avoir mis au premier rang de la démarche de réflexion, le doute lui-même ! Sa « profession de foi » sur le doute est célèbre. Juste cet extrait célèbre, d’une magnifique écriture en plus, qui demande quand même un peu d’attention, nous ne sommes pas dans un roman de gare :
« Comme nous avons été enfants avant que d’être hommes et que nous avons jugé tantôt bien et tantôt mal des choses qui se sont présentées à nos sens lorsque nous n’avions pas encore l’usage entier de notre raison, plusieurs jugements ainsi précipités nous empêchent de parvenir à la connaissance de la vérité, et nous préviennent de telle sorte qu’il n’y a point d’apparence que nous puissions nous en délivrer, si nous n’entreprenons de douter une fois en notre vie de toutes les choses où nous trouverons le moindre soupçon d’incertitude. » (Principes de la philosophie, 1)
* Notre deuxième grand maître est Kant
Kant (1724-1804) fut le philosophe critique par excellence. Toute personne qui pense doit faire en sorte que la vérité qu’il cherche soit conforme à sa raison personnelle et libre. C’est peut-être banal, mais cela signifiait là l’époque, la prise de liberté par rapport aux « autorités » (y compris bibliques et surtout ecclésiastiques) que l’on devait suivre sans mise en doute, ce qu’on appelle le dogmatisme. Il sera l’un des philosophes des « Lumières », comme on les appelle : les Lumières de la raison. Il faut connaître son mot d’ordre tonitruant :
« Accéder aux Lumières consiste pour l’homme à sortir de la minorité où il se trouve par sa faute. Etre mineur, c’est être incapable de se servir de son propre entendement sans la direction d’un autre… Ose savoir (Sapere aude). Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Telle est la devise des Lumières » (§ 1)
Oui, « ose savoir » !
2 –
C’est la façon dont croient les hommes
* Le doute « convient » bien au mystère des choses
Il suscite le respect du mystère, il protège en quelque sorte tout ce qui nous dépasse : que sait-on de Dieu, de l’âme, de l’homme, de l’autre homme, de la vie, de la mort, de l’amour...Le doute est « accordé » au mystère des choses (en accord avec lui).
Le doute est normal et précieux finalement. Que d’humilité dans l’aveu étonnant du très grand théologien que fut Yves Congar : « Si la chose dépasse la raison, il n’est pas étonnant qu’il y ait des doutes ». Il va jusqu’à dire : « Je ne saurai jamais si je ne me suis pas trompé ». Cette phrase peut étonner.
Martin Buber, grande figure philosophique juive dit aussi : « Ils (les non-croyants) étaient incapables de poser devant toi, sur la table, le royaume de Dieu et Dieu lui-même. J’en suis de même incapable. Seulement penses-y bien, mon fils, peut-être que c’est vrai malgré tout ». Ce « peut-être » laisse la place au doute, mais n’oblige pas à le suivre. Le doute est respecté, la foi ne le nie pas. On dira qu’elle le dépasse, ce qui n’est pas la même chose : en effet on lui reconnaît une valeur positive.
* Il « convient » à l’impératif de tolérance
Les convictions de toutes sortes, y compris la foi religieuse, peuvent devenir violentes. On le voit sous nos yeux, et on est très sensible à ce risque aujourd’hui. Il n’est pas rare de considérer comme intolérantes, agressives, ou arrogantes, « dogmatiques », des personnes sûres d’elles-mêmes, comme si elles ignoraient le doute. Devant cela, on est mal à l’aise, on a l’impression d’une certaine inhumanité. Evidemment, ne parlons pas des fanatismes religieux : le fanatique ignore le doute par définition !
Le Cl Joseph Ratzinger (Benoît XVI) a particulièrement mis cela en évidence : le sens de la foi partagée (par divers courants religieux), pose un problème social. Il cite les propos d’un sénateur romain du 4eme siècle qui avait la charge de la paix religieuse : « C’est la même chose que tous nous vénérons, la même chose que nous pensons, nous voyons les mêmes étoiles, le même ciel s’étend au-dessus de nous, le même monde nous entoure ; qu’importe par quelle sorte de sagesse chaque individu cherche la vérité ? On ne peut parvenir à un si grand mystère par un seul chemin » (cité par Cl. Ratzinger, Foi, vérité, tolérance, p. 187).
* Il ne manque pas d’une certaine grandeur d’âme
Des penseurs (écrivains, philosophes, poètes…) qui, bien que grands et reconnus comme tels par les hommes, font l’aveu de leurs doutes, sont dignes de respect. Ils sont conscients de la gravité des choses (leur poids : gravis, lourd).
Ce fut le cas de quelqu’un comme Pessoa, grand poète portugais, qui a sa statue à la terrasse d’un grand café de Lisbonne qu’il fréquentait « sans retenue », à la table duquel évidemment il a fallu que je m’assoie moi-même, c’était irrésistible !
Voici cette longue – et belle – citation. On y montre l’immense probité d’un homme devant le mystère. Cela, c’est de la grandeur d’âme.
« J’appartiens à une génération qui, ayant reçu en héritage l’incrédulité à l’égard de la foi chrétienne, a créé en son sein une égale incrédulité à l’égard de toutes les autres croyances. Nos pères possédaient encore un élan capable de faire crédit, et qu’ils transposaient du christianisme à d’autres formes d’illusion. Certains d’entre eux s’enthousiasmaient pour l’égalité sociale, d’autres n’étaient passionnés que de beauté, ou encore croyaient en la science et les progrès qu’elle apportait ; d’autres enfin, plus attachés au christianisme, allaient chercher, au fond de l’Orient et de l’Occident, de nouvelles formes religieuses pour distraire leur conscience – qui, sans elles, serait restée totalement creuse – de l’acte pur et simple de vivre.
Tout cela nous l’avons perdu, et nous sommes nés orphelins de toutes ces consolations… Chacun s’est ainsi retrouvé livré à lui-même, seul avec le désespoir de se sentir vivre. Un bateau semble fait pour naviguer ; mais son but véritable ce n’est pas de naviguer ; c’est d’arriver au port. Nous voilà tous en train de naviguer, sans la moindre idée du port auquel nous devrions arriver…. (Pessoa, Le livre de l’intranquillité, Christian Bourgois, 1999, p. 308 – 309).
Pessoa, c’est notre contemporain ! On se reconnaît en ce qu’il dit, et c’est une croix pour notre foi de devoir compter avec le doute.
Ainsi prend fin cette chronique. Mais lectrice, lecteur, il ne faudra pas rater la chronique suivante sur la foi, sinon on n’y comprend plus rien ! On ne peut pas dire : « Je crois au doute », sauf l’immense humoriste Raymond Devos ! Le doute ne peut exister que sur « fond » de foi (pas seulement religieuse, mais beaucoup plus largement, vous verrez et serez étonnés). Vite, la suite ! (Votre chroniqueur s’enflamme, calmez-le.
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Les « femmes », avec Julia Kristeva
Le 8 mars, c’était « la journée internationale des droits des femmes » : une dispute s’imposait ! Ce qu’on appelle « le féminisme » est plus que jamais d’actualité : l’affaire des viols de Mazan qui a donné lieu à un procès qui fait date, et qui a soumis au jugement, des comportements masculins inouïs ; de même, dans la vie ordinaire des femmes, que de malveillances et agressions masculines en tout genre. Sans parler des féminicides. Etc.
La question n’est pas nouvelle – le féminisme a une longue histoire de luttes, d’avancées, de reculs -, mais aujourd’hui, le combat pour que ça change, change d’échelle, avec l’incroyable puissance des médias et des réseaux sociaux qui donnent à ces mouvements, une publicité décuplée : que l’on pense à l’efficacité incroyable de la plateforme # Me too, qui permet à des femmes de dire : « moi aussi… » et de dénoncer des comportements masculins immoraux qui leur furent infligés à elles aussi.
Mais le combat des droits des femmes ne doit pas envahir et occuper tout le champ de la pensée – même s’ils sont essentiels. D’autres approches de la question des femmes (et des hommes) sont aussi nécessaires au débat. Julia Kristeva, philosophe et psychanalyste de renom, a écrit sur la condition des femmes. Et elle continue d’enrichir la conversation sociale sur ce sujet – récemment un magnifique article de la revue jésuite, Les Etudes, mars 2025).
1 - La condition des femmes
Pour elle, la femme ne se « réduit » pas à sa condition, même si ces conditions d’existence sont importantes et nécessitent un combat sans relâche pour les faire évoluer. Elle pense qu’il ne faut pas tout attendre des transformations de la « condition féminine » (condition sexuelle, sociale, économique), car elles ne répondent pas à elles seules, à la quête de singularité de chaque femme.
Ce qui est particulièrement intéressant, c’est qu’elle distingue avec soin 1) « la condition féminine », c’est-à-dire leur situation commune dans la société (celle que nous venons de décrire bien rapidement) ; 2) la singularité de chaque femme, sa libre et personnelle réalisation de soi dans le monde commun, y compris le monde commun des femmes (p. 44).
Pour cela, elle donne l’exemple de femmes « qui n’ont pas attendu que la « condition féminine » soit mûre pour réaliser leur liberté. « Le féminisme m’est apparu comme le dernier des mouvements d’émancipation hérités de la Révolution française, qui voulait libérer tous les bourgeois, tous les prolétaires, tout le tiers-monde, et maintenant toutes les femmes. Mais tous les mouvements collectivistes de libération ont sombré dans le totalitarisme, parce qu’ils ont oublié que la liberté est une chance au singulier » (p. 45).
Donc, il n’y a pas que la « condition » de vie des femmes, il y a autre chose, c’est ce qu’elles sont, leur être singulier, tout comme la vie des hommes et leur être singulier à eux aussi. Pas seulement leurs « conditions de vie », mais leur vie elle-même : ce que les femmes font de leur vie, dans la liberté de leur être. Elle distingue la « condition de vie » des femmes, et « la vie des femmes » dans ces conditions. Et là, Julia Kristeva excelle à magnifier cette prodigieuse liberté d’action, de pensée, de sentiments des femmes dans la société.
2 – La sexualité des femmes
A l’origine de la « question » des femmes (et celle des hommes), il y a la sexualité (on s’en serait douté !). Julia Kristeva nous aide à voir comment la différence des sexes qui « conditionne » la vie des femmes et des hommes, et qui n’est pas de l’ordre de la liberté et de la créativité, est source de cette étonnante « vie » pleine de créativité et de liberté.
Elle éclaire admirablement cette question, en reprenant un slogan qui a eu une incroyable influence jusqu’ à aujourd’hui, et qui est de la philosophe Simone de Beauvoir, compagne de Jean-Paul Sartre. Dans son fameux livre paru en 1949, Le deuxième sexe, est le célèbre slogan (ou mot d’ordre) : « On ne naît pas femme, on le devient ».
Julia Kristeva reprend cette formule, en la transformant : « On naît femme, mais je le deviens ». Les deux affirmations, sans exclure l’une ou l’autre. Cette formule unit ensemble 1) La dimension biologique (on naît femme), 2) et la dimension culturelle consciente, inconsciente, psychique… (« Je le deviens »). La dimension biologique des sexes est commune (on), et la dimension culturelle est personnelle et singulière (je). Dans une chronique antérieure, j’avais proposé la formule plus simple mais moins complète, sous forme positive : « on naît femme, et on le devient ». Le « et » est essentiel, évidemment !
Elle se démarque de la pensée unique qui considère que tout ce qu’est l’humain, se construit, est produit par l’homme, objet de choix. On le voit à propos du débat actuel sur le « genre », mais aussi sur la procréation…). Et donc, selon Simone de Beauvoir, la femme aurait la capacité de devenir femme, sans la naissance comme femme, sans les conditionnements de la biologie : ce serait offensant.
3 – L’identité des femmes
Julia Kristeva poursuit sa réflexion sur le sujet de l’ « identité » féminine. Cette identité, c’est, selon elle, sa capacité d’innovation, de changement, de créativité, de « natalité » à elle-même (thème cher à Hannah Arendt). Une identité en cours, et non statique qui serait figée dans le seul biologique ou le seul culturel ou le seul politique. Elle parle du « féminin transformatif » :
« Mon expérience clinique m’a permis de comprendre « l’identité » féminine comme un processus ouvert, changeant, inachevé, qui se compose de multiples étapes et facettes. Cette « identité » féminine se construit comme un voyage complexe tout au long de la vie… D’où sa capacité de traverser le féminin réprimé, maltraité, en proie à la violence et au harcèlement sexuels ou encore instrumentalisé par la religiosité intégriste. Quand il est lucide et assumé dans sa complexité, le féminin transformatif surprend par sa maturité intense, multiforme, en formation continue » (p. 47).
