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  • "Ça se dispute", les chroniques de Jacques Bréchoire - 2023/2024

    Ça se dispute !

    Ça se dispute ! Drôle façon de s’exprimer, incorrecte : on se dispute, oui, mais on ne dispute pas de quelque chose. On discute plutôt de la chose.

    Nous allons quand même dire : « Ça se dispute », même si ce n’est pas français !

    Avec Jacques Bréchoire, découvrez L’ACTUALITÉ sous un angle philosophique et théologique.



    - Ça se dispute 85 -> Ces besoins dont on jouit
    - Ça se dispute 84 -> Les bons et les méchants
    - Ça se dispute 83 -> Une vie en gage !
    - Ça se dispute 82 -> Vous avez dit : Romans ?
    - Ça se dispute 81 -> Manquer : un mal ?
    - Ça se dispute 80 -> L’âme revient !
    - Ça se dispute 79 -> La démocratie : quel avenir ?
    - Ça se dispute 78 -> L’espérance ou la traversée de l’impossible
    - Ça se dispute 77 -> Noël 2023 : guerre et paix
    - Ça se dispute 76 -> Savoir raison garder : la question de la post-vérité
    - Ça se dispute 75 -> La vie philosophique : une « vie de chien » ? Diogène
    - Ça se dispute 74 -> Qu’est-ce qu’un fait ?
    - Ça se dispute 73 -> Pourquoi philosopher ?

    - Lire les disputes précédentes


    Dispute 85

    Ces besoins dont on jouit

    Nous avons déjà rencontré le philosophe Emmanuel Lévinas au sujet de la haute considération qu’il a fait des besoins humains (chronique 33). Alors que d’emblée nous préférons parler des désirs humains, plus nobles apparemment. Ou encore davantage, nous préférons parler des droits humains et de leur défense. Mais au sujet des besoins, on pense qu’ils relèvent des choses nécessaires, imposées, obligées, sans noblesse.

    Et pourtant que de choses se passent dans la réponse à nos moindres besoins, à leur satisfaction ! Corine Pelluchon, bonne connaisseuse de Lévinas (elle a écrit : Pour comprendre Lévinas, Seuil, 2020), sera notre guide à nouveau.

    1 – Les sens
    Nous appréhendons la vie par nos sens. C’est comme si nous accueillons le monde en nous, ou mieux, comme si nous étions nous-mêmes accueillis dans le monde ! Quelle joie ! Selon Corine Pelluchon, quand nous touchons, sentons, voyons, entendons, goûtons, nous promenons, jouons, créons, cela mérite d’être reconnu pour sa grandeur : la sensibilité n’est pas moins que la volonté ou que la connaissance, qui ont souvent la vedette. Parler de la valeur de la sensibilité, d’est honorer le corps : l’homme n’est pas qu’esprit. Il est sensible, il est « affecté », mû par ses « affects ». Elle écrit :

    « Ce dont j’ai besoin pour vivre me constitue en tant qu’il me permet de subsister, mais aussi et surtout en tant qu’il donne à mon existence sa valeur, où plutôt un goût, une saveur. La valeur de la vie ne résulte pas d’un jugement sur la qualité des choses dont je me sers ni sur leur performance énergétique : elle est dans le goût que les choses ont pour moi, dans la manière dont je les incorpore, j’aime la vie… Détacher l’usage des choses et leur finalité de cette incorporation, c’est manquer le rapport que j’entretiens avec elles, et qui est d’abord un rapport de jouissance » (Corine Pelluchon, Les nourritures, Seuil, p. 21).

    2 – Le bonheur des sens
    Les sens, avec leur magie, peuvent nous troubler : promettent-ils tout le bonheur qu’ils sont capables de donner en fait ? Le bonheur qu’ils procurent n’est-il pas « court », peu durable, changeant, s’usant… Tout ceci est bien possible en vérité !

    Mais en eux-mêmes, dans le bagage de leur essence – ce qu’ils sont -, les sens portent la joie, réjouissent l’existence. C’est ce que dit Lévinas, un des maîtres de Corine Pelluchon ) :

    « Ce dont nous vivons ne nous asservit pas, nous en jouissons. Le besoin ne saurait s’interpréter comme simple manque… ni comme pure passivité... L’être humain se plaît dans ses besoins, il est heureux de ses besoins. Le paradoxe du « vivre de quelque chose »… est précisément, dans une complaisance à l’égard de ce dont la vie dépend. Non pas maîtrise d’une part et dépendance de l’autre, mais maîtrise dans cette dépendance. C’est peut-être la définition même de la complaisance et du plaisir. Vivre de… c’est la dépendance qui vire en souveraineté, en bonheur… » (Totalité et infini, Biblio, Essais, p. 118). Belle phrase, n’est-ce pas ?

    Corine Pelluchon commente : « La vie dans le monde des nourritures (« nourritures », pour elle englobe tout l’apport des sens, et pas seulement celui du goût) est jouissance, parce que je prends du plaisir à vivre, qu’avant de connaître et de me soucier de moi… j’aime la vie. Je suis amour amour de la vie avant d’être liberté. Cet amour de la vie enveloppe ma liberté. Il s’exprime dans le fait que ce dont je vis me réjouit » (p. 21). Elle se démarque ainsi de la philosophie d’Heidegger, mettant en scène la vie comme souci. « L’amour de la vie ne ressemble pas au souci d’être », mais il est bonheur d’être. La vie est aimée : elle est à elle-même sa propre fin » (p. 21)

    Lévinas a cette pensée très forte, sur l’absence de fin extérieure, autre que la vie même : « Nous respirons pour respirer, mangeons et buvons pour manger et boire, nous nous abritons pour nous abriter, nous étudions pour satisfaire à notre curiosité, nous nous promenons pour nous promener. Tout cela n’est pas pour nous vivre. Tout cela est vivre. Vivre est une sincérité » (Lévinas, De l’existence à l’essence, Vrin, 1993, p. 67). « Sincérité » au sens de fidélité à ce que nous sommes, à ce qui est.

    Il parle encore d’une sorte d’ « insouciance à l’endroit de l’existence ». « Vivre, c’est jouer en dépit de la finalité et de la tension de l’instinct ; vivre de quelque chose sans que ce quelque chose ait le sens d’un but…, simple jeu ou jouissance de la vie » (Lévinas, Totalité, p. 141, cité p. 48).

    3 –
    L’hédonisme
    Est-il à craindre dans une telle conception des besoins ? C’est une question qui a enté toute l’histoire de la philosophie. Elle nous habite nous-mêmes.

    Celui qui jouit de la satisfaction de ses besoins ne vire-t-il pas à l’hédonisme ? C’est évidemment la critique qui peut être faite à cette doctrine qui valorise à ce point la jouissance. Ne vire-t-elle pas à l’égoïsme ou chacun vise à répondre à ses besoins. Ne vire-t-elle pas à l’hédonisme (doctrine qui prend pour principe de la morale, la recherche du plaisir et l’évitement de la souffrance), ou à l’épicurisme vulgaire (épicurisme : doctrine d’Épicure qui vise à atteindre le bonheur par la satisfaction de ses désirs) Mais chez lui, il n’y a pas de vulgarité, car c’est une philosophie de haut niveau : ne travestissons pas Épicure.

    * Non, il n’y a pas à craindre. Lévinas rappelle seulement le préalable, l’élémentaire (« l’élémental », terme qui lui est propre) : à savoir le bonheur de vivre de nos dépendances multiples. Dépendance envers la terre, les autres, le monde (Dieu ?).

    On doit reconnaître, en fait, la vérité de l’hédonisme. Il n’y a pas à le fuir. Cette vérité de l’hédonisme suppose que l’on ne considère pas l’être humain abstraitement, en le coupant de la matérialité de son existence, de ses sens, pour ensuite concevoir le besoin comme une simple privation… « Cessons de voir dans le besoin un manque, comme si nous ne mangions que pour remplir un vide. Non seulement le corps qui nous fait jouir n’est pas un ennemi, mais de plus, le monde est nourriture... » (p. 46).

    * De même la considération de la jouissance dans la satisfaction de nos besoins n’est pas forcément égoïste. Bien au contraire, elle nous unit aux autres, nous unit à la terre, aux bêtes, aux vivants, dans une communauté de besoins vitaux. Nous sommes tous dans le besoin. Nous avons le besoin en partage, source d’ouverture « sociale ». Il faut que tous les besoins fondamentaux soient honorés chez tous, sans quoi quelque chose manque à notre plaisir.

    Cette insistance sur la noblesse des besoins pourrait nous isoler dans une recherche du bonheur propre à chacun – ce qui n’est pas impossible. Mais si ces besoins nous font totalement dépendre de la terre, des autres vivants, des autres hommes, nous sommes alors dans le relationnel, dans le commun ! Il s’agit d’un bonheur pour tous, de tous, un bonheur partagé.

    L’hédonisme en soi n’est pas un mal, de même qu’avoir des besoins n’est pas en soi un manque.

    4 –
    L’ascèse
    L’ascèse, la « correction » que nous infligeons à nos besoins ou désirs, ne sont-ils pas disqualifiées ? Il y a en effet, dans notre tradition chrétienne, notre « bagage », notre « patrimoine », une magnifique promotion de l’ascèse, avec ses exercices...

    Mais dans l’ascèse authentique, celui qui renonce à tel plaisir, n’y renonce pas parce qu’il est mauvais en soi, mais parce qu’il peut le devenir pour nous, du fait de la « concupiscence », ce penchant au mal qui peut pervertir les meilleurs besoins. C’est ainsi que la doctrine du péché originel s’invite dans la « disputatio » que nous menons aujourd’hui (notre prochaine chronique n° 88). Tout le travail sur nos instincts, nos penchants est essentiel bien sûr. Nous avons besoin du Carême !

    5 –
    Invitation à réhabilite notre dépendance par rapport à nos besoins : la dépendance, contrairement à ce qu’on croit est bonne, même si la vie se charge de mettre sur nos épaules des dépendances destructrices. Vivre, c’est « dépendre de », c’est « vivre-de » selon l’expression de Lévinas. Jusqu’à dépendre de Dieu, dont nous aurions besoin ? La question est très débattue, et les opinions sont souvent idéologiques.
    Eh oui, la réflexion philosophique est sans fin… votre chroniqueur vous l’avait déjà dit ! Addiction ?

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    Dispute 84

    Les bons et les méchants

    Comment vivre en ce monde ? Question humaine s’il en est, question philosophique par le fait même. Plus précisément comment vivre en société ? Nous sommes divers en effet, et les frictions ou les drames de la vie commune sont notre lot bien souvent.