Il n’y a pas une « essence » féminine qui serait immuable (Julia Kristeva n’est pas « essentialiste ») ; il n’y a pas davantage un « éternel féminin », fantasme des hommes. Il y a capacité de créativité dans le jeu social, le jeu sexuel… et précisément, le jeu avec les hommes. Voilà son « identité ».
4 - L’hétérosexualité
Elle dit que « Le couple hétérosexuel continue de fasciner les imaginaires… (p.49)Il s’agit d’une passion qui défie toutes les autres et s’assume dans l’espace social.
L’hétérosexualité « ne réside pas dans la seule différence anatomique entre le mâle et la femelle. L’hétérosexualité ne peut pas non plus être invoquée comme le plus sûr moyen de transmettre la vie ou de garantir la mémoire des générations. Elle révèle l’extrême intensité de l’érotisme et recèle de ce fait, une insoutenable fragilité du couple hétérosexuel : fusion et confusion de l’homme et de la femme, perte exorbitante d’énergies et d’identités, affinité de la vie avec la mort… » (p. 49).
Julia Kristeva s’étonne de l’extrême érotisation de grandes femmes mystiques (Thérèse d’Avila… ). Elles vivent dans l’univers du Cantique des cantiques ! La puissance de l’eros qui jaillit entre deux êtres sexués, reste le « commun » imaginaire de la vie des hommes et des femmes… des religieuses dans leurs couvents ( !). Le sérieux pape Benoît XVI, dans une célèbre encyclique sur l’amour, disait même, que l’imaginaire premier qui est présent en toile de fond, dans l’acte d’amour de Dieu pour nous, ou notre amour pour Dieu (agapè ou charité), c’était l’eros ! C’est-à-dire, l’amour que s’échangent l’homme et la femme amoureux. Roméo et Juliette ! (encore !). Voilà l’imaginaire premier.
Contrairement aux apparences, Julia Kristeva, en tenant de tels propos, n’est pas une conservatrice au service d’une idéologie ou d’une religion, qui pourrait paraître conservatrice. Elle s’appuie sur son expérience clinique et sur l’extraordinaire floraison d’œuvres de culture (cinéma, peinture, sculptures…), de littérature, de philosophie, de religion, qu’elle connaît parfaitement. Elle s’appuie sur le réel et non sur quelque idéologie féministe. Ce que la réalité offre à nos yeux, c’est : il y a des gens qui s’aiment – qui s’aiment de l’eros fantastique entre une femme et un homme, érigé en symbole !
Continuons nos « combats de pensée », lectrice, lecteur. Passionnant quoique difficile, non ? A utiliser comme base de réflexion dans vos groupes d’appartenance : vous verrez : ça va faire causer !
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Dans la confusion
Dans la confusion, que faire ? Nous vivons une époque difficile. Un ami lecteur se plaint de la confusion – c’est son mot – qui règne dans notre monde actuel. C’est troublant et angoissant, en effet, de voir nos repères habituels se perdre, dans ce tournis d’évolutions rapides en tout genre, et surtout devant le spectacle de gens qui prennent leur parti du vrai ou du faux (fake news) ; du permis ou du défendu, du droit ou de la liberté sans règle (libertarisme) ; du beau ou du laid (à chacun ses goûts, c’est bien connu).
On se met à douter de nos capacités réelles d’avoir un jugement droit, et un engagement ferme. La confusion, le doute, sont bien là.
Deux articles courageux et clairvoyants du journal La Croix ((lundi 24 février) vont pouvoir nous aider à penser ce que nous vivons en ce moment précis de notre histoire et de l’histoire du monde.
1 –
Dans son éditorial, Arnaud Alibert, dit que l’ordre mondial de l’après-guerre est à terre… « On a peut-être trop usé du mot de guerre pour ce qui n’en était pas. Mais aujourd’hui, la vérité des faits exige la vérité des mots. La guerre n’est pas une image ». Et il termine ainsi : « Dans ce chaos, un terme a retrouvé toute sa noblesse : la liberté est probablement la seule entité qui ait fait profit de ce drame. Les Ukrainiens nous en rappellent le prix. Chérissons-la ».
Le combat de la guerre et de la liberté, voilà notre actualité la plus vive.
2 –
Dans ce même numéro de La Croix, Geneviève Jurgensen raconte ce fait ignoré de tout le monde, mais que, elle seule, chroniqueuse avertie, avait repéré. Le président de la conférence de Munich sur la sécurité (Ukraine, Palestine/Israël, Etats Unis/Europe, etc...) tenue récemment, clôt son discours, le dernier de son mandat puisqu’il arrive à son terme, en disant « Ça devient difficile » et sa gorge se noue : les larmes de ce haut fonctionnaire aguerri ont été la conclusion de son discours.
La chroniqueuse rapproche ces larmes de désarroi, de celles, heureuses, de Laurent Fabius, qui, on s’en souvient, au terme de la conférence de clôture de la COP21 qui avait abouti à un accord inespéré sur la limitation du réchauffement climatique, parvint difficilement à achever son discours. « Etranglé par l’émotion il parvint difficilement au bout de sa phrase et continua de ravaler ses larmes tandis que l’auditoire applaudissait dans la joie ».
3 –
On pourra reprocher à ces deux journalistes, de dresser un sombre tableau, à la manière des antimodernes, regrettant un passé qui paraissait plus simple, plus heureux ! On va seriner à nos oreilles : regardez ce qui va bien ! La belle affaire !
Car en rester là – dans ce contrebalancement consenti de ces deux visions du monde -, c’est prendre bien à la légère la souffrance de ceux que cette confusion fait souffrir (ou tue aussi), et bien sûr les acteurs engagés dans ces malheurs et ces drames. Les larmes de joie, les larmes de tristesse.
4 –
Deux femmes philosophes contemporaines et non des moindres ont dit cela à leur manière.
Hannah Arendt qui a « vécu » les sombres heures de la guerre, du nazisme, du totalitarisme, de l’exil… ne se départit pas d’un indéfectible « amor mundi », d’un amour du monde. Dans son œuvre elle a essayé de « penser ce qui nous arrive » (beau titre d’un magnifique essai de Bérénice Levet sur Hannah Arendt, facile à lire, très suggestif). Dans la confusion et le trouble et le doute, il faut « penser ce qui nous arrive » : le penser vraiment. Voilà ce qu’elle préconise pour sortir de la confusion où on ne sait pas s’il vaut la peine de s’engager ou de vivre tout simplement.
Quant à la philosophe Simone Weil, juive elle aussi, aux prises avec ce même monde de la guerre, d’Auschwitz, de la résistance…et qui a donc connu les malheurs du temps, a cette phrase dans un de ses Carnets : « Et pourtant le monde est beau ! ». Le « et pourtant » en dit long sur la réalité des malheurs et des malheureux. « Et pourtant le monde est beau ». Un parti pris de joie au sein de la marche chaotique du monde, ce monde qu’on continue d’aimer coûte que coûte, et de servir.
5 –
Une réflexion sera à poursuivre sur le doute en tant que tel. La philosophie (de même la théologie) développe deux thèmes au sujet du doute :
1) Le doute – celui qui cherche ou qui s’inquiète -, est positif, il n’y a pas à le redouter, même s’il est inconfortable, anxiogène parfois.
2) Mais il ne peut être premier, ce qui l’est, c’est la foi (humaine, religieuse). Le doute ne peut venir qu’après la foi (dans sa précédence ontologique : langage compliqué, excuses !), même si, dans le concret de l’existence, doute et foi sont entremêlés…
Comme le sont les larmes de joie et les larmes de tristesse.
*****
« Comment pouvez-vous identifier un doute avec certitude ?
– A son ombre, l’ombre d’un doute » (Raymond Devos).
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IA : Qui es-tu ?
S’il est un sujet d’actualité et de conversation au zinc du café du commerce (à côté du foot), c’est bien celui-là : l’intelligence artificielle. Un congrès international vient de se tenir.
Elle va transformer de fond en comble la vie des hommes. « Grâce à sa puissance de calcul, l’IA s’avère bien plus performante que les humains dans toutes les tâches automatisables : de nombreux domaines sont concernés : pas seulement l’information ou la traduction, mais aussi la santé, la surveillance et la défense. L’IA est ainsi en train de devenir un enjeu politique, géopolitique et militaire majeur » (Nathalie Sarthou-Lajus)
Cette chronique ne vise pas à dire : c’est bien – c’est mal ou ; je suis pour, je suis contre. Mais modestement à apporter l’éclairage d’une philosophe contemporaine de haut vol : Hannah Arendt (1906-1975). La vie et la pensée de cette intellectuelle allemande, juive, exilée d’abord en France puis aux États Unis, méritera d’être racontée dans une prochaine dispute.
Voici quelques passages lumineux de la préface de son livre : La condition de l’homme moderne, datant de 1958. Tout ce qui se passe en ce moment, dont l’arrivée tonitruante de l’IA, est déjà là, déjà envisagé, déjà réfléchi. Quelle performance !
1 –
L’arrivée du sputnik !
Elle commence par réfléchir sur l’évènement du spoutnik envoyé dans l’espace en 1957, et la révolution qu’il a engendré dans l’évolution des idées.
« En 1957, un objet terrestre, fait de main d’homme, fut lancé dans l’univers ; pendant des semaines, il gravita autour de la Terre, conformément aux lois qui règlent le cours des corps célestes, le Soleil, la Lune, et les étoiles. Certes, le satellite artificiel n’était pas un astre, il n’allait pas tourner sur son orbite pendant ces durées astronomiques… Cependant, il put demeurer quelque temps dans le ciel, il eut sa place et son chemin au voisinage des corps célestes comme s’ils l’avaient admis, à l’essai, dans leur sublime compagnie. (Condition de l’homme moderne, Agora, 2013, p. 33).
2 –
Comment fut-il accueilli ?
Voici l’histoire de la « réception » par le public, de cette nouvelle invention humaine. Ce qu’elle en dit est très étonnant : ce ne fut pas uniquement un triomphe !
« Cet événement que rien, pas même la fission de l’atome, ne saurait éclipser, eût été accueilli avec une joie sans mélange, s’il ne s’était accompagné de circonstances militaires et politiques gênantes. Mais, chose curieuse, cette joie ne fut pas triomphale ; ni orgueil, ni admiration pour la puissance de l’homme et sa formidable maîtrise n’emplirent le cœur des mortels qui, soudain, en regardant les cieux, pouvaient y contempler un objet de leur fabrication »
N’est-ce pas les mêmes sentiments qui nous habitent devant l’invention nouvelle de l’IA : ni orgueil, ni admiration. Mais il y a plus :
3 –
La question de la technique
« La réaction immédiate, telle qu’elle s’exprima sur–le-champ, ce fut le soulagement de voir accompli le premier « pas vers l’évasion des hommes hors de la prison terrestre » (p. 34). « L’humanité ne sera pas toujours rivée à la Terre » (un savant russe, cité par H.A). Et pourtant :
Or Hannah Arendt affirme que « la terre est la quintessence même de la condition humaine… L’artifice humain (artifice : ce qui relève de l’art de l’homme, distingué de ce qui lui est naturel) sépare l’existence humaine de tout milieu purement animal, mais la vie elle-même est en dehors de ce monde artificiel, et par la vie, l’homme demeure lié à tous les autres organismes vivants » (p. 34), et à la terre.
« Cet homme futur, que les savants produiront, nous disent-ils, en un siècle pas davantage, paraît en proie à la révolte contre l’existence humaine (telle qu’elle est donnée, cadeau venu de nulle part (laïquement parlant) et qu’il veut pour ainsi dire échanger contre un ouvrage de ses mains. Il n’y a pas de raison de douter que nous soyons capables de faire cet échange, de même qu’il n’y a pas de raison de douter que nous soyons capables à présent de détruire toute vie organique sur terre ».
Alors que faire ? Se laisser embarquer par le courant de la science et de la technique sa compagne ? Le seul recours, selon H.A., c’est la pensée.
Cette « fabrication » de l’homme et de l’humanité, par l’homme lui-même, c’est la question de la technique, dans sa forme moderne. Qu’est-ce que la technique ? Question reprise abondamment par d’autres penseurs : Heidegger surtout et encore Ivan Illich, Jacques Ellul..
4 –
« Penser ce que nous faisons »
Mais en serons-nous toujours capables ? Il se peut, dit-elle, « que nous ne soyons plus capables de comprendre, c’est-à-dire de penser et d’exprimer, les choses que nous sommes cependant capables de faire ». Elle dit que si tel était le cas, « nous aurions vraiment besoin de machines pour penser et pour parler à notre place »
On y est en ce moment : avec l’IA, des machines pensent et parlent à notre place.
Elle conclut sa préface en indiquant l’objectif dans son livre : « Ce que je propose dans les pages qui suivent c’est de reconsidérer la condition humaine du point de vue de nos expériences et de nos craintes les plus récentes ». Car elle pense que « l’irréflexion lui paraît une des principales caractéristiques de notre temps. Ce que je propose est donc très simple : rien de plus que de penser ce que nous faisons » (p. 38).
Ce qui nous vaudra, dans ce petit livre, une réflexion magistrale sur l’action des hommes. Elle va distinguer les divers types d’activités : le travail, l’œuvre, l’action (il s’agit pour elle de l’activité politique proprement dite). Et elle va montrer que notre époque moderne s’est laissé envahir par une de ces trois formes : le travail, ce que produit l’homme. C’est le règne de l’ « homo faber », celui qui fabrique. Or il y a aussi l’homme qui contemple, l’homme artiste, l’homme politique voué au service des autres hommes, et bien d’autres formes encore. Future chronique !!!
5 –
Après la 100e et son champagne (chronique précédente), nous repartons que de plus belle à la conquête du monde, par de nouvelles disputes et de nouveaux auteurs.
N.B. Au fait, pourquoi ne pas mettre le nez dans un roman célèbre sur ce thème : Mary Shelley, « Frankenstein », en livre de poche. C’est l’angoissante situation d’un savant qui invente une machine pour son usage, mais qui va l’anéantir. On a un peu peur !
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Champagne !
Eh oui ! Mine de rien, nous en sommes à la 100e chronique que nous avons appelée dès le berceau : « Ça se dispute ! »
Bravo pour votre fidélité… et votre charité !
Champagne, bulles !
1 –
Le principe d’une chronique se veut quelque chose de divers, comme la vie où tout arrive et son contraire ; de libre, sans programme, sans contrainte sinon celle de nos conversations humaines et de l’actualité ; légère, comme un jeu : le jeu de penser droit, d’essayer du moins ; gratuite car sans utilité sociale directe (indirecte, votre chroniqueur en est convaincu !)
Par contre, la forme de ces chroniques s’impose des contraintes strictes ! 1) Parler de philosophie à partir des philosophes eux-mêmes, les faisant connaître, les citant dans la mesure du possible (Diable, qu’ils ont difficiles à lire). 2) Le faire dans l’optique de la « disputatio » du Moyen Age qui dans les universités médiévales, mettait en discussion tel ou tel sujet, voyant le pour, voyant le contre, et devant décider du vrai, sans que la vérité tombe du ciel prête à penser, 3) Le faire à plusieurs, Car le devoir de vérité ne peut pas être accompli seul, dans l’orgueil du « moi », ou déchéance.
La seule condition d’une chronique : il faut aimer réfléchir, c’est tout simple !
2 –
Avec un sincère merci aux « colporteurs » de ces chroniques : l’équipe de Reflets d’Eglise, la newsletter de la Paroisse st-Pierre et st Paul… et pour l’audio, l’équipe RCF-Poitou (la chronique paraît le mercredi à 12h10, au moment de l’apéritif et dure 4 minutes trente, et enregistré grâce à Eric, merci Eric.
3 –
A l’occasion de la 100eme, offrons-nous un poème de Louis Aragon, inspiré par la mort du poète espagnol Fréderico Garcia Lorca, engagé dans la résistance au franquisme, et fusillé par les milices, le 19 août 1936.
Dans ce poème, sont tissés ensemble les malheurs du monde et le fol espoir. Rien n’a changé depuis Garcia Lorca : les malheurs sont là, mais rien ne dit qu’« Un jour pourtant un jour viendra couleur d’orange… un jour d’épaule nue… » !
Tout ce que l’homme fut de grand et de sublime
Sa protestation ses chants et ses héros
Au-dessus de ce corps et contre ses bourreaux
A Grenade aujourd’hui surgit devant le crime
Et cette bouche absente et Lorca qui s’est tu
Emplissant tout à coup l’univers de silence
Contre les violents tourne la violence
Dieu le fracas que fait un poète qu’on tue
Un jour pourtant un jour viendra couleur d’orange
Un jour de palme un jour de feuillages au front
Un jour d’épaule nue où les gens s’aimeront
Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche
Ah je désespérais de mes frères sauvages
Je voyais je voyais l’avenir à genoux
La Bête triomphante et la pierre sur nous
Et le feu des soldats porté sur nos rivages
Quoi toujours ce serait par atroce marché
Un partage incessant que se font de la terre
Entre eux ces assassins que craignent les panthères
Et dont tremble un poignard quand leur main l’a touché
Un jour pourtant un jour viendra couleur d’orange
Un jour de palme un jour de feuillages au front
Un jour d’épaule nue où les gens s’aimeront
Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche
Quoi toujours ce serait la guerre la querelle
Des manières de rois et des fronts prosternés
Et l’enfant de la femme inutilement né
Les blés déchiquetés toujours des sauterelles
Quoi les bagnes toujours et la chair sous la roue
Le massacre toujours justifié d’idoles
Aux cadavres jeté ce manteau de paroles
Le bâillon pour la bouche et pour la main le clou
Un jour pourtant un jour viendra couleur d’orange
Un jour de palme un jour de feuillages au front
Un jour d’épaule nue où les gens s’aimeront
Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche
Foi du chroniqueur : continuons de chroniquer ensemble des chroniques toujours nouvelles.
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Bons vœux de paix perpétuelle !
Bonne année et bons vœux de paix aux fidèles de la chronique célèbre Çà se dispute : C’est le moment béni où on voudrait que la paix couvre la terre et habite tous les cœurs.
Les philosophes se sont là aussi emparés du sujet – la paix -, et franchement, le détour par leurs concepts en vaut la peine. Le philosophe allemand de Konigsberg, Emmanuel Kant (1724-1804), grand nom de la philosophie moderne, est de ceux-là.
1 –
Son concept est celui de « paix perpétuelle » ! D’emblée, on peut sourire ! Nous pensons en effet plutôt que c’est l’inverse qui a lieu : les guerres, les guerres, et puis les guerres et la violence, toujours. Et pourtant on ne peut pas soupçonner une seconde qu’Emmanuel Kant soit un rêveur, sa pensée est pleine de rigueur et parfois rasoir.
L’idée de « paix perpétuelle » pourrait faire penser à une utopie, une utopie qui veut qu’une activité humaine soit totalement réalisée dans le futur sur notre terre, alors que nous savons pertinemment que c’est pensable peut-être, mais irréalisable, ou hors histoire.
2 –
Le concept de « paix perpétuelle » est plutôt un projet de paix, projet que l’on n’abandonne pas quand une paix arrive ou une fin d’une guerre, en attendant les suivantes, avec résignation ou désillusion… Lorsque tel traité de paix est conclu, on pourrait penser qu’on puisse abandonner son projet de paix puisque celle-ci est là. Non, dit Kant, nous avons perpétuellement à penser à cet objectif de la paix, ne pas lâcher le projet de paix perpétuelle.
Contrairement à l’utopie, ce qui est faisable dans le temps, c’est de garder comme principe opérationnel (raison pratique dit Kant), ce projet, cette « idée fixe » : la paix.
C’est comme si parler d’un avenir de « paix perpétuelle » suscitait de l’action en faveur de la paix, quoiqu’il en soit (de son résultat). C’est Kant qui le dit :
« La question n’est pas de savoir si la paix perpétuelle est quelque chose de réel ou de chimérique… mais nous devons agir comme si la chose existait, qui peut-être n’existe pas, avoir pour projet sa fondation et la constitution qui nous semble la plus appropriée pour cela » (cité par Corine Pelluchon, L’espérance ou la traversée de l’impossible, Rivages, 2023, p. 53).
Kant parle, à un moment de sa démonstration d’articles préliminaires : voici le premier article : « Aucun traité de paix ne doit valoir comme tel, si on l’a conclu en se réservant tacitement matière à guerre future ». Si tel est le cas, nous ne sommes pas dans le registre de la paix perpétuelle. Il ne s’agirait que d’un armistice, ou d’une trêve. La paix n’est pas la trêve ou une interruption des hostilités. C’est plus que cela, même si bien sûr, il faut signer des trêves, des armistices.
Kant n’ignore pas l’existence des guerres présentes et à venir. « Mais il enjoint de partir de cet idéal qui correspond à un impératif éthique afin de se demander comment créer les conditions pour instaurer une paix perpétuelle » (Pelluchon, p. 53). Il s’agit de montrer que la paix est déjà là si nous y pensons, si nous en avons fait notre principe (rationnel) d’action : je veux la paix, je dois l’établir, je l’espère.
3 –
Dans un passage célèbre de son œuvre, Emmanuel Kant demande que ‘l’homme, s’il veut vraiment être un homme digne de ce nom, doit se poser trois questions. « Que puis-je savoir ? » La seconde : « Que dois-je faire ? » La troisième : « Que m’est-il permis d’espérer ? » Trois belles questions pour nous aussi. Les facétieux ajoutent une quatrième question à la manière kantienne : « Qu’est-ce qu’on mange ce soir ? !!!
Eh bien justement le troisième questionnement qui porte sur l’espérance s’applique à la « paix perpétuelle » ! Corine Pelluchon, dans son beau petit livre L’espérance, ou la traversée de l’impossible », fait le lien entre ce concept de paix perpétuelle et l’espérance. L’espérance porte le monde, nous avons l’idée de paix en nous, et elle ne demande qu’à être mise en œuvre par des personnes généreuses. Or l’espérance n’est pas qu’un idéal, c’est une attitude bien réelle, bien raisonnée (raison pratique, dit Kant) qui, si nous l’avons, nous permet de tenir.
4 –
Bien sûr Kant dans son ouvrage traite aussi de la manière dont cette paix peut être établie. C’est sur des bases juridiques. Nous sommes alors en politique. Pour résumer, - mais ces choses sont connues, il faut comme cadre juridique : 1) un État qui possède une constitution « républicaine » fondée sur le contrat social ; 2) des traités qui créent une confédération d’États autonomes ; 3) la reconnaissance mutuelle des « droits universels de l’homme », (d’après DCr Th p. 840).
« L’état de paix est donc une situation juridique ou les préceptes de la raison pratique assurent l’autonomie de la personne ou de l’Etat de manière à chaque fois individuelle et universelle » (p. 840).
5 –
Mais l’institution de ce cadre juridique ne donne pas à lui seul, la paix : « Kant démantèle toute prétention du droit à établir par lui seul, un ordre international. « Il est donc vrai de dire que la paix doit être instituée par le droit mais il faut aussi reconnaître qu’il est impossible de faire passer cet impératif dans les faits par des moyens seulement juridiques » (Véronique Le Ru, Vers la paix perpétuelle, internet à : Paix perpétuelle).
Certains dénoncent le « droit-de-l’hommisme » qui est la pensée à la mode de notre époque moderne, qui croit que l’établissement des droits humains suffit à vivre conformément au droit. Non, il y a le droit et ce qui veut le droit en nous, et dans la société : ce qui veut le droit, c’est la conscience morale, l’impératif d’agir droitement, le courage de l’action… Avant le droit, il y a l’engagement de personnes en faveur du droit. Avant les traités de paix… il y a l’ancrage dans la paix perpétuelle.
6 –
Voilà ce que le philosophe Kant a défendu. Si nous sommes convaincus de la justesse de ses analyses, souhaitons-nous de bons vœux de « paix perpétuelle » ! Vraiment Heureuse année à chacune et chacun.