    La tendance naturelle serait de diviser la société en bons et en méchants. La pensée binaire développe à qui mieux-mieux cette tendance, en distinguant ses amis et d‘autre part ses ennemis, sans autre considération. On dit que ceci est bien caractéristique de notre monde d’aujourd’hui.

    1 –
    Devant cela, nous sommes comme les disciples qui un jour demandèrent au Seigneur : « Explique-nous clairement la parabole de l’ivraie dans le champ » Cela donna lieu à la parabole fameuse de l’ivraie et du bon grain.

    Le monde est le théâtre de deux semailles opposées : celle de Dieu qui opère en plein jour et qui est bonne ; celle de l’Ennemi qui opère de nuit et qui est mauvaise. Cela donne dans le champ, de bonnes et de mauvaises plantes : le blé, l’ivraie.

    Le monde, celui qui est le nôtre aujourd’hui, c’est bien cela : une cohabitation compliquée entre les bons et les méchants. Sans que celui-ci soit mauvais, il y a du mal dans le monde. C’est l’expérience, souvent épouvantable, de chacun de nous. Nous en souffrons, certains en meurent. Il y a du bon et du mauvais dans le monde et dans ce microcosme qu’est notre propre cœur.

    Face à cette situation où le blé et l’ivraie, le bien et le mal, sont mêlés, deux attitudes sont possibles : les hommes veulent en finir avec le mal « sur le champ ! » (C’est le cas de le dire), en arrachant l’ivraie avant la moisson ; mais Dieu patiente jusqu’à la moisson et laisse le bon et le mauvais cohabiter, se réservant lui-même le jugement à la fin des temps (la moisson).

    Cette attitude du Dieu patient envers les mauvais est un enseignement pour nous à plus d’un titre.

    2 –
    Jésus nous demande de rejeter tout « dualisme » (des hommes sont tout mauvais, d’autres sont tout bon). C’est pourtant ainsi que nous jugeons souvent les autres (qui sont forcément les méchants), ou nous-mêmes parfois (dont nous pensons que rien de bon ne sortira).

    - Il nous demande de rejeter le « fatalisme » : il n’y a pas de fatalité du mal, même si les apparences pourraient nous le faire croire. De même qu’il n’y a pas d’évidence que le monde soit beau et que nous-mêmes ignorions le mal : c’est plus compliqué ! Le bien et le mal se combattent, mais sans que ni l’un ni l’autre ne remportent la partie de façon définitive. Le combat est constant.

    - Il nous demande de vivre notre vie dans cette complexité de la vie et de la mort. Cela peu s’appeler, une vision « tragique » de l’existence. C’est vrai que la souffrance des innocents est une tragédie (Camus, La Peste) et que l’homme, s’il a du courage, doit se révolter contre ce monde (Camus, L’homme révolté). Nous aimons les tragédies du théâtre ou du cinéma : elles sont le miroir de ce que nous sommes : des hommes aux grands espoirs et aux lâchetés dégradantes.

    Devrons-nous dire que nos tragédies ont quelque chose de grand, de beau, comme les tragédies du théâtre antique ? Ou comme Othello de Shakespeare ou Phèdre de Racine ? Pourquoi pas ?

    L’apôtre Paul a fait l’aveu public du tragique de sa propre existence, il n’en a pas eu honte. Il dit : « Vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l’accomplir, puisque le bien que je veux, je ne le fais pas et le mal que je ne veux pas je le fais…Malheureux homme que je suis... (Rm 7, 18…25). Ceci est bien tragique en effet, poignant.

    3 –
    A nous de ne pas quitter la place et de vivre en ce monde tel qu’il est : complexe. Saint Augustin a dit à son admirable manière cette complexité : « Deux amours ont construit deux cités : l’amour du monde jusqu’au mépris de Dieu a construit la cité terrestre ; l’amour de Dieu jusqu’au mépris du monde a construit la cité céleste ». Cette belle formule doit cependant être bien comprise et la parabole de l’ivraie et du bon grain peut aider : y a-t-il un « mépris de Dieu » généralisé chez les hommes ? Et un mépris intégral du monde est-il recommandable ? Non : ce monde il faut l’aimer tel qu’il est pour le rendre meilleur qu’il n’est. Mais ce gigantesque conflit dont parle Augustin est bien réel : deux amours, deux cités.

    4 –
    Il faut avoir de la bonté pour le monde. Comme fut bon l’évêque de Digne, Mgr Myriel que Victor Hugo met en scène au début des Misérables. Il accueille dans sa maison épiscopale Jean Valjean, un forçat libéré, qui passe la nuit, mais qui avant l’aube, part subrepticement, non sans avoir volé les chandeliers d’argent sur la cheminée ! Victor Hugo dit de cet évêque : « Il ne condamnait rien hâtivement et sans tenir compte des circonstances. Il disait : « Voyons le chemin par où la faute a passé ». Il se qualifiait lui-même d’ « ex-pécheur ». Il pensait qu’il y avait un avenir pour ce forçat qui a chuté : « C’est une chute, mais une chute sur les genoux, qui peut s’achever en prière. »

    « Voyons le chemin par où la faute a passé ». Cette splendide formule est une reprise de l’attitude du cultivateur du champ avec son ivraie et son bon grain. Dans un monde complexe, mêlé, marqué par le péché chez les bons comme chez les méchants, il faut chercher la cause de la chute, essayer de comprendre, être bon.

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    Dispute 83

    Une vie en gage !

    Un de ceux qui en ont le mieux parlé de l’engagement, est le philosophe Emmanuel Mounier.

    1 –
    Emmanuel Mounier (1905-1950) est peu connu aujourd’hui, et pourtant il marquera l’histoire de la guerre et de l’après guerre. Une existence brève toute engagée dans le siècle. Sa philosophie est une philosophie très pratique, étiquetée « personnalisme ». Aux temps des régimes idéologiques (fascismes, nazisme, communisme) il remet en honneur la dimension de la personne. Il fonde pour cela une prestigieuse revue qui existe toujours, Esprit, pour défendre la considération de la personne dans la vie commune. (il parle de « personnalisme communautaire »). Sa pensée sera amplement reprise dans la doctrine sociale de l’Eglise, ainsi qu’au Concile Vatican II.

    2 –
    Il dit : « L’exigence la plus immédiate d’une vie personnelle, celle qui s’adresse aussi bien à l’incroyant qu’au croyant, à l’athée qu’au fidèle, c’est celle de l’engagement »

    Pour Mounier, l’engagement est un acte humain majeur – sans lequel il n’y aurait pas d’homme, y compris physiquement : par exemple, sans l’engagement écologique, il n’y aura plus d’hommes, purement et simplement. Ou encore l’engagement pour la paix, en ce contexte épouvantable de guerres que nous vivons en ce moment, et qui tuent.

    Mais au-delà de son utilité, qu’est-ce qui est noble dans l’engagement ? Qu’est-ce qui fait que, si nous nous y refusons, nous ne sommes pas vraiment des hommes ?

    3 –
    S’engager, c’est faire acte de liberté ! Celui qui s’engage dans la voie du mariage se marie librement : son engagement ne relève pas de la nécessité – on peut ne pas se marier ! – ni de la contrainte – on peut ne pas vouloir se marier avec telle personne ! La noblesse de l’engagement, c’est d’honorer notre dignité d’hommes libres.

    4 –
    Il y a aussi quelque chose de très beau dans l’engagement, c’est qu’il vise un bien. Par exemple, l’aide humanitaire auprès d’enfants en malnutrition : nous arriverons un jour à ce que tout le monde puisse manger à sa faim et développer toutes ses capacités humaines. Souvent, à cause de cette perspective d’un bien à apporter aux autres, l’engagement a quelque chose d’exaltant – surtout au début ! Après, quelque fois…

    5 –
    Encore : ce qui fait de l’engagement une noble chose, c’est qu’il est risqué. L’action que nous entreprenons pourra nous mener loin, dans un futur qui nous échappe en grande partie, qui n’est pas assuré de sa réussite, et qui peut entraîner souffrances, voire mise en danger de notre vie même. « Nous ne nous engagerons jamais que dans des combats discutables sur des causes imparfaites. Refuser pour autant l’engagement c’est refuser la condition humaine » dit Emmanuel Mounier. » Elle est là aussi la grandeur de l’engagement : dans le risque !

    « Sa force créatrice naît de la tension féconde qu’il suscite entre l’imperfection de la cause et sa fidélité absolue aux valeurs impliquées. La conscience inquiète et parfois déchirée qui nous y prenons des impuretés de notre cause nous maintient hors du fanatisme, en état de vigilance critique » (Emmanuel Mounier, Le personnalisme, PUF QSJ395, p. 112).

    « Le risque que nous assumons dans l’obscurité partielle de nos choix nous place dans un état de dépossession, d’insécurité et de hardiesse qui est le climat des grandes actions » (p. 113).

    « Une fois éprouvée cette structure tragique de l’action, il n’est plus possible de confondre engagement et embrigadement. Nous apprenons que le camp du bien et le camp du mal s’opposent rarement en noir et blanc, que la cause de la vérité ne se distingue parfois de la cause de l’erreur que de l’épaisseur d’un cheveu » (p.113).

    6 –
    L’action n’est pas facile. Elle en appelle au courage. « Le courage est d’accepter cette condition incommode et de ne pas la renoncer pour les molles prairies de l’éclectisme, de l’idéalisme et de l’opportunisme. Une action non mutilée est toujours dialectique. Souvent il lui faut tenir, dans l’obscurité et le doute, les deux bouts d’une chaîne qu’elle ne peut souder… (p. 113).

    Le cl Ratzinger le disait : « Vérité et témoignage, témoignage et martyre sont en ce monde étroitement liés. [...] C’est dans la mesure où l’homme s’engage dans la passion de la vérité qu’il devient un homme. Et dans la mesure où il tient à lui-même, où il se retire dans la sécurité du mensonge, il se perd » (« Ratzinger, baptisés dans la foi », Communio n° 5, mai 1976.

    7 –
    Il est fait appel, dans cette situation d’inconfort, au discernement, pour voir quelle est la voie à prendre. Renvoi à cette notion si importante, mise en valeur par st-Ignace de Loyola et défendue avec une grande fidélité par les jésuites, jusqu’à aujourd’hui. On trouve aussi le même goût pour le discernement dans les mouvements d’action catholique, avec leur fameuse trinité : voir, juger, agir.

    8 -
    Plus important peut-être : l’engagement est pour un être humain la mise en œuvre de sa capacité d’initiative. La grande philosophe Hannah Arendt a mis cela en valeur, comme personne. Pour elle, l’homme est une être doué d’initiative (du latin ‘initium’, début, commencement). Elle cite souvent une phrase de St. Augustin : « l’homme a été créé, pour qu’il y ait du commencement ». Seul l’homme est capable, selon elle, de faire débuter des processus inédits. Elle lie cette faculté d’initiative au fait de la « natalité » de l’homme : quand un enfant naît, tout commence pour lui, mais aussi pour l’humanité entière.