N.B.
Oh là les amis l Notre prochaine chronique sera la 100ème ! Tout de même ! Un petit événement, non ? Préparez le champagne, les bulles !
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Une femme « en de sombres temps » : Simone Weil (3)
A la découverte de Simone Weil : dernier volet. La chronique 96 nous a fait connaître les débuts de sa vie et de ses premiers engagements. Dans la chronique 97, sa recherche religieuse fascinante. Et aujourd’hui, les dernières années. Puis nous montrons la cohérence de cette vie fulgurante.
5 - Les dernières années : l’Exode
1 – Marseille, New-York, Londres
En 40, elle est exclue de l’enseignement par le régime de Vichy, et se réfugie à Marseille avec ses parents. Repli à Marseille devant l’invasion allemande en septembre 1940. Elle commence à écrire les Cahiers (d’où Gustave Thibon extraira des passages dans La Pesanteur et la grâce. Elle assiste à une réunion de la JOC et elle fait un article où elle dit : « Parmi eux, le christianisme a son véritable accent, lui qui donnait aux esclaves la liberté surnaturelle » (Quarto, p. 81). Elle s’entretient avec le P. Perrin sur les problèmes religieux et sur ce qui la maintient hors de l’Eglise (Quarto, p. 82). Rédaction d’articles qui deviendront Attente de Dieu, un des livres qui l’ont fait connaître.
Le 14 mai 1942, embarquement pour New York. Escale à Casablanca. A New-York, rencontre de Jacques Maritain, un philosophe et un chrétien marquant de l’époque. Elle exprime à Jacques Soustelle et à Robert Schuman sa volonté de rejoindre Londres et la France Libre. Mise en relation avec le Père Couturier, dominicain. Elle écrit des notes pour ses Cahiers, qui seront la substance de La connaissance surnaturelle.
Le 10 novembre 1942, elle quitte les Etats Unis et arrive à Liverpool avec l’intention de rejoindre la France Libre. A Londres, elle est affectée comme rédactrice au ministère de l’Intérieur de la France Libre. Elle essaie en vain de se faire envoyer en mission en France, mais on juge qu’elle serait « involontairement dangereuse pour les résistants » (Quarto, p. 89). Elle écrit L’Enracinement et les Ecrits de Londres.
2– La mort de Simone Weil
Le 15 avril 1943, « exténuée, souffrant de malnutrition, profondément désespérée, Simone Weil, atteinte de tuberculose, est retrouvée inconsciente chez elle. Hospitalisée. Elle démissionne de ses fonctions, en raison de désaccords profonds. Transfert au sanatorium d’Ashford (comté de Kent).
Le 25 août 1943, elle meurt à 34 ans d’une défaillance cardiaque provoquée par son état général. Elle est enterrée au New Cemetrery d’Ashford dans la partie réservée aux catholiques.
En 1947, Gustave Thibon auquel Weil avait confié ses Cahiers de Marseille, publie des extraits sous le titre : La pesanteur et la grâce, lequel va devenir un best-seller mondial.
6 - L’unité et la cohérence d’une vie : philosophie, politique, mystique
1 - Une philosophe ? Mais de quelle école ? Aucune ou plusieurs.
Simone Weil est au départ une philosophe, et elle le restera toute sa vie, même si des périodes furent consacrées à d’autres tâches. Cette agrégée de philosophie est très redevable à un de ses maîtres, Alain, qu’elle eut au Lycée Henri IV. Elle se réclame clairement de Descartes et de Kant. Sans doute peut-on dire que ce qui donne toute sa puissance et son attrait à cette philosophie, c’est son inspiration tirée des sources grecques, aussi bien philosophiques (Pythagore, Platon, les Stoïciens) que littéraires (Homère, Eschyle). Elle enseigna cette discipline dans divers lycées, jusqu’au moment où les circonstances firent qu’elle quitta l’enseignement.
Ce qui fait la richesse de cette philosophie, c’est la diversité de ses sources et de ses liens : avec la théologie, avec l’Evangile, les livres orientaux, la littérature d’oc, le folklore, les contes. Mais aussi avec les sciences en particulier les mathématiques. Ce décloisonnement de la philosophie n’est pas habituel, ou plutôt, il a cessé de l’être : fut un temps avec lequel elle renoue, où philosophie et théologie étaient à peine distinguées. L’avantage est un enrichissement mutuel : une philosophie moins étroite, et une théologie avec plus de corps.
Elle a une manière bien personnelle de conduire la réflexion philosophique, qui ne manque pas de séduire : Il s’agit moins de recherche théorique que d’une recherche de la sagesse pratique. « La philosophie – recherche de la sagesse – est une vertu. C’est un travail sur soi. Une transformation de l’être. (Tourner toute l’âme)… Une philosophie, c’est une certaine manière de concevoir qui implique une certaine manière de sentir et une certaine manière d’agir… et cela à tous les instants, dans toutes les circonstances de la vie, les plus vulgaires comme les plus dramatiques… » (OC VI* p. 174 ; 176).
2 – Une militante politique déterminée et engagée dans son siècle, mais sans illusions.
Simone Weil fut une militante intrépide, mais de multiples causes, et conformément à de multiples choix, tous commandés par la liberté de pensée et d’action. Commandés aussi par le souci de la vie réelle qu’il s’agit de servir, et qui exige de se dégager des rigidités idéologiques.
« … elle admet qu’il faille être à la fois révolutionnaire, réformiste et conservateur. Pour l’avoir souvent éprouvé, je suis arrivé à l’idée que cette dialectique de la pensée politique est la condition nécessaire de la liberté » (Julliard, p. 12). « Syndicaliste, elle met en garde contre le collectif ; révolutionnaire, elle prêche la paix sociale ; pacifiste, elle s’engage le fusil à la main aux côté des républicains espagnols ; munichoise, elle appelle après l’annexion de la Tchécoslovaquie à la résistance armée contre Hitler ; libertaire, elle affirme dans l’Enracinement que « l’ordre est le premier besoin de l’âme » ; juive, elle vomit le Dieu de colère et de vengeance de l’Ancien Testament… ; chrétienne à tendances catholiques, elle ne cesse de dénoncer la trahison de l’Eglise sous l’emprise de Rome » (Julliard, p. 14).
3 – Une mystique, mais sans Église ni appartenance
Au cœur de cette vie toujours engagée, toujours en recherche, toujours reprise en pensée, figure son lien avec le Christ. Elle s’en est ouverte au P. Perrin dans ce qu’on a appelé son « Autobiographie spirituelle » Lettre au P. Perrin, 14 mai 1942, envoyée de Marseille. Elle raconte sa découverte du christianisme à partir de trois contacts déterminants : au Portugal, elle réalise ce que peut être le malheur des gens, et elle comprend que le christianisme « est par excellence, la religion des esclaves » (Œuvres, p. 771) ; à Assise elle prend conscience de la grandeur de Dieu, qui l’amène pour la première fois de sa vie, à se mettre à genoux ; à Solesmes, c’est la beauté des pratiques religieuses et le sentiment profond de la Passion qui la bouleverse.
Une mystique vivant du Christ, qu’on qualifierait bien rapidement et bien irrespectueusement de « chrétienne ». Il importe de respecter la singularité de cette foi au Christ. Ne s’agit-il pas d’une juive, éblouie par le Christ, refusant le baptême. « Je reste au côté de toutes les choses qui ne peuvent pas entrer dans l’Eglise, ce réceptacle universel » (Œuvres, p.776). Elle se situe « à l’intersection du christianisme et de tout ce qui n’est pas lui » (p. 776). Pour cette raison, comme le disait Camus, il faut s’interdire toute annexion de « ce témoignage bouleversant ». Mieux vaut dire qu’elle est « christique », selon la fine analyse de Florence de Lussy (Simone Weil, QSJ, p. 75).
De même, s’il fallait parler de sainteté à propos de cette vie de feu, le mieux serait d’en rester à ce qu’elle dit elle-même au sujet de la sainteté : « Aujourd’hui ce n’est encore rien que d’être un saint, il faut la sainteté que le moment présent exige, une sainteté nouvelle, elle aussi sans précédent… « Un type nouveau de sainteté, c’est un jaillissement, une invention… » (Œuvres, p. 787).
**************
Nous arrivons à la fin de nos trois chroniques de présentation d’une philosophe de notre temps. Témoignage d’une femme contemporaine qui s’est posé les grandes questions humaines (Dieu, les autres, le monde, soi) avec intelligence et engagement de toute sa personne. Un guide pour notre temps, la preuve en est qu’elle est souvent citée, souvent lue, et quelqu’un d’attachant. Qu’elle vous accompagne à ce Noël et en ce début d’année. Bons vœux à chacune et chacun, vous lectrices et lecteurs de la célèbre chronique : Ça se dispute. Attention, nous en sommes à la dispute 98 (ou 97 !), et la dispute n° 100 approche ! Préparez le champagne.
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Dispute 96
Une femme en de « sombres temps » : Simone Weil (2)
La vie toujours singulière des grands philosophes gagne à être connue, car leurs œuvres leur sont redevables. C’est le cas de Simone Weil, grande figure d’intellectuelle, engagée ô combien dans son siècle (1909-1943) aux temps du fascisme, du nazisme, du soviétisme, de la décolonisation etc. Elle a marqué cette époque et peut-être son siècle entier.
La chronique 95 nous a fait connaître les débuts de sa vie et de ses premiers engagements. Nous en arrivons au récit de sa recherche religieuse, très originale, très riche, très diversifiée.
4 – Recherche religieuse (36-38)
Cette intellectuelle juive est fascinée par le catholicisme qu’elle rencontre dans trois expériences religieuses décisives. Elle vit comme une expérience de la descente du Christ en elle. Sentiment de la présence du Christ, « plus réelle que celle d’un être humain ». Expérience de la descente du Christ raconte dans son autobiographie spirituelle, confiée au P. Perrin. « Pourtant j’ai eu trois contacts avec le catholicisme qui ont vraiment compté » : il s’agit des expériences du village portugais, d’Assise et de Solesmes. Voici de larges extraits
1 – Le village portugais
« Après mon année d’usine, avant de reprendre l’enseignement, mes parents m’avaient emmenée au Portugal, et là je les ai quittés pour aller seule dans un petit village ? J’avais l’âme et le corps en quelque sorte en morceaux. Ce contact avec le malheur avait tué ma jeunesse… Etant en usine, confondue aux yeux de tous et à mes propres yeux avec la masse anonyme, le malheur des autres est entré dans ma chair et dans mon âme….
Etant dans cet état d’esprit, et dans un état physique misérable, je suis entrée dans ce petit village portugais, qui était hélas, très misérable aussi, seule le soir, sous la pleine lune, le jour même de la fête patronale. C’était au bord de la mer. Les femmes des pêcheurs faisaient le tour des barques en procession, portant des cierges, et chantaient des cantiques certainement très anciens, d’une tristesse déchirante. Rien ne peut en donner une idée. Je n’ai jamais entendu de si poignant, sinon le chant des haleurs de la Volga. Là j’ai eu soudain la certitude que le christianisme est par excellence la religion des esclaves, que des esclaves ne peuvent pas ne pas y adhérer, et moi parmi les autres.
2 – Assise
En 1937 j’ai passé à Assise deux jours merveilleux. Là, étant seule dans la petite chapelle romane du XIIe siècle de Santa Maria degli Angeli, incomparable merveille de pureté, où saint François a prié bien souvent, quelque chose de plus fort que moi m’a obligée, pour la première fois de ma vie, à me mettre à genoux.
3 – Solesmes
En 1938 j’ai passé dix jours à Solesmes, du dimanche des Rameaux au matin de Pâques, en suivant tous les offices. J’avais des maux de tête intenses ; chaque son me faisait mal comme un coup ; et un extrême effort d’attention me permettait de sortir hors de cette misérable chair, de la laisser souffrir seule, tassée dans son coin, et de trouver une joie pure et parfaite dans la beauté inouïe du chant et des paroles. Cette expérience m’a permis par analogie de mieux comprendre la possibilité d’aimer l’amour divin à travers le malheur. Il va de soi qu’au cours de ces offices la pensée de la Passion du Christ est entrée en moi une fois pour toutes.
Il y avait là un jeune anglais catholique qui m’a donné pour la première fois l’idée d’une vertu surnaturelle des sacrements, par l’éclat véritablement angélique dont il paraissait revêtu après avoir communié. Le hasard – car j’aime toujours mieux dire hasard que Providence - a fait de lui pour moi, vraiment un messager. Car il m’a fait connaître l’existence de ces poètes anglais du XIIe siècle qu’on nomme métaphysiques. Plus tard en les lisant, j’y ai découvert le poème dont je vous ai lu une traduction malheureusement bien insuffisante, celui qui est intitulé Amour (Voir ci-dessous) Je l’ai appris par cœur. Souvent, au moment culminant des crises violentes de maux de tête, je me suis exercée à le réciter en y appliquant toute mon attention et en adhérant de toute mon âme à la tendresse qu’il enferme. Je croyais le réciter seulement comme un beau poème, mais à mon insu cette récitation avait la vertu d’une prière. C’est au cours d’une de ces récitations que, comme je vous l’ai écrit, le Christ lui-même est descendu et m’a prise.
Dans mes raisonnements sur l’insolubilité du problème de Dieu, je n’avais pas prévu la possibilité de cela, d’un contact réel, de personne à personne, ici-bas entre un être humain et Dieu…
Pourtant je ne croyais pas pouvoir même me poser la question du baptême. Je sentais que je ne pouvais pas honnêtement abandonner mes sentiments concernant les religions non-chrétiennes et concernant Israël… et que je croyais que c’était un obstacle absolu… » (Autobiographie spirituelle, Quarto Simone Weil, p. 770-772).
4 – Un choix très personnel
Elle fera le choix de ne pas demander le baptême chrétien, à cause justement de ses liens avec le judaïsme, les religions non-chrétiennes et les non-chrétiens athées. Elle dira : « Je reste au côté de toutes ces choses qui ne peuvent pas entrer dans l’église, ce réceptacle universel »(Quarto, p. 776) . Son expérience mystique du Christ sans être chrétienne, on peut l’appeler une expérience « christique », de toute pureté, de toute beauté. Elle peut rejoindre les gens d’aujourd’hui qui affirment avoir une expérience religieuse, sans l’adhésion à un système religieux.
Pourquoi pas, même si cela trouble certains croyants. Cela suppose que, par principe, nous pensions que Dieu a la capacité de se faire connaître lui-même directement à un homme qui le cherche (les théologiens jargonneux appellent cela « l’auto-révélation »).
Il reste à repenser le rôle des médiations bien réelles, indispensables, comme une communauté de foi, de doctrines et de rites. Cette communauté de foi qui, en parenthèse a accompagné Simone Weil dans sa recherche religieuse, et qui lui a fait connaître le Christ. Les médiations sont tout de même là, d’une manière cachée, comme soutien de l’expérience mystique « directe » ! Tout ceci est très important et mérite qu’on y revienne avec des arguments. C’est le sens des chroniques « Ça se dispute » : voir le « pour », le « contre », et risquer une réponse. C’est une manière de penser et de vivre aussi. Encore une chronique supplémentaire, vous dis-je !
Amour
« Amour m’a dit d’entrer, mon âme a reculé,
Pleine de poussière et de péché.
Mais Amour aux yeux vifs, en me voyant faiblir
De plus en plus, le seuil passé,
Se rapprocha de moi et doucement s’enquit
Si quelque chose me manquait.
Un hôte, répondis-je, digne d’être ici.
Or dit Amour, ce sera toi.
Moi, le sans-cœur, le très ingrat ? Oh mon aimé,
Je ne puis pas te regarder.
Amour en souriant prit ma main et me dit :
Qui donc fit les yeux sinon moi ?
Oui, mais j’ai souillé les miens, Seigneur. Que ma honte
S’en aille où elle a mérité.
Ne sais-tu pas, dit Amour, qui a porté la faute ?
Lors, mon aimé, je veux servir.
Assieds-toi, dit Amour, goûte ma nourriture.
Ainsi j’ai pris place et mangé »
Georges Herbert, grand poète religieux anglais (1593 – 1633).
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Une femme en de « sombres temps » : Simone Weil (1)
Dans cette chronique, notre but est de faire aimer la philosophie. Et les philosophes ! Ils ont souvent des vies singulières qui donnent l’éclat particulier à leurs doctrines. Et puis les biographies, c’est agréable à lire, elles ne demandent pas d’effort – ce qui n’est pas le cas de leurs doctrines ! Voici un beau portrait de femme !
1 - De « sombres temps »
Simone Weil est une exceptionnelle figure d’intellectuelles du siècle dernier. Cette intellectuelle exceptionnelle du siècle dernier (1909-1943), remarquée et éditée en son temps par Albert Camus :
- « Simone Weil, je le sais encore mieux maintenant, est le seul grand esprit de notre temps… Pour moi, je serais comblé si l’on pouvait dire qu’à ma place, et avec les faibles moyens dont je dispose, j’ai servi son œuvre dont on n’a pas encore mesuré tout le retentissement » (Lettre de Camus à Mme Weil au sujet de l’édition des œuvres de sa fille. Quarto, p. 91).
Les « sombres temps » (expression de Bertolt Brecht) les, ce sont les années 33 à 43 : la montée du nazisme, le fascisme, le stalinisme, les malheurs de la classe ouvrière, la guerre, la résistance, etc. Tout à la fois philosophe, mystique, militante, enseignante, ouvrière, elle a vécu et pensé « avec toute son âme » les grandes questions humaines, nos questions.
Elle ne cesse de fasciner les lectrices et les lecteurs, aujourd’hui encore : « On ne sort pas indemne d’une rencontre avec Simone Weil » (Jacques Julliard). Une vie, quelle vie !
2 – Enfance – adolescence – études
3 février 1909 : naissance de Simone Weil, à Paris d’une famille bourgeoise israélite. Le père : Bernard Weil, médecin à Strasbourg. Mère : Salomea Reinherz, russe, juive ; vie à Anvers. Frère : André, très brillant mathématicien.
Multiples déménagements : Paris, Mayenne, Chartres, Laval, en raison de la mobilisation du père comme médecin lieutenant.
Puis Paris où Simone Weil fait sa scolarité au Lycée Fénelon ; elle suit des cours particuliers en raison de la fragilité de sa santé.
Etudes de philosophie au lycée Victor-Duruy et baccalauréat de philosophie à 16 ans. Intérêt pour la politique : « étant encore dans l’adolescence, j’ai lu pour la première fois le Capital ».
Première supérieure au lycée Henri-IV, en 1925, où elle est élève et disciple fervente du philosophe Alain pendant trois ans.
Amitié avec Simone Pétrement, sa condisciple, qui deviendra sa biographe.
- « Ce que je me rappelle le mieux d’elle, c’est sur fond d’indifférence à soi-même, une disposition à se porter vers autrui, quitte à être déçue en raison de son exigence même. Son inquiétude, son refus de s’installer dans la vie étaient déjà manifestes » (Jacques Ganuchaud, condisciple).
- « Dès l’adolescence, j’ai pensé que le problème de Dieu est un problème dont les données manquent ici-bas et que la seule méthode certaine pour éviter de le résoudre à faux, ce qui me semblait le plus grand mal possible, était de ne pas le poser. Ainsi je ne le posais pas. Je n’affirmais ni ne niais » (cité Quarto, p. 43).
- « Elle m’intriguait, à cause de sa grande réputation d’intelligence et de son accoutrement bizarre ; elle déambulait dans la cour de la Sorbonne, escortée par une bande d’anciens élèves d’Alain ; elle avait toujours dans la poche de sa vareuse un numéro des Libres Propos (d’Alain) et dans l’autre un numéro de L’Humanité. Une grande famine venait de dévaster la Chine, et on m’avait raconté qu’en apprenant cette nouvelle, elle avait sangloté : ces larmes forcèrent mon respect plus encore que ses dons philosophiques » (Simone de Beauvoir, cité Quarto, p. 44).
Ecole Normale supérieure en 1928. Le directeur de l’ENS la définit comme « un mélange d’anarchiste et de calotine » (Quarto, p. 46).
Mémoire « Science et perception dans Descartes » sous la direction de Léon Brunschwicg. Agrégation de philosophie, en 1931, à 22 ans. Migraines. Sensible à la tragédie de la colonisation.
3 – Enseignement, militance politique, recherche intellectuelle
Activités d’enseignement de manière intermittente, au gré de nombreux postes : le premier, au lycée de jeunes filles du Puy en 1931 ; en raison de son soutien aux chômeurs, elle doit quitter le Puy ; nommée au Lycée d’Auxerre en 1932, puis à Roanne, puis à Bourges, puis à Saint-Quentin.
Activité politique durant la première partie de sa brève existence. Proche des trotskistes et des militants de « Révolution prolétarienne ». Importante activité syndicale, mais critique. Initiatives d’unité syndicale, sans succès. Idée de mise en place d’établissements d’enseignement pour les ouvriers (« Collèges du Travail »), « avec pour horizon l’idée de contribuer à la disparition de la division entre travail manuel et travail intellectuel » (Quarto, p. 50). Elle est surveillée en raison de ses activités politiques, on la considère comme « moscoutaire », alors qu’elle est déçue par le parti communiste. « Je vois que je suis classée comme moscoutaire… Et moi, je suis de moins en moins communiste à mesure que je vois combien ils sont au-dessous de ce que demanderait une période aussi critique, en particulier en Allemagne » (Quarto, p. 51-52). « J’ai perdu en Allemagne tout le respect que j’éprouvais pour le Parti (communiste) » (p. 55). Hostilités communistes. Premières publications d’articles dans La révolution prolétarienne. Discussion houleuse avec Trotsky que les Weil hébergent un temps.
Activité intellectuelle intense : En 1934, elle achève ce qu’elle appelle « son grand œuvre », « Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale ». A 25 ans ! Elle entre en discussion avec le marxisme, ce qui était exceptionnel pour, tant il était devenu la pensée unique des intellectuels de cette période.
Expérience ouvrière (34 – 35). En décembre 34, elle quitte ses fonctions d’enseignante pour vivre une expérience de vie ouvrière. Elle est découpeuse dans une usine Alsthom, puis aux établissements Carnaud et Forges de la Basse-Indre en Loire-Atlantique. Affectée au four à bobines de cuivre, poste particulièrement dur. Epuisement et grande souffrance. Migraines, chômage (mise à pied). Nouvel essai de vie ouvrière à Boulogne-Billancourt, puis fraiseuse à Renault. Souffrance : « Le fait capital n’est pas la souffrance, mais l’humiliation… Le sentiment de la dignité personnelle tel qu’il a été fabriqué par la société est brisé. Il faut s’en forger un autre » (cité Quarto, p. 64). Elle témoigne de cette expérience de trois ans dans son livre La condition ouvrière.
Guerre civile espagnole. En 1936, elle est à Barcelone où elle rejoint le rang des anarchistes syndicalistes de la Confédération nationale du travail ; blessée profondément à la jambe elle est évacuée.
Seconde guerre mondiale. En 1939, elle abandonne son pacifisme qui l’avait amenée à défendre la non-intervention en Espagne et les accords de Munich, dans « Réflexions en vue d’un bilan », à la suite de l’invasion de la Tchécoslovaquie. Mais elle maintient ses positions anticolonialistes.
La suite racontera les grands moments de sa vie religieuse et philosophique : la fin de sa vie ; une synthèse sur son apport précieux. Bonne lecture. Bien à vous tous.
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Quand la philosophie parle de l’habitation des hommes
La philosophie décidément se mêle de tout : toute réalité (visible ou invisible, spirituelle ou matérielle, sérieuse ou légère)) est pour elle digne de réflexion. Aurait-on pensé que l’habitation des hommes – nos maisons – ait pu devenir un sujet philosophique ?
Deux prestigieux philosophes contemporains ont parlé de l’habitation et de sa richesse cachée : Heidegger (1889-1976) et Lévinas (1906-1995). Consacrons à chacun une chronique, en commençant par le plus facile à comprendre, Lévinas. Ménageons nos neurones !