    Emmanuel Mounier parle du « surgissement » comme caractéristique de l’action : elle « surgit » de je ne sais quel fond, et est le contraire de la passivité tranquille. « A l’image de l’emboîtement il a substitué celle du surgissement, de l’irruption… de l’éclatement » (Introduction à l’existentialisme, p. 92).

    9 –
    Ce n’est pas sans intérêt que le premier sens du mot « engagement », est de « mettre en gage sa vie » (comme mettre en gage ses bijoux !) Qui entre dans un engagement, met en gage sa personne, ses réalisations, ses volontés, avec comme risque, celui de les perdre. Mais avec la joie extraordinaire de rendre heureuses, d’autres personnes et d’être heureux avec elles.

    Retenons : Une vie mise en gage ! Ce n’est pas rien !

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    Dispute 82
    Vous avez dit : Romans ?

    Restaurant, repas d’amis animé (surtout vers la fin, allez savoir pourquoi), conversation souple, on se met à parler de romans : stupéfaction, un seul lit des romans ! Pourquoi lire des romans (et lire des livres, tout court). Belle dispute, en toute charité chrétienne bien évidemment. Notre guide : Milan Kundera qui a écrit un essai « L’art du roman » (Folio Gallimard. Petit livre peu coûteux).

    Milan Kundera est un écrivain tchèque exilé en France en 1975 après avoir été censuré et exclu du Parti communiste tchécoslovaque en 1970, puis naturalisé français. On lui doit de nombreux écrits (théâtre, romans, essais). Grande figure de l’Europe centrale et de l’Europe tout court. Personnage dont on découvre l’importance pour la marche de notre Europe face à la guerre.

    1 –
    Milan Kundera montre que le roman n’est pas que psychologique (la narration de nos pensées intérieures), Or dit-il en ce moment, c’est l’invasion du roman psychologique où l’auteur se raconte, se raconte et se raconte, obnubilé par son ressenti.

    Il dit que les premiers narrateurs racontaient simplement des actions et des aventures : pensons à l’Iliade, l’Odyssée, à Don Quichotte (lisez Don Quichotte, quel régal !). Ils ne racontaient pas le ressenti dans une action ou un événement, mais l’action tout court. Un peu comme la Bible ou l’Evangile qui ne décrivent pas le ressenti, si recherché aujourd’hui, mais les actions (miracles, croix…), qui évidemment sont sensées être ressenties, et intégrées à notre « moi » le plus profond. Car il y a bien un ressenti, mais ce n’est pas l’objet premier de l’écrit. Il doit plutôt être imaginé par le lecteur.

    Or les actions (les grandes) sont infinies et toujours nouvelles, inattendues, c’est pourquoi leur récit n’est pas ennuyeux. Le ressenti, l’est souvent : on y raconte ce qui nous ressemble que trop, et on ne découvre rien qui nous remue, nous dépayse. La fréquentation du « moi » peut vite être ennuyeuse, sans joie.

    « C’est par l’action que l’homme sort de l’univers répétitif du quotidien où tout le monde ressemble à tout le monde, c’est par l’action qu’il se distingue des autres et qu’il devient individu » (p. 36).

    2 –
    Mais en quoi consiste l’ « art du roman » ?
    Il semble « primordial », antérieur à tout discours. Kundera dit : « Le roman connaît l’inconscient avant Freud, la lutte de classes avant Marx, il pratique la phénoménologie avant les phénoménologues (Husserl, Heidegger… ». Il les connaît mais autrement que la psychanalyse ou la sociologie.

    Reprenant l’analyse de Heidegger, Kundera voit la situation exacte du romancier (comme de tout homme) de la façon suivante : « L’homme ne se rapporte pas au monde comme le sujet à l’objet, comme l’œil au tableau ; même pas comme un acteur au décor d’une scène. L’homme et le monde sont liés comme l’escargot et sa coquille : le monde fait partie de l’homme, il est sa dimension et, au fur et à mesure que le monde change, l’existence change aussi » (p. 49-50). Un autre grand de la philosophie (il y en a tant et tant) Maurice Merleau-Ponty, parle quant à lui, pour dire la même chose, de « la chair du monde » qui s’unit à notre chair propre, notre chair d’humain.

    Voilà la matière du roman : le monde tel qu’il change, et le mystère de notre relation à lui. « Le romancier expose « une possibilité extrême et non réalisée du monde humain » (p. 58). « Le romancier n’est ni historien ni prophète : il est explorateur de l’existence » (p. 59).

    3 –
    Kundera donne quelques exemples très intéressants, qui montrant la différence du roman (par rapport à l’histoire par exemple). « Dans les années qui ont suivi l‘invasion russe de la Tchécoslovaquie en 1968, la terreur contre la population fut précédée par des massacres, officiellement organisés contre des chiens ». Kundera Le romancier ne décrira pas les exactions contre les humains, il lui suffit de parler de ce massacre de chiens » (p. 51). Ils disent par eux-mêmes ce qui est arrivé aux humains. C’est fort.

    Autre exemple : Rabelais. « Dans le troisième livre de Gargantua et Pantagruel, Panurge… est tourmenté par la question : doit-il se marier ou non ? Il consulte des médecins, des voyants, des professeurs, des poètes, des philosophes qui à leur tour citent Hippocrate, Aristote, Homère, Héraclite, Platon. Mais après ces énormes recherches érudites qui occupent tout le livre, Panurge ignore toujours s’il doit ou non se marier. Nous lecteurs, nous ne le savons pas non plus mais en revanche nous avons exploré sous tous les angles possibles la situation aussi cocasse qu’élémentaire de celui qui ne sait pas s’il doit ou non se marier » (p. 188). Voilà le roman… non psychologique et passionnant.

    Pour prendre un autre exemple : les romans de Proust racontent les pensées intérieures de personnages, et on pourrait dire que ce sont des romans psychologiques ! Mais ils font plutôt entrer le lecteur dans un monde qui dépasse toute analyse intérieure d’un individu. Le romancier est embarqué et embarque vers de nouveaux mondes.

    Le roman sonde ce mystère d’union (mystique ?) entre le « moi » et le monde. Dans le moi il n’y a pas que moi, c’est un moi habité (par les autres, par Dieu, mille choses) et un moi qui ne serait que moi est une monstruosité.

    Le romancier est quelqu’un qui trouve plus qu’il ne cherche ! Comme si « la chair du monde » s’imposait à lui, objectivement et qu’il n’avait qu’à la recueillir dans son écrit. Dans « Rechercher », c’est le moi qui est à la manœuvre, et cela sent la sueur. Dans « Trouver » c’est le monde qui est à la manœuvre et apparemment il s’en sort très bien, il donne plein de choses.

    « Le romancier ne fait pas grand cas de ses idées. Il est un découvreur qui, en tâtonnant, s’efforce à dévoiler un aspect inconnu de l’existence ; Il n’est pas fasciné par sa voix mais par une forme qu’il poursuit et seules les formes qui répondent aux exigences de son rêve font partie de son œuvre » (p. 173). « Le roman n’est pas l’autobiographie. C’est le réel qui se rêve lui-même » Stéphane Barsacq La Croix))

    4 –
    Mais retour à la table du restaurant. On dira : je ne lis pas de romans, suis-je à jamais réduit à l’inculture, à une brute !!! On a le droit de ne pas lire de romans, et d’autres entrées dans la littérature sont possibles. La chanson en est unqe, indéniablement.ne entrée indéniable, et accessible à tous. A condition que les paroles soient au rendez-vous évidemment ! Celles de Serge Gainsbourg l’étaient, cet homme de lettres de génie qui a lu tous les grands de la littérature pour pouvoir écrire ses chansons. Ou bien au hasard, Barbara chantant A Gottingen. Ceci pour le passé. Mais nombre de jeunes chanteurs ont du talent. Quant au numérique, on y trouve beaucoup de textes (chansons, poésies, analyses de livres,.. et philosophie !)

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    Dispute 81
    Manquer : un mal ?

    Ca se dispute en effet, car on ne craint pas de souligner la dimension contraignante des besoins : ne dépend-on pas des autres, de la terre, des animaux… Les besoins sont vus comme des manques et pour cette raison ils sont dévalorisés. L’idéal serait de ne manquer de rien.

    1 –
    L’idéologie du progrès et de la non-dépendance

    Pour Ivan Illich, (La perte des sens, Fayard 2004), cet idéal de l’affranchissement de nos manques est le produit de l’idéologie du progrès : celui-ci ne permet-il pas en effet de s’affranchir de ses besoins et de ses dépendances ? C’est son vœu en tout cas. L’idéologie du progrès nous habite tous inconsciemment. Nous pensons : affranchissons-nous de nos besoins, pour vivre avec aise, en toute liberté et épanouissement, ne manquant de rien.

    Or cette idéologie du progrès qui remonte aux philosophes des Lumières (18e s.) est remise en cause. Ce n’est pas d’aujourd’hui que le progrès a été questionné, à cause de ses conséquences économiques, sociales, mais aujourd’hui les conséquences environnementales le mettent en cause définitivement, pourrait-on dire.

    Or le progrès ne tient pas forcément ses promesses : l’éventualité d’un retour à une vie plus précaire s’envisage à nouveau. La précarité ou les restrictions dans notre genre de vie, sont sous nos yeux (on surveille ses achats, on régule le chauffage…) . L’idéologie du progrès ne peut pas couvrir cette situation nouvelle. Il y aura toujours des besoins, et parmi eux, des besoins inassouvis.

    Ce changement survenu quant à la mise en cause du progrès comme idéologie, permet de réhabiliter nos besoins et de les considérer de façon positive, bien au-delà ou plutôt au cœur même de leur dimension (bien réelle !) de manque.

    L’histoire prouve que cette condition de l’homme soumis aux besoins dans une relation de dépendance, et de fragilité, était le lot commun des hommes. Cette soumission avait un nom : nécessité.

    2 –
    L’oubli de la nécessité

    La conception de la nécessité ne doit pas être gommée : nous dépendons (nécessité) du cours du temps, des événements du monde (guerre…), de la terre nourricière… La sagesse populaire dit de son côté que c’est une caractéristique de la condition humaine. Les tragiques grecs en faisaient un Destin auquel il était impossible d’échapper.

    Ivan Illich affirme que la nécessité nous a été voilée par l’idéologie du progrès et de la liberté.

    « Voici quelques décennies encore, « pauvreté » était synonyme de « condition humaine ». Elle apparaissait comme un trait omniprésent du paysage social de chaque culture. D’abord et avant tout, elle désignait la situation précaire dans laquelle la plupart des gens survivaient le plus clair du temps. La pauvreté était un concept général pour une interprétation culturelle spécifique de la nécessité de vivre au sein de limites très étroites, définie différemment pour chaque lieu et chaque époque. Chaque culture élaborait sa manière unique et écologiquement viable de faire face à cette nécessité… Tel était le sens autrefois de « nécessité » : la capacité de faire face à sa vie durant à ce qui était en définitive inéluctable. « Nous mourrons tous nécessairement… mais pas tout de suite ». Récemment encore, la pauvreté ne désignait jamais directement un manque (p. 93).

    Il montre aussi que, pour contourner la nécessité, l’homme moderne – l’homme du progrès -, a pris les choses en mains : à lui d’annuler la nécessité, en particulier par le développement des techniques, de la science…C’est lui qui légifère sur les besoins humains. Il y a comme « une fabrique » des besoins, et c’est l’homme qui en décide. N’est-ce pas un pouvoir exorbitant, « volé » pourrait-on dire à quelque autorité supérieure ?

    « Le développement repose sur l’idée qu’il est possible d’annuler la nécessité en faisant preuve d’une audace technique littéralement utopique. Le développement « décolle » au-delà d’un niveau minimum de consommation déterminé par des aperçus scientifiques de la nature humaine. Pour participer de manière significative aux bénéfices de ce développement, il faut d’abord consommer un minimum de services de base… On a besoin d’une quantité prescrite d’éducation, de soins médicaux, d’information, de transports, de protection et d’administration afin d’être suffisamment humain pour prendre part à ce nouveau monde » (p. 101).

    Le risque est que les besoins « définissent l’individu et le réduisent au profil de ses besoins (p. 100-101). Le risque est bien là : c’est le technicien ou l’expert qui décide des besoins, en crée de nouveaux, et les « vende » : cela s’appelle la société consumériste et médiatique ! On fabrique tous les jours des besoins nouveaux !

    3 –
    Le manque, c’est la condition humaine

    Ce rappel de la nécessité, de la précarité, de la dépendance n’a pas pour but de perdre le goût de l’action dont le moteur est de changer les choses, de « commencer du nouveau » (Hannah Arendt). Ce n’est pas une apologie du fatalisme et du laisser faire.

    Mais c’est un retour à la considération de la condition humaine : peut-on faire fi de la nécessité, à savoir des choses qui à un moment ou un autre de notre existence, se rappellent à notre souvenir. On ne peut pas faire comme si la nécessité n’existait pas, ni la précarité, ni la dépendance. Le manque, c’est notre condition humaine  ! Et que les besoins soient dévalorisés sous prétexte qu’ils sont révélateurs de nos manques, n’est pas prouvé.

    Chronique bien sérieuse, il faudra faire plus léger ! Elle a quand même le bénéfice de l’actualité la plus actuelle ! Mazarine M. Pingeot (la fille de François Mitterrand, philosophe à Bordeaux) vient de sortir un nouveau livre, Vivre sans, une philosophie du manque, Climats, Flammarion. Votre chroniqueur n’ira pas jusqu’à dire que les grands esprits se rencontrent ! On va plus modestement constater que les sujets de ces chroniques sont ceux du temps présent, et méritent tout notre intérêt. Nous ne nous trompons pas de siècle ! La philosophie n’est pas intemporelle, mais elle est engagée dans l’histoire et l’aventure de cette histoire. Son livre méritera bien une nouvelle chronique ! C’est sans fin, vous dis-je !

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    Dispute 80
    L’âme revient !

    Après un très long sommeil, l’âme émerge aujourd’hui dans la réflexion philosophique… peut-être pas encore au comptoir du café du commerce, mais sait-on ? Elle a connu ses heures de gloire pendant de longs siècles, et puis, avec la modernité, elle a changé de forme et dans ses nouveaux habits, on a oublié ce qui fait que l’âme est âme, et combien elle est un bienfait pour la vie des hommes. Un journal lui consacre ces jours-ci un dossier dont le titre est justement : « l’âme » La Croix 20 janvier 24). Un livre récent découvert chez un ami a pour sujet l’âme… certainement le premier que mon ami lit sur ce sujet ! Blague !

    1 –
    Simone Weil

    Nous faisons le choix de nous mettre à l’école de la philosophe illustre, Simone Weil (1909-1943), à la fois philosophe, syndicaliste, mystique, résistante, engagée dans son siècle. Belle figure ! Si nous pouvions la suivre !

    Toute sa vie durant, Simone Weil n’a eu de cesse de vivre conformément à son âme, et en même temps de penser ce qui est en jeu dans cette vie selon l’âme. Elle invite son lecteur à « vivre avec toute son âme », si du moins il a une idée élevée de la vie humaine. Elle est une théoricienne de l’âme sans égale, précieuse pour notre temps qui a une conception de l’âme bien chagrine.

    2 –
    Il y a âme et âme.

    Nous avons simplifié le problème de l’âme à outrance, et nous n’avons plus idée qu’il y ait plusieurs formes de l’âme, et nous n’avons plus idée, plus simplement encore, de ce qu’est l’âme, ni à quoi ce mot correspond.

    Gardons à l’âme sa riche complexité ! Dans l’âme, il y a âme et âme. Notre modernité mériterait de revenir à une conception de la complexité de l’âme chère aux anciens philosophes grecs et médiévaux : en particulier, l’âme ne se réduit pas au psychisme – ce qui semble bien être le cas dans notre modernité.

    Simone Weil ne fait pas une analyse théorique de l’âme – même si elle la connait, ô combien -, mais elle développe comme une « énergétique de l’âme », une énergie, c’est-à-dire quelque chose qui pousse à agir, à vivre, à penser, à aimer, à secourir etc.… Elle ne développe pas une conception abstraite de l’âme, ce qui l’intéresse, c’est bien vivre, vivre avec toute son âme : c’est un but pratique. La philosophie doit aider à ce « bien vivre » qui nous mobilise et nous inquiète.

    Cette énergie, elle la voit à trois niveaux, conformément aux trois formes de l’âme.

    - « Le mode « d’existence à nu », est celui de l’énergie végétative et animale, liée aux besoins vitaux fondamentaux de la vie. Il s’agit de la vie végétative et animale.

    - « Le mode d’existence proprement humain (intelligence, langage, volonté…) C’est le champ énergétique du moi qui dit « je », mais d’un « moi » qui ne peut exister qu’en un perpétuel mouvement d’échange avec la réalité, les autres, Dieu, le monde…C’est l’énergie de la vie psychique proprement dite. L’intérêt pour la psychologie, aujourd’hui s’inscrit dans cette forme d’énergie psychique.

    - L’énergie surnaturelle est celle du désir absolu. Monde du moi qui ne dit plus » je », mais devient un autre « je », reçu de ses relations avec le monde divin, et avec notre propre monde dans la mesure où il nous renvoie à plus que lui, à plus que nous-mêmes (par exemple, la beauté du monde » excède nos capacités de joie et renvoie à une transcendance du beau…) (d’après (Marie-Annette Fourneyr, « La science de l’âme : une énergétique » A ce niveau, on peut parler de l’âme comme spiritualité, au sens fort.
    Vie végétative et animale, vie psychique, vie spirituelle : une doctrine ample de l’âme.

    3 –
    De multiples ancres.

    L’âme nous paraît bien abstraite, métaphysique, déconnectée de notre monde (voir l’introduction).

    * Or l’intérêt d’une telle conception de l’âme en ses multiples formes est que d’abord, elle nous ancre dans le monde de la vie, dans les forces de la terre. Aspect très justement souligné par l’écologie contemporaine. C’est l’âme végétative et animale partagée avec les animaux. Un ethnologue comme Descola qui commence à être connu du public, a passé trois ans de sa vie chez les Jivaros Achuar, tribu d’’Amazonie, et il remet en selle la notion d’ « animisme », système de vie qui nous paraît bien dépassé depuis longtemps : l’animisme ! Et pourtant ! Descola rapporte ce fait d’un chasseur qui, avant de tuer une bête pour sa nourriture, lui demande pardon ! C’est un « animal », c’est-à-dire qu’il a une âme (au passage, le mot « animal », anima en latin, signifie âme !) L’âme, à ce niveau, c’est la vie, et cette vie est partagée par l’ensemble des vivants (animaux, humains). On peut sourire, mais avec la pensée écologique, les choses sont en train de changer (respect de la vie animale…).

    * Ensuite l’âme nous ancre dans la vie sociale, la vie des hommes, avec ses valeurs de justice, de bien commun, etc. Aspect relevant de la vie morale. Nous vivons de cette « âme sociale » pourrait-on dire, ce trésor partagé entre humains dans la vie en société, nous reliant à nos compagnons et nos compagnes. Notre âme se nourrit de cette vie sociale, et la nourrit à son tour par son action, sa pensée…

    * Et puis nous avons par l’âme, des « ancres dans le ciel » (Rémi Brague, titre de son petit livre au Seuil, 2011). Des ancres dans le divin, si nous sommes croyants ou plus simplement métaphysiciens !

    Et c’est ainsi que nous quittons notre tendance à tout focaliser sur notre « moi » : « moi qui », « moi qui veut », « moi qui peut », « moi à qui on doit » etc. Notre « moi » psychologique ! Ces ancrages donnent à notre âme son extraordinaire ouverture à tout le réel.

    4 –
    Le « soin de l’âme

    Voici sans doute qu’après des années de refoulement de l’âme et de la disparition de son thème, au profit d’autres composantes de l’homme : le sujet, le moi, le psychisme, le conscient et l’inconscient…, il devient souhaitable - car c’est là que se trouve la source cachée des grandes pensées, des grandes actions, des grandes croyances, des grands sentiments (arrêtons !) de la mettre au centre de notre pensée et de la vie.

    C’est d’âme dont le monde a besoin. Les besoins de l’âme sont premiers et viennent ensuite les droits de l’homme : tel est le sujet de son dernier livre, l’Enracinement. Autre exemple l’âme de l’Europe : « L’Europe en tant qu’Europe est née du soin de l’âme. Elle a péri pour l’avoir laissée à nouveau se voiler dans l’oubli » dit un grand philosophe tchèque de notre temps ((Patocka, Platon et l’Europe, p. 79).

    Grande pensée que celle de Simone Weil. Promis ce sera le sujet d’une prochaine chronique.

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    Dispute 79

    La démocratie : quel avenir ?

    La démocratie ! Voilà encore un gros sujet de « dispute ». Mais d’une dispute bien menée, on sort toujours gagnant… même si on perd quelques plumes.