Les auteurs comme Lévinas et Heidegger s’appliquent à aller aux « choses mêmes », et à découvrir ce qui apparaît en elles, ce qui se donne à comprendre et à vivre. Leur vérité est en elles, et non pas dans notre esprit. Celui-ci doit se taire et écouter le réel, car c’est lui le maître. Cette manière de procéder s’appelle la phénoménologie (la science de ce qui apparaît (phainomenon)
Appliquée à nos habitations, voilà ce que donne cette manière de conduire la réflexion chez Emmanuel Lévinas. Pour lui :
1 – Habiter suppose une terre où se poser.
Le fait d’habiter nous rappelle cette dépendance que nous avons avec la terre. Nous dépendons du sol. Il nous faut un sol pour vivre. Nous sommes des terreux. Cela nous marque, cela est une caractéristique de l’homme, une de ses conditions d’existence. Sans terre, l’homme n’existe pas. L’homme est un être dépendant. « Le monde des hommes…n’est pas indépendant des sols, des éléments, des écosystèmes et du climat » (Corine Pelluchon, Les nourritures, p. 15 ; dans la suite du texte, nous le citons avec la lettre N.).
L’habitation permet à l’homme de « se poser », d’avoir les pieds sur terre, comme si la terre l’accueillait en lui fournissant une maison. C’est déjà un enseignement : normalement l’homme est reçu en hôte sur la terre, et il ne lui impose pas sa loi, surtout pas de manière violente. L’habitation suppose une terre hospitalière et qu’on la reconnaisse comme telle.
2 – Habiter en un lieu
Nous habitons en un endroit précis, distingué des autres endroits, en un lieu, ici ou là : à la campagne (plaine, montagne, bord de mer…) ou en ville (quartier des riches ou quartiers des pauvres ; centre ville ou périphérie)…
Ces endroits où habiter ont des conséquences sur la vie des hommes, y compris politiquement. « La dimension politique de la réflexion sur l’habitation est manifeste quand on pense aux conséquences sociales de l’urbanisation, aux inégalités territoriales, aux communautés fermées par des portes (gated communities), ou la relégation de certaines populations dans des ghettos » (N. p. 107)
3 – Habiter « à demeure »
Habiter dans un lieu c’est ne pas être vagabond. On a une demeure.
Dans ce lieu, on habite, c’est-à-dire qu’on y vit quelque chose, une manière d’être en un lieu, qui est stable. La demeure est un lieu où nous nous tenons, où nous menons notre vie en ce qu’elle a de « privé » distingué du « public ». La demeure, c’est une façon d’habiter un lieu C’est là où on a ses habitudes ». Elle est faite de « recueillement », d’ « isolement ». Elle est comparable à une « niche », « la niche écologique de toute espèce animale ou végétale et aussi humaine (d’après N. p. 15).
La demeure est (normalement !) ouverte en vue de l’hospitalité. C’est aussi sa vocation : « En effet, si le fait d’habiter quelque part me permet de me recueillir, il faut aussi que je puisse partir, au lieu d’être enfermé chez moi comme dans une prison. De même s’il est nécessaire d’avoir une demeure pour pouvoir accueillir l’autre et les autres, je n’habite pas vraiment chez moi lorsque la promiscuité que je subis rend impossible à la fois l’intimité et l’hospitalité » (N. p. 105-106).
Cela fait que « … l’habitation ne peut être appréhendée comme un simple logement, mais elle est une demeure, où je trouve un refuge, où je peux avoir une certaine intimité, me recueillir et accueillir autrui ».(N.,Pour comprendre Lévinas, p. 131).).
4 – « Habiter un lieu » a une résonance personnelle : on se l’approprie
On en fait un lieu de vie. On l’élit. Et inversement, on vit de lui, il nous fait vivre. Nous dépendons de lui, même s’il dépend de nous lorsque nous nous l’approprions. L’habitation est « le produit d’une lente et imprévisible appropriation » (N. p. 16). La demeure « ne se réduit pas à sa fonctionnalité ou à son architecture, [elle] me constitue » (N., Pour comprendre Lévinas, p. 143).
« Demeurer n’est… pas le simple fait de la réalité anonyme d’un être jeté dans l’existence comme une pierre qu’on lance derrière soi. Il est un recueillement, une venue vers soi… » (N., Pour comprendre Lévinas, p. 143).
5 -« Habiter pour exister pleinement » (N. p. 15, n).
Corine Pelluchon parle de l’habitation (et de mille autres choses) en termes de « nourritures ». « On vit de ». On vit de la maison, on vit de maison. Dans la question de l’habitation, « nous n’avons pas seulement affaire à des choses, à des bâtiments, à des ressources, mais à des nourritures et à des êtres qui en vivent » (N., Pour comprendre Lévinas, p. 147).
« Habiter pour exister pleinement » (N. p. 15, n). Mais que penser alors des réfugiés, des personnes à la rue ? Quel drame, si on pense que l’habitation recèle tant de bienfaits et qu’elle fait vivre. Renvoi à la solidarité humaine. L’habitat suppose de la part des architectes beaucoup de soins. Il suppose aussi de remédier à leur dégradation : appel aussi aux politiques.
Tel est le mystère que l’habitation des hommes retient caché. Habiter pour exister pleinement ». Quand on dit de quelqu’une : cette personne est « habitée », on veut dire que quelqu’un d’autre que le « moi » y este présent.
6 – Suite !
La suite de ce beau sujet sera avec Heidegger. Il faudra faire preuve de bonne volonté ! Car nous atteignons des sommets de réflexion philosophique ! Mais c’est au service de la bonne cause, n’est-ce pas : prendre conscience de la richesse inestimable de l’habitation et prendre conscience de nos responsabilité à son endroit ? Cà, c’est de la philosophie qui fait vivre, pense le chroniqueur !
N.B. Remarque : Nous n’avons pas cité une seule fois Lévinas lui-même, mais seulement les analyses passionnantes de Corine Pelluchon. Le langage de Lévinas passe mal la rampe ! Je vous l’ai épargné par charité chrétienne ?
N.B. Profitons de cette chronique pour nous rendre sensibles au langage. Ces mots que nous venons d’utiliser – l’habitation, la demeure…-, sont d’une grande beauté. Avec Heidegger ce sera le festival !
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Requiem
« Voici que revient l’heure de pleurer les morts… ». A la fête de la Toussaint est attaché le souvenir des morts.
1 –
Pourquoi ne pas le faire en forme de poème, avec l’immense figure de la poésie russe du XXe siècle : Anna Akhmatova (1889-1966). Au temps des terreurs de l’époque stalinienne, « elle est la dépositaire d’une souffrance qui la dépasse, emportée par le flux ample et majestueux de ce Requiem dédié à toutes les victimes du régime communiste » (Requiem, Interférences, 2005, p. 9).
Pour ne pas être inquiétée par les répressions, elle écrivait ses poèmes, en en faisait la lecture à une amie et lorsque celle-ci les avait retenus, elle les brûlait, pour ne pas laisser de trace. Ce n’est que plus tard qu’elle put les remettre par écrit.
Son fils, son époux et son ami furent arrêtés, emprisonnés. Goumiliov, son premier mari fut exécuté. Elle refusa l’exil et resta en terre russe.
- « Non, je n’étais pas sous un ciel étranger
- Ni réfugiée sous une aile étrangère,
- J’étais alors aux côtés de mon peuple
- Là où pour son malheur mon peuple se trouvait » (p. 19).
2 –
Le poème Requiem a pour sujet les attentes quotidiennes des femmes et des mères, aux portes des prisons où se trouvaient un mari, un fils, ce qu’elle faisait aussi elle-même. Elle se fait la porte parole de ces femmes meurtries
- « Voici que revient l’heure de pleurer les morts.
- Je vous vois, vous entends et je vous sens encore :
- Celle que l’on avait traînée vers la fenêtre,
- Celle qui ne foule plus le sol de ses ancêtres,
- Et celle qui disait, hochant sa belle tête,
- « Oh, moi, je viens ici comme on rentre chez soi ! »
- J’aurais voulu citer tous les noms, un par un,
- Mais on a pris la liste, il ne reste plus rien.
- Il est pour elles, ce dais immense que j’ai tissé,
- Formé des pauvres mots recueillis sur leurs lèvres.
- Pour toujours et partout, elles sont à mes côtés,
- Elles seront avec moi, quoi qu’il puisse arriver.
- Et si l’on veut fermer ma bouche torturée
- Par laquelle hurle un peuple de cent millions d’âmes,
- Que ce soient elles alors qu’évoquent mon nom,
- Quand on célèbrera les offices des morts.
- Et si quelqu’un, un jour, songe dans ce pays
- A élever un monument à ma mémoire,
- Je donne mon accord, mais à une condition,
- Une seule : c’est qu’il ne soit dressé
- Ni au bord de la mer, là où j’ai vu le jour –
- Car j’ai rompu le lien qui me liait à elle –
- Ni au Jardin des tsars, près de cet arbre aimé,
- Là où me cherche encore une ombre inconsolée,
- Mais ici même, où j’ai attendu trois cent heures,
- Où les verrous pour moi ne se sont pas ouverts.
- Car j’ai peur, dans la paix bien heureuse de la mort,
- D’oublier le grondement des fourgons noirs,
- D’oublier cette porte de haine qui claquait,
- Cette vieille qui hurlait comme une bête blessée,
- Que la neige fonde et qu’elle coule en larmes
- De dessous les paupières immobiles du bronze,
- Qu’au loin roucoule la colombe des prisons
- Que glissent sur la Néva, les paisibles navires… (Mars 1940).
3 –
Un de ses amis, le poète Brodsky, exilé aux Etats Unis, lui rend cet hommage :
- « Par delà l’océan, sois saluée, grande âme,
- Pour avoir eu ces mots, et salut à tes cendres
- Dormant en terre natale, là où par ton bienfait
- Fut doté de parole un monde sourd-muet »
Lors d’une de ses attentes interminables, dans la queue, une femme reconnaît Anna, qu’elle connaissait comme grande poète : « Ce jour-là une femme qui attendait derrière moi, une femme aux lèvres bleuies qui n’avaient bien sûr jamais entendu mon nom (elle n’en connaissait que ses poèmes), a soudain émergé de cette torpeur dont nous étions tous la proie et m’a demandé à l’oreille (là-bas tout le monde parlait à voix basse) : « Eh ça, vous pouvez le décrire ? » Je lui ai répondu : « Je peux ». Alors un semblant de sourire a effleuré ce qui avait été autrefois un visage » (p. 21)
Dans les malheurs, « elle ne cherchait pas la consolation, mais la vérité de la souffrance » (Finkielkraut, Répliques)
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Tous à l’école, chez Socrate !
La rentrée des écoles, des universités et autres enseignements, est l’occasion de prendre connaissance d’une philosophe américaine de renom, Martha Nussbaum qui s’intéresse à la philosophie politique et morale. Elle se demande comment former le citoyen du XXIe s ? (Son petit livre (poche), Les émotions démocratiques, Champs/Essais, Flammarion 2020). Selon elle, il ne suffit pas d’être en démocratie, il faut en être capable, car quoi de plus beau certes, mais de plus difficile. Une éducation est nécessaire, un apprentissage de l’art de penser et de vivre.
Pour elle, l’éducation atteindra cet objectif de citoyenneté démocratique, si elle développe deux choses : l’imagination et le sens critique. Après avoir traité de l’imagination (chronique 89), il nous reste à voir ce qu’elle pense de l’esprit critique.
Martha Nussbaum se met sous le patronage de Socrate (sa pensée et aussi sa vie), tel que Platon le rapporte dans ses fameux Dialogues. Pour Martha, l’esprit critique relève de « la pédagogie socratique ».Qu’est-ce donc qu’une pédagogie socratique ?
1 –
Deux pensées
Socrate se compare au taon ! « Je suis comme un taon que les dieux ont donné à la démocratie, car celle-ci est comme un grand et noble coursier, aux mouvements languissants et qui doit être aiguillonné » (Platon, Apologie de Socrate, 30e
Il affirmait aussi que « pour un être humain, la vie non examinée n’est pas digne d’être vécue ». Socrate le paya de sa vie, devant boire la cigüe qu’on lui présentait.
2 – L’argument
Martha Nussbaum, l’examen critique empêche les dérives de la démagogie, de l’autoritarisme ou du suivisme. « …les gens qui ne s’examinent pas eux-mêmes sont facilement influençables. Si un démagogue de talent s’adressait avec une rhétorique émouvante, ils se laissaient aisément influencer, sans même évaluer les arguments » (p. 66).