    1 –
    Régulièrement on parle des faiblesses de la démocratie. Pierre Rosanvallon va jusqu’à dire que c’est « la crise démocratique la plus grave que la France ait connue ». Une excellente philosophe politique dit quant à elle : « Nous vivons depuis plusieurs décennies à l’ombre du désenchantement démocratique. En témoigne la formule résignée (et ressassée) de Churchill : « La démocratie est le pire des régimes à l’exception de tous les autres qui ont été expérimentés dans l’histoire » (Myriam Revautl d’Allones. Ainsi meurt la démocratie, dispute avec Chantal Delsol, 2022, p. 8).

    Les griefs, on les connaît : « impuissance des institutions juridico-politiques à répondre à la réalité des problèmes, défiance croissante des citoyens à l’égard des représentants, réputés incapables d’exercer la tâche qui leur est confiée, déficit général de légitimité qui se traduit notamment par la montée de l’abstention » (p. 9). Ou du populisme. « La démocratie est au fond contreproductive par sa lenteur et ses atermoiements alors que l’action politique nécessite des décisions immédiates, rapides » (p. 11). On peut ajouter que face aux régimes autocratiques (nombreux), elle ne fait pas le poids. Mais ces régimes sont périssables aussi, on le sait bien.

    2 –
    La fausse solution devant ces lenteurs et incertitudes du régime démocratique, est de laisser le gouvernement d’un pays aux mains des technocrates, plus efficaces, plus compétents, plus rapides. « On accuse la démocratie de sans cesse tergiverser : les procédures délibératives, l’exercice des contre-pouvoirs ralentissent les processus de décision. « Tout se passe comme si l’espace du politique se réduisait à un espace gestionnaire, comparable à celui d’une entreprise où prévaut la rationalité instrumentale, où on privilégie l’efficacité et la rapidité des résultats » (p. 11-12). D’ailleurs la mise en avant du vocabulaire de la gouvernance plutôt que du gouvernement, est un risque.

    3 –
    Myriam Revautl d’Allones porte ce jugement sévère : « Pour moi, l’effacement de cette culture de la confrontation est un des signes du processus de dé-démocratisation à l’œuvre aujourd’hui. Si la démocratie « s’autodétruit », ce n’est pas en raison de son impuissance ou de sa faiblesse structurelles, c’est de ne pas être assez démocratique, d’être vidée de son inventivité et de la dynamique qui la soutient (p. 12).

    La démocratie n’est pas le pire des régimes à l’exclusion de tous les autres, mais le bon régime qui « convient » à un peuple (Thomas d’Aquin faisait grand cas de « l’argument de convenance » qui ne pouvait pas s’appuyer sur une démonstration rationnelle rigoureuse, qui échappait donc en grande partie, mais qui s’imposait dans sa nudité). On pourrait affirmer : « Qui dit « peuple » (demos chez les Grecs », dit « démocratie ». Il y a comme un raccourci quasi naturel entre le peuple et la démocratie.

    C’était l’opinion du philosophe Spinoza. Elle mérite d’être entendue : « sa préférence allait au régime démocratique parce qu’il était le plus « naturel » et le plus susceptible de respecter « la liberté naturelle » des individus. Le plus naturel, non parce qu’il serait conforme à une « nature humaine » préétablie et immuable, mais parce qu’il actualise en quelque sorte la puissance collective des hommes, leur puissance d’agir… En ce sens il y a un privilège au moins théorique de la démocratie : elle répond à l’exigence fondamentale qui veut que les individus soient à la fois sujets (capables d’obéissance civique) et citoyens agissants libres et égaux » (p. 26)

    4 –
    Il s’agit alors de savoir comment retrouver l’inspiration profonde de la démocratie. Plus de démocratie » oui, mais comment y arriver ? C’est là qu’intervient la grande question qui se pose aux démocraties et aux démocrates, c’est celle des ressources vivantes où ils puissent renouveler le sentiment démocratique, le nourrir. Car effectivement il peut facilement se perdre.

    Voici la réponse de la philosophe que nous suivons : ce ressourcement se fera par le retour aux traditions historiques, diverses selon les peuples, sous la forme de philosophies, de courants de pensée, de religions, d’idéologies… Parmi ces traditions, le trésor religieux condensé en récits puissants, en règles de vie… Un livre récent en appelle même à la religion pour revitaliser la démocratie. Il pense que c’est là qu’éclosent les idées d’ouverture à autrui, de tolérance. « Faire confiance à nos attachements autant qu’à notre raison » (Le Monde, 22 sept 2023). Même si ce recours à la religion est dangereux, car il risque de la considérer comme une bouée de sauvetage. Elle perdrait alors de sa liberté. Il y a là l’ouverture d’une superbe dispute : la relation entre le religieux et le politique. Nous sommes en pleine actualité.

    Faire confiance à nos attachements, à nos enracinements (L’enracinement de Simone Weil fut son dernier livre). C’est là qu’on peut citer l’opinion du philosophe Max Weber (dans Le Savant et le Politique), le pouvoir tire sa légitimité de trois piliers : la tradition, le charisme et la loi. Oui, la tradition, c’est cet enracinement humain, immémorial, toujours transmis et développé à nouveau.

    Et donc l’éducation républicaine à la recherche du consensus, grâce à la discussion rationnelle ne suffit pas (c’est pourtant la position d’Habermas, très répandue). Mais bien plutôt une politique de « chair », de « vie », de valeurs partagées, de destins croisés.

    5 –
    Alors, doit-on parler de faiblesse de la démocratie ? Mieux vaut parler de ses « fragilités ». Myriam Revautl d’Allones, dit : « La démocratie est fragile, certes, mais c’est cette fragilité qui, – lorsqu’on y réfléchit – résiste à la sempiternelle prophétie dune mort annoncée » (p. 14). Le miracle de l’existence des démocraties est là sous nos yeux, inespéré, comme tout miracle.

    Et on peut dire avec Hannah Arendt que ce miracle se reproduit à chaque naissance. Elle parle du miracle de la natalité. Elle s’appuyait même sur ce verset des Ecritures appliqué au Christ : « un enfant nous et né ».

    Elle dit : « Le miracle qui sauve le monde, le domaine des affaires humaines, de la ruine normale, « naturelle », c’est finalement le fait de la natalité, dans lequel s’enracine ontologiquement la faculté d’agir. En d’autres termes : c’est la naissance d’hommes nouveaux, le fait qu’ils commencent à nouveau l’action dont ils sont capables par droit de naissance » ((Condition de l’homme moderne, Calman-Lévy, p. 314).

    Il y a une « invention » du sentiment démocratique qui se reprend à chaque génération. La philosophe Hannah Arendt pensait que la natalité était la première ressource de la vie politique.

    C’était aussi l’opinion d’Alexis de Tocqueville qui avait beaucoup étudié la démocratie américaine : « Dans les démocraties, chaque génération est un peuple nouveau. » (Merci cher ami de m’avoir fait connaître cette pensée de Tocqueville).

    6 –
    Ce que nous venons de dire est matière à discussion : cette chronique pourrait en servir de base. Notons au passage que votre chroniqueur découvre avec joie (fierté ?) que l’une ou l’autre de ses chroniques sont utilisées par des chroniqués, pour des rencontres de divers groupes dont ils font partie ou dont ils assurent l’animation. Son gros ego vous enfle à nouveau.

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    Dispute 78

    L’espérance ou la traversée de l’impossible

    Nouvelle année ! Bonne année ! Et si nous la commencions avec une réflexion sur l’espérance ? En ces jours où l’espérance devient difficile, voire interdite, suivons Corine Pelluchon dans un petit livre plein de sagesse, L’espérance ou la traversée de l’impossible, Rivages 2023.

    1 -
    Il y a en ce moment dans notre société, dans nos vies personnelles, peut-être dans la vie de nos Eglises, une souffrance de fond qui entame nos capacités de vie de générosité et de joie. Nous nous sentons dépassés. Impression que le monde nous échappe avec par exemple, l’arrivée incessante de nouvelles technologies qui créent de nouveaux besoins, de nouveaux styles de vie qui nous dépassent et nous inquiètent (la dernière en date, l’intelligence artificielle !)

    « Le monde est devenu indéchiffrable, dit-elle ; il est à la fois vide et bruyant, rempli de nouveaux codes qui sont comme les mots d’une langue n’ayant jamais été entendue auparavant et qui est désormais la seule langue utilisée dans les échanges » (p. 87).

    2 –
    Corine Pelluchon ne craint pas d’avouer dans ce livre, qu’elle a été submergée par l’éco-anxiété, sentiment très présent chez les jeunes. Elle parle de « dépression écologique », et le mot « dépression » n’est pas choisi au hasard car dans son travail philosophique sur la défense animale en particulier, et sur l’écologie en général, elle a connu elle-même l’expérience douloureuse de la dépression, de l’intelligence humiliée par le chagrin.

    « Tout se passe comme si le toit de la prison se rapprochait, nous signifiant que nous allons être broyés. Une angoisse à laquelle s’ajoute un sentiment diffus mais tenace de honte nous saisit : nous avons la gorge serrée et ne pouvons respirer ni dire un mot ».

    Ce sentiment diffus d’impuissance et de honte est excessivement nocif : il donne une tonalité négative à une société. On ne peut rien construire sur le seul négatif.

    3 –
    Elle en appelle à l’espérance, le secours de l’espérance, qui, dans ce négatif, peut faire changer les choses. Elle voit comment, en fait, elle est présente dans le tréfonds de nous-mêmes, même si elle est recouverte par une chape de soucis, d’angoisse…

    L’espérance fait partie du vocabulaire religieux : celle-ci est essentielle et elle est demandée à Dieu, comme un don, une grâce inestimable. Mais elle est une vertu laïque pourrait-on dire, une « vertu séculière ». C’est le cas pour l’autrice.

    4 -
    Elle ne se confond pas avec l’optimisme. Bien sûr on ne va pas dénigrer les optimistes parmi nous ! Ils nous font du bien. Mais enfin, l’espérance ne se confond pas avec lui, car il oublie la traversée du tragique de l’existence. Elle cite Bernanos : « La plus haute forme de l’espérance, c’est le désespoir surmonté ».

    La dépression entraîne évidemment un vide de soi-même, on a l’impression de tout perdre, sa dignité, ses capacités. Les instincts de domination sont anéantis. Elle a beaucoup écrit sur la domination et son contraire, la vulnérabilité.

    « L’espérance, parce qu’elle est une traversée de l’impossible, qu’elle est née d’un renoncement infini et du plus grand dépouillement, propulse celui qui a vécu ce passage de la mort à la vie dans une manière d’être, un être-au-monde, qui n’a rien à voir avec la domination. Pourtant elle n’est pas pure passivité » (p. 52).

    5 –
    Elle prétend que la sortie de la dépression passe par cette mise à mort de nos sentiments de domination. Alors, l’espérance peut renaître. Cette sortie de la domination, elle en voit une expérience « typique » dans l’expérience de la ménopause – c’est une femme qui parle ici. La ménopause, « cet automne de la vie d’une femme » (p. 125).

    « Parce que les cycles menstruels, la grossesse ou l’accouchement inscrivent sans cesse leur corps dans les rythmes et les limites de l’existence, les femmes sont les mieux à même d’impulser ce « nouvel âge du vivant » (respect de la terre, des animaux, des humains…)

    La ménopause « désigne un âge où, étant à la croisée des chemins, il importe non seulement de faire les bons choix, mais également d’acquérir l’art des métamorphoses ». L’art de la métamorphose pour les femmes consiste à « s’abandonnant aux changements qui traversent leur corps, trouver le secret permettant de passer à une autre manière d’être, à une autre manière d’agir et de vivre sans se renier ni avoir peur des autres ». Ce consentement à être soi-même, mais autrement, passe dit-elle par les souffrances, les doutes, les peurs. Mais toute espérance est loin d’être perdue dans cette nouvelle vie, dans ce « reflux de la vie »

    Cette métamorphose de l’existence dans la traversée des souffrances et de la déprime, elle en parle avec lyrisme dans les dernières phrases de son livre :

    Que l’on entende ou pas « le bruit que fait un grand amour au reflux de sa vie », il n’empêche que la possibilité d’aimer, la puissance d’être, la liberté, sont là. L’espérance est là. Elle est le bruissement de l’infini dans le fini ; elle ressemble à la mer, au bruit des vagues et du vent, à leur murmure, au scintillement des eaux » (conclusion du livre p. 139-140).

    6 –
    Péguy la comparait à une petite fille, qui au milieu de ses deux grandes sœurs (la foi et l’espérance qui pouvaient bien être orgueilleuses), est, dans sa petitesse et son air de ne pas y toucher, plus précieuse que tout.

    « Ce qui m’étonne, dit Dieu, c’est l’espérance. Et je n’en reviens pas. Cette petite espérance qui n’a l’air de rien du tout. Cette petite fille espérance. Immortelle. Car mes trois vertus, dit Dieu. Les trois vertus mes créatures. Mes filles mes enfants. Sont elles-mêmes comme mes autres créatures. De la race des hommes. La Foi est une Épouse fidèle. La Charité est une Mère. Une mère ardente, pleine de cœur. Ou une sœur aînée qui est comme une mère. L’Espérance est une petite fille de rien du tout. Qui est venue au monde le jour de Noël de l’année dernière.... C’est cette petite fille pourtant qui traversera les mondes. Cette petite fille de rien du tout. Elle seule, portant les autres, qui traversera les mondes révolus.[...] (Le porche du mystère de la deuxième vertu).

    Prochaine chronique sur la démocratie : elle aussi semble déprimée ! Mais ce n’est pas une fatalité. Notre guide sera la philosophe Myriam Revautl d’Allones, Ainsi meurt la démocratie.

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    Dispute 77

    Noël 2023 : guerre et paix

    « Guerre et Paix » est un roman fameux de Léon Tolstoï, un des plus grands livres de la littérature russe et universelle. Il faut un peu de santé pour le lire car il est volumineux et met en scène une multitude de personnages qui peuvent nous faire perdre le fil !

    1 –
    Or il y a bien un fil ! La coexistence dans l’histoire des peuples et dans l’histoire de chaque personne, de la guerre et de la paix : pas la guerre seulement, ce serait à désespérer à cause de sa puissance phénoménale de destruction ; pas la paix seulement, ce serait se faire illusion sur la condition humaine, avec sa méchanceté bien réelle.

    Chaque fête de Noël nous fait souhaiter la paix, et la demander dans la prière, au « Prince de la paix », Jésus né à Bethléem en Judée. En effet, chaque Noël connaît son cortège de guerres : aucun Noël n’est complètement paisible et nous avons à reprendre les mêmes prières chaque année.

    Mais ce Noël-ci surajoute guerre et guerre et nous voici désemparés devant les malheurs de la paix : Ukraine, Gaza…. On dit que l’Europe avait oublié la guerre et qu’elle se réveille de son sommeil pacifiste. « Avec naïveté, nos sociétés ont pensé que la guerre était archaïque » (François Lecointre, ancien chef d’état-major des armées). Un écrivain hongrois, Laszlo Krasznahorkai, a même écrit un roman intitulé « Guerre et Guerre ».

    2 –
    Mais non, il y a la guerre et la paix, et nous suivons Léon Tolstoï. Son roman fleuve raconte la guerre napoléonienne en Russie avec ses ravages, et en même temps, la vie du peuple russe qui se reconstruit, quand arrive le temps de la paix, avec les amours, les mariages, les familles, le travail, l’argent, et le souci de la justice sociale. Tolstoï raconte en artiste la guerre et la paix avec quel talent et vérité !

    Tolstoï s’interroge sur l’Histoire : « Sept ans, plus tard [depuis la guerre de 1812], l’océan démonté de l’histoire avait regagné ses rives. Il semblait apaisé, mais les forces mystérieuses qui meuvent l’humanité (mystérieuses, parce que nous ignorons les lois de leur mouvement) continuaient à agir ». La guerre était toujours là en embuscade.

    Il écrit encore : « Pourquoi donc des millions d’hommes se sont-ils entretués, quand chacun sait, depuis que le monde est monde, que c’est là mal agir, moralement et physiquement ? Parce que la chose était si inévitable qu’en la faisant, ils obéissaient à cette loi élémentaire, zoologique, à laquelle obéissent les abeilles qui s’entre-tuent à l’automne, et les mâles des animaux qui s’exterminent les uns les autres. On ne peut donner d’autre réponse à cette effroyable question » (Guerre et paix, Poche 2010) p. 973). Voilà donc la quasi nécessité de la guerre. Le destin (le fatum) des splendides tragédies grecques.

    Mais en même temps, les hommes sentent qu’ils ont une conscience d’être libres. Il y a « dans l’homme un autre sentiment et la conscience pour le convaincre qu’il est libre à tout moment où il agit » (p. 973).

    « La contradiction semble irréductible. Je suis certain, en accomplissant un acte, d’avoir mon libre arbitre ; mais si je considère mon acte comme une participation à l’ensemble de la vie de l’humanité, je conclus qu’il était prédestiné et inévitable » (p. 973).

    Tolstoï montre des acteurs agissant comme contraints, pas sûrs d’eux-mêmes, mais il faut agir. Napoléon a gagné la guerre, mais cette victoire est-elle une vraie victoire, n’est-elle pas une défaite. Qui conduit l’histoire ? Certainement pas les héros.

    3 -
    Tandis que nous allons fêter Noël et invoquer le retour à la paix, des peuples en guerre, et des personnes engagées dans ces malheurs (les jeunes soldats qui tombent), il n’est pas interdit de penser comme Tolstoï à cette fatalité de la guerre. On sait très bien, au cœur même de notre recherche de la paix, que la guerre sera là demain, comme elle est présente aujourd’hui. On entend les réflexions désespérées devant des situations où on ne voit pas comment les choses peuvent déboucher sur une solution (le Proche Orient, l’Ukraine…)

    4 –
    Et pourtant le livre de Tolstoï s’’achève sur la contemplation d’une étoile qui perce le ciel d’hiver et qui apporte la paix :
    « ..il (Pierre)regardait avec joie de ses yeux mouillés de larmes cet astre éclatant qui, après avoir traversé d’incommensurables espaces à une vitesse infinie suivant une ligne parabolique, semblait s’être soudain, comme une flèche qui s’enfonce dans la terre, planté à la place qu’il avait choisie dans le ciel noir et être resté là, la chevelure dressée, faisant jouer et briller sa lumière blanche parmi d’innombrables étoiles scintillantes. Il semblait à Pierre que cet astre était en harmonie parfaite avec ce qui emplissait son âme épanouie à une vie nouvelle, attendrie et réconfortée ».

    On peut penser à ce cri déchirant de nos liturgies d’Avent : « Ah si tu descendais ! »

    5 -
    Pourquoi ces pensées de Tolstoï qui parle de la guerre, mais non sans la paix, et de la paix mais non sans la guerre, ne seraient-elles pas en toile de fond de notre fête de Noël 2023 ? En toile de fond de l’invincible espérance attachée à la naissance de Jésus.

    Cela évitera de faire de Noël une fête aseptisée, désincarnée, candide… Nos sentiments profonds (fatalité, amertume…) ne doivent pas être gommés. Ils sont « la chair » de nos fêtes. De même notre a priori de liberté et de joie.

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    Dispute 76

    Savoir raison garder : la question de la post-vérité

    La dernière chronique s’achevait par une question : la philosophie est l’usage de la raison au service de la vérité et de la vie en vérité. Mais qu’est-ce que la raison ? C’est une dispute infernale dans l’histoire de la philosophie, qui s’invite dans notre actualité des fake news et de ce qu’on appelle la post-vérité, où il est difficile de distinguer le vrai du faux et de savoir que penser de la réalité des faits dont nous parlons.

    1 –
    L’expression post-vérité fait référence à une conception de la vérité dans laquelle les faits objectifs ont moins d’importance que leur influence sur les émotions et les opinions personnelles. On s’accorde la liberté qu’on s’accorde à transformer les vérités de faits en opinions. C’’est la liberté que se prennent certains régimes de falsifier les faits, en les niant, en les « déconstruisant », en les éliminant… Nous vivons dans une ère de l’après–vérité, dans laquelle la vérité n’est pas comprise comme avant, dans sa radicalité : ce qui est vrai est vrai et ne peut être faux, ce qui est faux est faux et ne peut pas être vrai.

    C’est dire la dangerosité d’une telle conception de la vérité. Est-il dans la réalité des faits que Poutine agresse l’Ukraine, ou bien non, est-ce selon les opinions des adversaires en cause, ou selon la multitude des opinions au sujet de cette guerre.

    Claudine Tiercelin dans un beau petit livre écrit :

    « On doit dire envers et contre tout, que « ça existe en vrai, des gens égorgés, décapités, défenestrés, violés, enlevés, massacrés… ; ça existe « les horreurs de la guerre, pour mesurer l’empire de la propagande, l’ampleur de la désinformation, les possibilités inouïes de manipulation et d’instrumentalisation, le degré impressionnant de l’inventivité technologique, avec son éventail de subtils bidouillages, de mensonges et d’insolentes falsification des faits… » (La post-vérité, ou le dégoût du vrai, Intervalles, 2023, p. 14)

    Mais non, la vérité obéit pourtant à des règles, des principes bien précis, et c’est la raison qui les aménage.