L’examen critique ne se contente pas de s’appuyer sur les autorités (quelles qu’elles soient), elle cherche le jugement individuel, recherché avec les autres, les égaux.
« L’enquête critique socratique… s’oppose radicalement à l’argument d’autorité. Le statut de l’interlocuteur n’a pas d’importance ; seule compte la nature de l’argument … la classe, la renommée et le prestige ne comptent pour rien ; l’argument seul compte » (p. 67).
« Une personne qui a l’habitude de suivre l’argument plutôt que le nombre (le nombre de ceux qui pensent comme elle) est précieuse pour la démocratie » (p. 68).
« L’attitude de Socrate à l’égard de ses interlocuteurs… est exactement la même que celle qu’il a à l’égard de lui-même. Tout un chacun a besoin d’examen et tous sont égaux face à l’argument » (p. 68).
« Comme nous l’avons vu, les êtres humains ont tendance à obéir à la fois à l’autorité et à la pression des pairs ; pour prévenir les atrocités, nous devons contrecarrer ces tendances et créer une culture qui permette le désaccord individuel » (p. 71).
« L’idée que l’on assume la responsabilité de son propre raisonnement, et l’échange d’idées avec d’autres dans une atmosphère de respect mutuel pour la raison, sont des éléments essentiels pour la résolution paisible des différences » (p. 72).
3 –
Le « moment socratique » : un art de penser « complet »
Nous devons à Platon la connaissance de Socrate. Il rencontre Socrate à l’âge de 20 ans (Socrate en a 63), dont il est le disciple jusqu’à sa mort en 399 avt. J.-C. Socrate meurt condamné à boire la ciguë.
On sait l’importance du rôle de Socrate dans les Dialogues de Platon.
Socrate est un maître à penser… et à vivre (il montre l’exemple de la fidélité à ses idées qu’il juge être vraies, en se soumettant à la condamnation à mourir empoisonné par la cigüe).
Dans un premier temps, Platon (la voix de Socrate) exerce ses étudiants à la pensée critique par l’interrogation pleine d’ironie ( eirôneia : interrogation, ironie). Par là il démasque les faux savoirs, en acculant l’interlocuteur à rendre les armes devant les contradictions inhérentes à sa position, à savoir celle de l’opinion, de la connaissance. Socrate dira lui-même qu’il ne sait rien (qu’il n’arrive pas à bout des raisonnements, et souvent les Dialogues de débouchent pas sur une position claire), mais on aura appris à penser !
Le deuxième temps est l’usage de la dialectique (dianoia). La dialectique est la discipline correspondant à ce jugement critique. Elle se fait dans le cadre d’un dialogue, qui, par un système de questions-réponses, accule à un résultat (la maïeutique) comme « art d’accoucher les esprits » La mère de Socrate était sage-femme ! (le Théétète, 157 cd).
Et le chemin ne s’arrête pas là ! Le troisième temps est le moment contemplatif de la connaissance (noésis). Selon Platon, Il y a une région de l’être qui est celle des Idées. La vraie science est « l’acte par lequel l’âme s’applique seule et directement à l’être des êtres » Théétète, 187 a). Elle est contemplation (théôria). L’être se « dévoile » à l’âme : Le Banquet parle de « révélation » (210, a).
Nous, raisonneurs invétérés, nous avons bien de la peine à le comprendre ce que Platon a voulu dire lorsqu’il parlait de ce monde des Idées. En tout cas, l’esprit critique n’est pas le tout de la connaissance. Il y a l’imaginaire de ce monde des « Idées » qui dépasse les « idées » de notre connaissance tout humaine, et s’invite, prêt à « descendre », dans nos conversations et nos réflexions, pour en apporter une sorte de plénitude et de charme.
4 –
Esprit critique et imagination
L’esprit critique seul est une limite, voir un danger. Il doit être couplé avec l’imagination, développée par les arts, la poésie, la littérature, le cinéma, (l’opéra, selon le chroniqueur !). Martha Nussbaum demande que l’on cultive les capacités émotionnelles des enfants en même temps que leur capacité critique. Cela vaut pour nous tous ! Pour éviter d’être des analystes froids. Cela vaut aussi pour la vie politique dans sa forme démocratique : c’est ce que montre l’autrice que nous avons interrogé.
Et puis, disons-le, les esprits critiques sans imagination sont souvent rasoirs, ennuyeux : il manque quelque chose à leur conversation. (En toute charité chrétienne, bien sûr).
Il était intéressant de voir combien une conception moderne de l’éducation (celle de l’autrice), a ses sources dans la conception « inusable », d’un philosophe antique comme Socrate (5e s. avt JC). ! D’ailleurs, une collection de philosophie pour enfants s’intitule (Les petits Platons) !
Eh bien sonnons à la porte de l’école de Socrate, nous aurons un bon maître pour bien penser, et bien vivre.
« C’est la connaissance qui nous rend puissants, mais c’est la sympathie qui fait de nous des êtres complets » (Rabindranath Tagore).
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Éloge de la littérature (2)
La joie de lire
Cette chronique est la suite de la chronique 90.
Il se trouve que François notre pape, vient tout juste de publier une lettre sur la littérature et son rôle dans la formation des prêtres, mais qu’il étend à tous les chrétiens. Il rappelle « l’importance de la lecture de romans et de poèmes dans le parcours de maturation personnelle » (Lettre sur le rôle de la littérature dans la formation, 3).
5 – L’apprentissage de la chair
De même le pape souligne que la fréquentation de la littérature permet de faire honneur aux valeurs de la « chair, y compris la chair du Christ, évitant qu’on fasse l’impasse sur elle, pour en rester à une spiritualité éthérée : les mouvements spirituels nombreux en ce moment, ignorent la chair du Christ. Le pape souligne la gravité de cette situation pour les chrétiens :
« La tâche urgente de l’annonce de l’Évangile à notre époque exige donc des croyants et des prêtres en particulier, un engagement pour que chacun rencontre un Jésus-Christ fait chair, fait homme, fait histoire. Nous devons tous veiller à ne jamais perdre de vue la « chair » de Jésus-Christ, cette chair faite de passions, d’émotions, de sentiments, de récits concrets, de mains qui touchent et guérissent, de regards qui libèrent et encouragent, d’hospitalité, de pardon, d’indignation, de courage, d’intrépidité : en un mot, d’amour. Et c’est précisément à ce niveau qu’une fréquentation assidue de la littérature peut rendre… plus sensibles à la pleine humanité du Seigneur Jésus » (15).
Nous n’aurons pas accès à l’humanité de Jésus sans être sensibles à la nôtre propre, à celle des hommes. Or la littérature qui est très « charnelle » qui décrit les corps en joie, en souffrance, en devenir, en violence, en amour », aide à comprendre le mystère de la chair du Seigneur.
Le pape qui parle en images, on le sait- ce qui fait son charme et sa force (et sa popularité) -, prend l’image du développement photographique :
6 – L’ouverture à la culture et aux cultures
Le pape souligne l’importance de la littérature pour la culture. On peut étendre aux arts, à la musique, au cinéma… or le goût de l’Église pour la culture ambiante, « païenne » (dans ce qu’elle a de bon, évidemment) ne s’est jamais démenti. Cela est étonnant, les chrétiens refusant le vase clos dans lequel serait donnée une culture chrétienne propre, autosuffisante. Il prend l’exemple de l’ouverture de l’Église aux premiers temps de son existence.
« De plus, pour un croyant qui veut sincèrement entrer en dialogue avec la culture de son temps, ou simplement avec la vie des personnes concrètes, la littérature devient indispensable » (8)
« Comment pouvons-nous atteindre le cœur des cultures anciennes et nouvelles si nous ignorons, rejetons et/ou réduisons au silence les symboles, messages, créations et récits avec lesquels ils ont saisi, et voulu dévoiler et évoquer, leurs entreprises et idéaux les plus beaux, ainsi que leurs violences, leurs peurs et leurs passions les plus profondes ? Comment pouvons-nous parler au cœur des hommes si nous ignorons, reléguons et ne valorisons pas “ces mots” avec lesquels ils ont voulu manifester et, pourquoi pas révéler, le drame de leur vie et de leurs sentiments à travers des romans et des poèmes ? (9).
« La mission de l’Église a su déployer toute sa beauté, sa fraîcheur et sa nouveauté dans la rencontre avec les différentes cultures - souvent grâce à la littérature - dans lesquelles elle s’est enracinée, sans avoir peur de s’impliquer et d’en extraire le meilleur de ce qu’elle a trouvé. C’est une attitude qui l’a libérée de la tentation d’un solipsisme assourdissant et fondamentaliste qui consiste à croire qu’une certaine grammaire historico-culturelle a la capacité d’exprimer toute la richesse et la profondeur de l’Évangile » (10).
7 - Un art de vivre
« Il est nécessaire de retrouver des manières de se comporter face aux réalités accueillantes, non stratégiques, non directement finalisées à un résultat, où il est possible de laisser émerger l’infinie démesure de l’être. Distance, lenteur, liberté sont les caractéristiques d’une approche du réel trouvant précisément dans la littérature une forme d’expression qui n’est certes pas exclusive mais privilégiée » (32)
Notre pape aime à parler en images, ce qui fait son charme et sa force… et sa popularité. Il compare l’acte de lire la littérature au développement photographique de la pellicule.
« La littérature est comme un laboratoire photographique dans lequel les images de la vie peuvent être traitées pour en révéler les contours et les nuances. C’est donc à cela que “sert” la littérature : à “développer” les images de la vie » (Sperado, cité § 30). Admirable description de ce qui se joue dans l’acte de lecture : ce travail de « développement » de la pellicule des « images de la vie », la nôtre.
Il voit même l’effet politique et social de la littérature.
« Le regard de la littérature forme le lecteur au décentrement, au sens de la limite, au renoncement à la domination cognitive (la domination par la connaissance) et critique sur l’expérience, lui apprenant une pauvreté qui est source d’une extraordinaire richesse » (40). Il relève dans cette Lettre que la littérature est l’art le plus démocratiquement accessible car il s’agit d’un « art pauvre », sans technologie coûteuse comme le cinéma et les médias audiovisuels. Terme (« pauvre ») « qui n’a rien de péjoratif pour celui qui a placé son pontificat sous le patronage du saint d’Assise » (d’après William Marx, voir ci-dessous).
Il pense que la littérature développe les capacités émotionnelles de l’homme. La philosophe rencontrée à la chronique précédente, réfléchissant sur l’éducation, Martha Nussbaum pense que la démocratie pour exister, doit développer les émotions démocratiques. Les arts et les lettres émeuvent en effet. Le poète Elliot auquel se réfère le Pape parle de l’incapacité émotionnelle » généralisée. Le pape commente : « Il s’agit de l’incapacité de nombre de personnes de s’émouvoir devant Dieu, devant sa création, devant les autres êtres humains. La tâche humaine est donc de guérir et d’enrichir la sensibilité » (22).
9 –
L’importance de ce texte du pape François
Telle est l’exhortation du pape sur la littérature. Elle a été remarquée par un professeur au Collège de France, William Marx, dans un article (Le Monde, 24 août 2024). Il en parle comme d’un « événement considérable pour tous les amoureux de la littérature » ! Rien de moins !
Certes, ce n’est pas d’aujourd’hui que l’Eglise s’intéresse à la littérature et même produit des œuvres littéraires. Mais il se réjouit d’un texte aussi ouvert à l’ensemble de la littérature (et pas seulement aux œuvres édifiantes mais « toute la littérature sans exception, même quand elle serait susceptible de choquer les croyants et de provoquer leur consternation » (il fait allusion à une des scènes de l’ouverture des Jeux olympiques qui aurait choqué quelques belles âmes pieuses !)
Il retient que le pape se méfie des discours sûrs d’eux-mêmes : « Mieux que la philosophie… elle apprend à reconnaître « l’inutilité et peut-être même l’impossibilité de réduire le mystère du monde et de l’être humain à une polarité antinomique vrai/faux, juste/injuste ». Il épingle les inquisitions modernes – l’Église avait hélas montré l’exemple – pratiquées sur les campus au nom de la politique et de l’idéologie (le wokisme). A l’inverse, il faut faire l’éloge de « la complexité morale de la littérature ».