    2 -
    La raison, c’est la recherche des raisons, la recherche des réponses aux pourquoi des choses et des événements. Paul Gilbert le dit magnifiquement :

    « La connaissance, on ne le dira jamais assez, ce n’est pas l’information ni seulement des croyances vraies (éventuellement obtenues par hasard) partagées ou même fiables. Pour qu’il y ait savoir, il faut non seulement des croyances vraies, mais des croyances justifiées ou assorties de raisons ». (Paul Gilbert, Introduction à la réflexion philosophique, Lessius, 2018, p. 35).

    « Mais personne ne sera jamais philosophe qui n’aura pas le courage, dès le seuil de sa pensée, de poser des interrogations radicales, dérangeantes, de douter, de critiquer son héritage culturel autant que ses propres raisons même si elles lui semblent raisonnables » (p. 27).

    Descartes quant à lui, eut le courage du doute. Non pas de douter de ceci ou bien de cela, mais de l’acte même de penser : dans l’acte de penser sommes-nous aptes à accéder à la vérité ? L’homme est-il fait pour la vérité, et comment cela peut-il se passer ?

    Et sa règle de conduite en matière de vérité fut donc : « Le premier (précepte) était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle ». Il dit encore : « …je réputais presque pour faux ce qui n’était que vraisemblable » ((Discours de la méthode).

    3 -
    Dès lors, de quels moyens dispose cette fameuse raison pour discerner le vrai du faux : à quelles règles se soumet-elle ? Car il y a des règles effectivement.

    4 –
    La réflexion philosophique obéit d’abord à des règles logiques : on ne peut pas penser (et parler) n’importe comment. Ces règles nous viennent du fond des âges, elles sont indiscutables, elles nous précèdent et font de nous des êtres pensants, raisonnables. Nous les extrayons de nos pratiques de pensée, de notre expérience, de l’expérience séculaire des hommes de réflexion. « La philosophie part d’un fond de pratique » (Gilbert, p. 31).Ces règles logiques qu’exige la raison sont traditionnellement :

    Les lois d’implication : A implique B, le coucher du soleil implique une baisse de température » (p. 40) ; ou bien : que l’homme soit, implique qu’il est mortel… La mort est impliquée dans l’essence de l’homme, dans ce qu’il est. La mort est comme « contenue » dans l’homme. On ne peut donc pas faire l’impasse sur certains faits, en les gommant ou en les falsifiant (non, l’homme n’est pas mortel…et qu’importe au fond qu’il soit mortel, qu’est-ce que cela fait ?). Les fake news s’octroient une liberté vis-à-vis de cette règle logique, à base de scepticisme : à quoi bon au fond, qu’une chose soit ceci ou bien cela ?

    La loi de non-contradiction. Une chose ne peut être dite vraie et puis non, en même temps. C’est ceci et non cela, mais pas les deux en même temps. Aristote a montré tout cela au début de sa « Métaphysique ». On voit bien que cette règle est essentielle pour le langage et pour les échanges entre les hommes. Elle est une des bases de la science, et de la vie morale et sociale.

    On peut y ajouter la loi du tiers exclu : Il n’est pas possible qu’entre deux propositions contradictoires, il y ait jamais un terme moyen. L’exemple classique : ne porte est soit ouverte, soit fermée ». Il n’y a pas de troisième solution.

    5 –
    Ceci étant dit, la raison n’obéit pas seulement à des règles logiques : elle se soumet aux règles du langage (les mots, les discours, la parole, les échanges, en un mot qui recouvre ces lois du langage : le logos). La post-vérité honore-t-elle toutes ces règles ? Non, c’est pourquoi il faut les rappeler. C’est vital et civilisationnel ! La vérité est notre mode de penser et de vivre.

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    Dispute 75

    La vie philosophique : une « vie de chien » ? Diogène

    La longue histoire de la philosophie nous offre des personnages très sérieux – comme nous imaginons les philosophes ! -, mais aussi des figures atypiques, déroutantes, marginales. Diogène fait partie de ceux-là. Il gagne à être connu malgré – à cause de - son excentricité. « Un Socrate devenu fou », dira Platon à son sujet !

    D’autant qu’il est plutôt drôle. Il se trouve que nous avons plein d’histoires à son sujet, qui nous sont rapportées par un certain Diogène Laërce (3e siècle ap. J.C., dans un livre, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, GF – Flammarion, 1965). Un de nos philosophes locaux et non des moindres Michel Foucault a magnifiquement parlé de Diogène dans son livre Le courage de la vérité, Cours au Collège de France, Gallimard/Seuil, 2009. Rappelons que sa tombe est vénérée par certain habitant de Vendoeuvre, et non des moindres, au cimetière communal – Salut Gérard !

    1 –
    Diogène naît à Sinope (413- 327) et comme beaucoup d’intellectuels, il vient à Athènes, la ville de la philosophie avec ses nombreuses écoles Voilà quelqu’un qui, tout excentrique qu’il fut, fonda une école philosophique dont les adeptes s’appelaient « Les Cyniques », du nom de leur lieu de rassemblement à Athènes, appelé Cynosarges, « Au chien agile ». Le nom leur convenait, car ils revendiquaient l’honneur de vivre « une vie de chien » ! Et le chien est leur emblème ! Notre mot « cynique » vient d’eux, tout de même.

    On peut dire qu’il vit une vie philosophique, la philosophie devient genre de vie, et est instructive par cela. C’est l’enseignement par la vie. Trois caractéristiques de cette vie :

    2 -
    Diogène mène une vie « publique  » de bout en bout.
    Diogène vit comme s’il était toujours sous le regard des autres : « Il résolut de manger, dormir et parler en n’importe quel lieu. » Il meurt en public, « dans un gymnase aux portes de Corinthe, enveloppé dans un manteau comme un mendiant qui dort. On a soulevé le manteau et on s’est aperçu qu’il était mort » (p. 233).

    Une vie publique, non sans les excès de l’impudeur ! Il vit nu ou presque nu. Il vit au coin des rues, dans les jeux, les théâtres. On le représente vivant dans un tonneau !

    Il n’y a rien à cacher, tout doit être transparent ! Est vrai ce qui n’est pas caché et vient à la lumière. Selon la célèbre étymologie : l’alètheia (la vérité) : a privatif et lètheia : ce qui n’est pas caché, est ouvert, est révélé. Une vie sans voile. . Il s’agit d’une vie sans dissimulation, qui ne recèle rien

    3 –
    Une vie pauvre
    C’est un lieu commun de l’Antiquité (Socrate…) : « la vraie vie, la vie philosophique, ne peut pas être une vie de richesses et d’affairisme.

    La pauvreté cynique est réelle. C’est-à-dire qu’elle n’est pas du tout un simple détachement de l’âme ». Pauvreté de vêtement, d’habitat, de nourriture, de biens. Sénèque dit qu’il est bon de temps en temps de faire des espèces de stages de pauvreté. Les maîtres chrétiens de spiritualité le disent aussi !

    Si Socrate était vénéré, du moins on disait : « Socrate est tout de même quelqu’un qui a une maison, une femme, des enfants. Il a même des pantoufles ! ». Pas Diogène.

    C’est une pauvreté sans cesse en perfectionnement. On n’a jamais fini d’être pauvre. Episode de l’écuelle. Diogène n’avait pour seule vaisselle, qu’une écuelle, un petit bol dans lequel il boit de l’eau. Il aperçoit auprès d’une fontaine un petit garçon qui met ses deux mains en forme de bol, et boit dans ses mains. Alors, voyant cela, Diogène jette l’écuelle, se disant que c’était là encore une richesse inutile !

    Une pauvreté qui va jusqu’à la saleté ! Cela se justifie-t-il philosophiquement ? « Le cynique finit par mener une vie de laideur, de dépendance et d’humiliation ». Invitation à aller plus loin : aller au-delà de la beauté du corps…Le cynique s’installe dans une vie en beaucoup de points déshonorante. C’est un choix de vie : ne rien attendre des honneurs humains. Là, concernant la saleté, on n’est pas obligé de suivre !!

    4 - Une vie animale !?
    La valorisation d’une vie animale, naturelle, sans les conventions humaines. L’animalité « sera chargée de valeur positive, elle sera un modèle de comportement, modèle matériel en fonction de cette idée que ce dont l’animal peut se passer, l’être humain ne doit pas en avoir besoin… L’homme ne doit pas avoir d’autres besoins que ceux de l’animal, que ceux qui sont satisfaits par la nature elle-même » (Foucault, p. 244-445). « Le bios philosophikos comme vie droite, c’est l’animalité de l’être humain relevée comme un défi, pratiquée comme un exercice, et jetée à la face des autres comme un scandale » (p. 245).

    Une vie de chien ! Le bios kunikos est érigé au rang de « vraie vie ». (d’après F., s p. 224). La vie kunikos est une vie de chien en ceci qu’elle est sans pudeur, sans honte, sans respect humain. Une vie impudique. Une vie adiaphoros (indifférente aux coutumes reconnues…)

    C’est aussi une vie qui aboie ! « Une vie capable de se battre, d’aboyer contre les ennemis, qui sait distinguer les bons des mauvais, les vrais des faux, les maîtres des ennemis. C’est une vie diakritikos, qui discrimine. C’est une vie de chien de garde, « une vie qui sait se dévouer pour sauver les autres et protéger la vie des maîtres » (p. 224). Une vie phulakritos (vie de garde). (Foucault, p. 224).

    5 –
    Un prophète de la vérité
    Diogène mène une vie de rencontres et d’enseignement par la vie (et non par les idées).C’est une manière particulière d’assurer le service de la philosophie, une philosophie par le dialogue, voire, par le scandale.

    Lucien Jerphagnon, plutôt que de parler à proprement parler de philosophie cynique, voit plutôt dans ce genre de vie philosophique, « une prédication, donnée par un ordre de frères mendiants » (Des dieux et des mots, Tallandier 2004, p. 186). Il parle aussi à leur sujet de propagandistes d’une véritable « révolution culturelle » (p. 186). Lucien les rapproche des prophètes : ne sont-ils pas les prophètes de la vérité ?

    Epictère explique que le rôle du cynique, c’est la fonction d’espion, d’éclaireur, comme dans la vie militaire. Le cynique est envoyé comme éclaireur en avant, au-delà du front de l’humanité, pour déterminer ce qui, dans les choses du monde, peut être favorable à l’homme ou peut lui être hostile. C’est pour cela que le cynique, envoyé en éclaireur, ne pourra avoir ni abri ni foyer, ni même patrie. Il est l’homme de l’errance » (F.,p. 154) et du courage, le courage de la vérité (la parrésia).