Nos « disputes » s’enrichissent-elles par notre fréquentation des livres ? Certainement. Mais à vous d’en juger ! Et pourquoi pas, partageons nos jugements sur des livres que nous avons aimés !
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Éloge de la littérature (1)
Il se trouve que François notre pape, vient tout juste de publier une lettre sur la littérature et son rôle dans la formation des futurs prêtres, mais qu’il étend à tous les chrétiens. Il rappelle « l’importance de la lecture de romans et de poèmes dans le parcours de maturation personnelle » (Lettre sur le rôle de la littérature dans la formation, 3).
Cela vaut bien une dispute ! En effet tout le monde ne lit pas de romans ou de poèmes. Ce n’est pas dans l’habitude de beaucoup de chrétiens, de même que les concerts, les expositions… Que faire ? Mais écoutons d’abord notre pape (qui lui-même, dans sa formation jésuite, a lu la littérature, y compris française !). Quelques extraits de sa Lettre passionnante.
1 –
Plus qu’un divertissement
Il invite à ne pas réduire la lecture au divertissement, « c’est-à- dire à une expression mineure de la culture » (4). Comme si la littérature ne servait qu’à nous détendre. Elle fait bien mieux. Bien sûr on lit des romans pour se distraire, (pour s’endormir !), mais leur bienfait va au-delà et ensemence toute la vie.
2 -
L’apprentissage du « soi »
La lecture de la littérature, on le sait, subit aujourd’hui la concurrence (déloyale !) des médias, des écrans et les tablettes de tout genre. La lecture se perd, chez les enfants et les jeunes. Mais le pape souligne l’originalité et la supériorité de la lecture de textes littéraires. L’accès à l’imaginaire est bien différent. Quand on sait l’importance de l’imagination dans l’éducation, cela vaut d’être réfléchi. Il dit :
« Contrairement aux médias audiovisuels où le produit est plus complet et où la marge et le temps pour « enrichir » le récit et d’interpréter sont généralement réduits, le lecteur est beaucoup plus actif dans la lecture d’un livre. Il réécrit en quelque sorte l’œuvre, l’amplifie ave son imagination, crée un monde, utilise ses capacités, sa mémoire, ses rêves, sa propre histoire pleine de drames et de symboles » (3)
« Dans la lecture le lecteur s’enrichit de ce qu’il reçoit de l’auteur, mais cela lui permet en même temps de faire fleurir la richesse de sa propre personne, de sorte que chaque nouvelle œuvre qu’il lit renouvelle et élargit son univers personnel » (3).
« J’aime par exemple les artistes tragiques parce que nous pouvons tous ressentir leurs œuvres comme nôtres, comme expression de nos drames. En pleurant sur le sort des personnages, nous pleurons en réalité sur nous-mêmes et sur notre vide, sur nos défauts, sur notre solitude » (7).
4 –
L’apprentissage des « autres »
Pour le dire autrement, la littérature nous apprend « les autres », La littérature fournit l’occasion de fréquenter les « gens de l’extérieur » ? C’est de cette façon que le Père de l’Eglise st Basile désigne les auteurs païens, et il voulait que les chrétiens, fréquentent les « gens de l’extérieur ». Cela évite de nous isoler dans notre tradition religieuse et de ne penser que par elle ». Non, on pense aussi avec par « les gens de l’extérieur ». La littérature permet cela (11). Les autres : cela s’apprend Et en plus cela s’apprend par le plaisir de lire, d’écouter de la musique, des chansons qui sont un réel accès à la poésie quand la beauté du texte le permet (Gainsbourg), de voir de grands films, des BD au texte soigné…
Et le pape prend l’exemple de l’apôtre Paul lui-même, qui connaissait les poètes (païens). « Paul lui-même n’a pas craint de citer des poètes lors de son discours fameux à l’Aréopage d’Athènes : « C’est en lui que nous vivons, que nous nous mouvons, que nous existons, comme l’ont dit aussi certains de vos poètes : “Car nous sommes de sa descendance” ( Ac 17, 28). Et le pape rappelle que Paul à la suite de ce discours est traité par les Athéniens de spermologos, c’est-à-dire de “corbeau, bavard, charlatan”. Mais le pape souligne que l’étymologie de ce mot considéré comme une injure signifie aussi “récolteur de semences”. « Ce qui était certainement une insulte devient paradoxalement une vérité profonde. Paul recueille les semences de la poésie païenne ». Voilà ce que « produit la littérature : recueillir les semences chez les autres, pour les faire germer et se développer en nous (12). Cette symbolique de la semence est magnifique. La littérature ensemence notre âme, notre vie la plus profonde.
Le pape s’appuie sur l’écrivain argentin Jorge Luis Borges. « Borges expliquait cette idée à ses étudiants en leur disant qu’au début ils ne comprendraient peut-être pas grand-chose à ce qu’ils liraient ; mais, en tout cas, ils entendraient “la voix de quelqu’un”. C’est une définition de la littérature que j’aime beaucoup : écouter la voix de quelqu’un. » (20).
« En parcourant cette voie qui nous rend sensibles au mystère des autres, la littérature nous apprend à toucher leur cœur » (21). La littérature a donc cette vertu d’émouvoir, de « toucher ». La littérature a cette vertu d’apprendre à s’émouvoir.
« En ce qui concerne la forme du discours, voici ce qui se passe : la lecture d’un texte littéraire nous met en position de « voir à travers les yeux des autres » [30) en acquérant une largeur de perspective qui élargit notre humanité. Elle active en nous le pouvoir empathique de l’imagination qui est un véhicule fondamental pour la capacité d’identification au point de vue, à la condition, aux sentiments des autres, sans laquelle il n’y a pas de solidarité, de partage, de compassion, de miséricorde. En lisant, nous découvrons que ce que nous ressentons n’est pas seulement nôtre mais universel, de sorte que même la personne la plus abandonnée ne se sent pas seule (34)
« Alors que nous ressentons des traces de notre monde intérieur au milieu de ces histoires (racontées par la littérature), nous devenons plus sensibles aux expériences des autres, nous sortons de nous-mêmes pour entrer dans leurs profondeurs, nous pouvons comprendre un peu mieux leurs efforts et leurs désirs, nous voyons la réalité à travers leurs yeux et, en fin de compte, nous devenons des compagnons de route » (36).
On le voit, la fréquentation des livres (quels qu’ils soient pourvu qu’ils soient bons, et en priorité la poésie) n’est pas une mince chose et vaut qu’on y réfléchisse. Dans une prochaine chronique (Éloge de la littérature 2), notre pape parlera de l’apprentissage de la chair, de l’ouverture à la culture et aux cultures, d’un art de vivre.enfin.
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La rentrée ! A l’école, l’imagination au pouvoir !
Parlons de l’école puisque voici la rentrée ! De l’école et bien au-delà.
A en juger par la façon dont les enfants se mobilisent (fournitures scolaires…), l’école remplit bien leur imaginaire ! Pour ceux qui franchissent le seuil de l’école pour la première fois, il s’agit d’imaginer ce qui se passera, pas d’autre solution. Cela vaut pour la rentrée d’un collégien, d’un lycéen, d’un étudiant (apprentissage ou autres), et puis vous, moi, qui continuons d’étudier, sans cartable.
1 –
Une philosophe américaine de renom, Martha Nussbaum qui s’intéresse à la philosophie politique et morale, se demande comment former le citoyen du XXIe s ? (Son petit livre (poche), Les émotions démocratiques, Champs/Essais).
Selon elle, il ne suffit pas d’être en démocratie, il faut en être capable, car quoi de plus beau certes, mais de plus difficile. Or c’est l’éducation qui développe cette capacité. Elle n’est pas la seule à dire cela : Platon, déjà ! Sachant que Platon a déjà tout dit !!!
Et l’éducation atteindra cet objectif de citoyenneté démocratique, si elle développe l’imagination. Cela peut paraître étonnant ! N’est-on pas loin des valeurs morales démocratiques qu’il faudrait inculquer à tout prix.
2 –
Elle dénonce une éducation de plus en plus spécialisée pour satisfaire le développement technique et économique d’un pays, en négligeant les fondamentaux de l’éducation que sont l’imagination et la pensée critique (ce qu’elle appelle le questionnement socratique : sujet d’une prochaine chronique).
Elle dit : « L’éducation à la citoyenneté est dans un piteux état dans tous les pays pour ce qui concerne les années les plus cruciales de la vie des enfants, c’est-à-dire entre le jardin d’enfants et l’adolescence : les exigences du marché mondial ont conduit à voir dans les capacités scientifiques et techniques, les capacités clés, alors que les humanités et les arts sont de plus en plus perçus comme des luxes inutiles dont mieux vaut se débarrasser pour assurer la compétitivité du pays » (p. 168).
Elle s’appuie sur Tagore (1861 – 1941), le grand poète, philosophe et pédagogue de l’Inde, qui fait ce constat affligeant et dangereux : « nous recherchons les biens qui protègent, plaisent… Mais nous oublions apparemment l’ « âme », c’est-à-dire ce que cela signifie que d’ouvrir l’âme et de donner à une personne les clés d’accès à un monde riche, subtil, complexe ; ce que c’est que de rencontrer une autre personne comme une âme, plutôt que comme un simple instrument utile ou un obstacle pour ses propres projets ; ce que c’est que de parler en personne dotée d’une âme à une autre personne que l’on considère comme tout aussi profonde et complexe que soi-même… » (p. 17). Il faut croire à l’âme bien sûr (chronique à venir)
Tagore invite à cultiver l’imagination à l’école (et pour toute étude que ce soit). Il dit « J’entends par là la capacité à imaginer l’effet que cela fait d’être à la place d’un autre, à interpréter intelligemment l’histoire de sa personne, à comprendre les émotions, les souhaits et les désirs qu’elle peut avoir » (p.121-122).
Le rôle de l’imagination complète le sens critique (qu’elle appelle « le questionnement socratique », qui est souvent froid, dépourvu d’émotions, « et la quête incessante de l’argument logique risque d’étouffer d’autres aspects de la personnalité » (p. 131). « Pour lu (Tagore) le rôle premier joué par les arts était de développer la sympathie et il notait que les arts avaient la vertu de développer la sympathie, le développement de soi, la sensibilité à autrui (p. 132).
3 –
Mettre autant en avant l’imagination dans l’éducation démocratique, suppose qu’on accorde une place centrale aux humanités et aux arts. Les humanités englobent à la fois les lettres et les arts, et aussi les sciences humaines comme la philosophie, la sociologie, l’histoire…
Le rôle des arts dans l’éducation permet de se comprendre et de comprendre les autres, soutenus « par la poésie et les arts, qui nous font nous émerveiller devant le monde intérieur de la forme que nous voyons, mais aussi devant nous-mêmes et nos profondeurs » (p. 129). Lorsque nous nous rencontrons en société, si nous n’avons pas appris à voir à la fois nous-mêmes et autrui de cette manière, en imaginant en l’autre les facultés intérieures de pensée et d’émotion » (p. 14).
« Si nous n’insistons pas sur l’importance cruciale des humanités et des arts, ceux-ci disparaîtront, parce qu’ils ne produisent pas d’argent. Mais ils offrent quelque chose de bien plus précieux : un monde où il vaut la peine de vivre, des individus capables de voir les autres êtres humains comme des personnes à part entière, avec des pensées et des émotions propres, qui méritent respect et sympathie, et des pays capables de dépasser la peur et la méfiance au profit du débat empathique et raisonnable » (p.179).
Nussbaum cite alors ce grand poète américain : « Quiconque parcourt cent mètres sans sympathie marche à son propre enterrement, revêtu d’un linceul » (Walt Whitman, Song of Myself, cité p. 153). Une telle citation fait froid dans le dos et interroge cruellement : Qu’est-ce que je fais de mes capacités d’imagination et de sympathie ?
4 -
Il se trouve que François notre pape, vient tout juste de publier une Lettre sur la littérature et son rôle dans la formation des prêtes, qu’il élargit à l’ensemble des chrétiens (et des hommes !). Il vaudra la peine de citer largement cette Lettre, qui fait grand cas de l’imagination mise en œuvre dans l’acte de lecture. Encore faut-il se libérer du « tout écran » ! Un temps au moins, consacré à la fréquentation des belles œuvres qui « humanisent ».