    Eh bien, voilà qui est plus édifiant qu’on ne penserait à première vue ! Nous sommes loin d’une Ecole philosophique sage et structurée ! Sommes-nous loin de l’itinérance de Jésus entouré de ses disciples, de Saint François et ses frères ?

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    Dispute 74

    Qu’est-ce qu’un fait ?

    Voilà bien, penseront certains, une question planante, telle que la philosophie se plaît à décortiquer avec délectation… et inutilité… ! On dira : mais on sait ce que c’est qu’un fait, quelle perte de temps à s’occuper de la chose. D’autres diront : on n’en sait rien et qu’importe, ce n’est pas une question vitale, et les raisons de vivre n’ont que faire de sa définition !

    1 –
    Et pourtant l’actualité la plus actuelle met devant nos yeux la falsification des faits : les pays en guerre en font une véritable arme militaire : Proche Orient, Ukraine. Au journal télévisé il y a toujours une chronique appelée « vrai ou faux » sur telle ou telle question ; Pour solutionner, on analyse les faits. Ces aléas de la vérité sont un signe de notre commerce contemporain avec la vérité.

    Avec l’arrivée d’un nouveau régime de la vérité, appelé la post-vérité (l’après-vérité), une dispute s’est installée durablement dans notre vie sociale et personnelle. Pour faire bref, ce nouveau régime de la vérité fait peu de cas des faits, ou de la réalité des faits. Ceux-ci sont tellement entourés d’opinions et d’interprétations foisonnantes, plurielles, propres à chaque personne, propres à chaque école philosophique, propres même à tel parti politique, ou telle forme de régime politique (totalitaire, démocratique)…que le fait lui-même est noyé et perdu. En tout cas inatteignable. Nous prenons le risque en focalisant tout sur l’interprétation des faits, de « devenir étrangers à la réalité elle-même » (Claudine Tiercelin, La post-vérité, Editions Intervalles, p. 83).

    2 –
    Que le fait soit inatteignable absolument et directement, cela est vrai d’une certaine façon ! Il y a comme un saut à opérer de nos interprétations des faits, aux faits eux-mêmes. Un saut risqué dans le vide et l’effroi de ce qui n’est pas nous, qui est devant nous, et dont nous ne maîtrisons pas l’existence elle-même.

    Ce saut dans le vide montre que l’homme n’est pas « maître et possesseur de la nature » sans reste, mais qu’il y a un « mystère » des choses, au-delà de notre maîtrise sur ces choses et de leur possession. Ce côté négatif est bien réel : il n’y a pas une parfaite adéquation entre la réalité et la pensée qui la pense. On ne peut pas dire que : le fait c’est l’interprétation du fait que j’en ai. Car le fait se « retire » (belle expression digne d’Heidegger) dans son mystère. Hegel dirait qu’il y a forcément un passage par le négatif dans l’établissement de la vérité des faits.

    En ce sens, la post-vérité ne se trompe pas : elle « déconstruit » une conception trop naïve de la vérité, trop dangereuse aussi : il y a une distance entre le sujet qui se saisit des faits dans l’exercice de les penser, et les faits eux-mêmes.

    3 –
    Mais cela ne veut pas dire que les faits n’existent pas en soi, sous prétexte de mystère et de dépassement de nos capacités. La post-vérité le pense à tort.

    Dans l’ère de la post-vérité, « le défi ne porte pas seulement sur l’idée de connaissance de la réalité, mais sur l’existence même de celle-ci. Le danger ne vient donc pas uniquement de ce que nous laissons nos opinions et nos sentiments trop empiéter sur notre conception de ce que sont des « faits » ou la « vérité », mais que ce faisant, nous prenons le risque de devenir étrangers à la réalité elle-même ».

    Or, « comme se plaisait à le dire Russell : « Les faits représentent la limitation du pouvoir de l’homme ». Ils résistent en effet. Et c’est tant mieux, pour l’homme de reconnaître ses capacités réelles et leurs limites.

    Si nous voulons donner un nom à la position qui consiste à reconnaître l’existence des faits, ce serait le « réalisme ».Nous visons le réel, et s’il nous échappe dans son mystère, nous nous risquons à reconnaître qu’il est, qu’il existe et nous précède.

    Ce réel est « le seul guide (de notre connaissance)…c’est-à-dire quelque chose qui est totalement indépendant de ce que nous pouvons penser ou sentir à son propos » (p. 84).

    4 –
    On n’insistera jamais assez sur les conséquences morales, politiques, d’une ignorance des faits. Deux exemples venant de deux univers ô combien différents
    Dans le régime totalitaire, (voir Orwell dans son fameux livre 1984) il n’y a pas de vérité objective, il y a la vérité qu’impose le parti et qui la présente comme vérité objective.

    La démocratie elle-même n’est pas exempte du mésusage de la vérité : elle consiste à faire disparaître la vérité objective au sein d’un univers démocratique, au nom du « droit égal de chaque personne, de chaque citoyen à défendre son propre point de vue ».

    Dans les deux cas – univers totalitaire, post-démocratie –, le projet est de « rompre toute relation entre le langage et la réalité, et empêcher tout accès à la vérité objective, de manière à détruire les conditions de la liberté » (p. 88).

    Nous sommes maintenant convaincus de l’importance d’une réflexion saine sur le « fait », je l’espère ! Prochaine chronique sur le philosophe Diogène, ce sera plus réjouissant, vous verrez !

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    Dispute 73

    Pourquoi philosopher ?

    « À quoi sert la philosophie ». Question courante et effrayante, à laquelle on est bien obligé de répondre de temps en temps, car « ça se dispute » en effet. Et nous reprenons ces chroniques sur ce sujet du pourquoi de la philosophie.

    Eh oui, c’est la rentrée aussi pour la célèbre chronique philosophique qui a déjà deux ans d’âge et qui s’est imposée dans l’univers de la pensée. (Blague).

    1 –
    Il faut expliquer pour ceux qui vont nous rejoindre, nombreux à n’en point douter (Blague) en quoi consiste la « dispute », et le titre de ces chroniques : « ça se dispute ». Ce n’est pas français en effet : on dit « ça se discute », mais le mot « dispute », est plus malin qu’on croit ! Elle nous renvoie au Moyen Âge. Rappelons en quoi consiste la disputatio médiévale.

    Dans la première chronique, nous la présentions ainsi : « Si on connaît les disputes dans les ménages ou sous les préaux, on ne sait peut-être pas que la « dispute » (disputatio) était, dans les universités médiévales un acte philosophique et théologique important. Disputer d’une chose signifie la questionner, avec véhémence s’il le faut, voir les arguments de ceux qui sont contre, puis ceux qui sont pour, et risquer sa propre réponse et enfin reprendre de façon détaillée aux objections du début.. On arrive ainsi à faire advenir la vérité, qui d’emblée n’est pas évidente. Telle est la « dispute ».

    Cette dispute s’impose au nom de la recherche de la vérité et du devoir de dire le vrai et de vivre en vérité. Car ce devoir de vérité ne peut pas être accompli seul, sans l’« entre-tien » avec les autres qui cherchent comme nous, la même vérité. La disputatio était une recherche de la vérité à plusieurs, d’où son inestimable valeur.

    Les protagonistes de cette discipline partent du constat que « les discours indésirables sont en passe d’être « Interdits ». Chacun reste campé sur sa position. « Dans ce moment difficile, le savoir-faire médiéval de la disputatio s’avère précieux » (La Croix, 5 avril 22). « L’objectif de la disputatio n’est pas forcément de créer du consensus, mais de parvenir à un désaccord ou un dissensus éclairé (réfléchi »). L’exercice oblige surtout à ne pas s’enfermer dans ses convictions intimes – même si nous devons en avoir évidemment ». Nous en avons bien besoin dans nos cercles catho.

    2 –
    Eh bien, recommençons d’emblée ces chroniques avec la question du bien fondé de la philosophie. Pourquoi philosopher ? Et comme nos chroniques ont pour principe de toujours citer les auteurs, les grands de la philosophie, citons notre ami Descartes soi-même, notre philosophe national cocorico.

    « Il peut paraître étonnant que les pensées de poids se rencontrent plutôt dans les écrits des poètes que dans ceux des philosophes. La raison en est que les poètes ont écrit sous l’emprise de l’enthousiasme et de la force de l’imagination. Il y a en nous des semences de science, comme en un silex des semences de feu ; les philosophes les extraient par raison ; les poètes les arrachent par imagination ; elles brillent alors davantage » (Descartes, Olympiques).

    Citation magnifique, et dans quel français ! Mais enfin, il faut s’y reprendre sans doute à plusieurs fois pour entrer dans le sujet, car le langage des philosophes n’est pas celui entendu au café du commerce ! On peut retenir :

    - Il s’agit d’avoir des « pensées de poids », et donc ne pas en rester au bavardage par définition répétitif. Même si ça fait du bien de temps en temps de « causer pour rien dire » (dans le patois gâtinais : « causa por rin dire » : il y a une certaine profondeur aussi dans ces paroles inévitables lorsqu’on en a en société.

    – La réflexion philosophique ne doit pas se prévaloir d’une mission condescendante auprès de ceux qui ne penseraient pas selon ses manières propres ou selon d’autres types de langage. Descartes pense, ici, que la poésie lui est supérieure ! Humilions-nous.

    - La supériorité de celle-ci lui vient de ce qu’elle est issue de l’enthousiasme (du délire) du poète, et, faisant appel à l’imagination, elle acquiert une grande force de persuasion, car les images nous remuent plus que les syllogismes. Elles sont « parlantes », parlantes à nos émotions, à nos sens, à notre corps et à notre cœur.

    - L’une et l’autre, la poésie et la philosophie, sont en nous toutes les deux réunies, comme des semences de feu contenues dans un silex, qui n’attendent que notre permission pour jaillir en étincelles. Où on voit donc que la philosophie elle-même contient du feu, et pas seulement la poésie. Descartes se refuse à choisir ou opposer deux types de langages qui n’auraient rien à voir entre eux. Intéressant donc, de voir ce rapprochement d’origine entre les deux – tirées du même silex -, et que la philosophie, elle aussi, joue avec le feu.

    - La seule différence – et de taille tout de même -, est que l’une use de raison (raisonnements, arguments…), et l’autre d’imagination (touchant les sens, les émotions, le corps et le coeur). La philosophie est donc l’usage de la raison au service de la vérité, et de la vie en vérité – la nôtre, très concrètement.

    - Mais qu’est-ce que la raison ? Aïe ! Une réflexion s’impose et nous demande de sauter dans une nouvelle dispute. Occasion de réveiller en nous « les semences du feu philosophique, contenues comme dans un silex ! Pas mal, non, Monsieur Descartes ! Un peu pompier peut-être.


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