un peuple de prophètes ?

Livre des Nombres 11, 24-29

(Moïse, le responsable du peuple d’Israël dans le désert du Sinaï et le confident du Seigneur, vient de recevoir ses paroles. Il a pour mission de les transmettre au peuple)
24 Moïse sortit de la tente et rapporta au peuple les paroles du SEIGNEUR ; il rassembla soixante-dix des anciens du peuple qu’il plaça autour de la tente. 25 Le SEIGNEUR descendit dans la nuée et lui parla ; il préleva un peu de l’esprit qui était en Moïse pour le donner aux soixante-dix anciens. Dès que l’esprit se posa sur eux, ils se mirent à prophétiser, mais ils ne continuèrent pas. 26 Deux hommes étaient restés dans le camp ; ils s’appelaient l’un Eldad, l’autre Médad ; l’esprit se posa sur eux - ils étaient en effet sur la liste, mais ils n’étaient pas sortis pour aller à la tente - et ils prophétisèrent dans le camp.
27 Un garçon courut avertir Moïse : " Eldad et Médad sont en train de prophétiser dans le camp !. " 28 Josué fils de Noun, qui était l’auxiliaire de Moïse depuis sa jeunesse, intervint : " Moïse, mon seigneur, arrête-les !. " 29 Moïse répliqua : " Serais-tu jaloux pour moi. ? Si seulement tout le peuple du SEIGNEUR devenait un peuple de prophètes sur qui le SEIGNEUR aurait mis son esprit ! "

Evangile selon Marc 9, 38-40 (// Lc 9, 49-50)

38 Jean, l’un des Douze, disait à Jésus : " Maître, nous avons vu quelqu’un chasser des esprits mauvais en ton nom ; nous avons voulu l’en empêcher, car il n’est pas de ceux qui nous suivent. " 39 Jésus répondit : " Ne l’empêchez pas, car celui qui fait un miracle en mon nom ne peut pas, aussitôt après, mal parler de moi ; 40 celui qui n’est pas contre nous est pour nous.


Ces deux textes sont proposés par la liturgie du 26ème dimanche ordinaire de l’année B. Le livre des Nombres est le quatrième livre de la Bible, entre le Lévitique et le Deutéronome. Il raconte l’histoire des Hébreux qui, après la sortie d’Égypte, ont suivi Moïse dans le désert du Sinaï. Le lien entre le texte de l’Évangile et celui du livre des Nombres est évident : d’un côté comme de l’autre, il s’agit de faire taire des gens en marge du groupe officiel des « fidèles ».

Texte du livre des Nombres

Sur les conseils de son beau-père Jéthro, Moïse s’est entouré d’un conseil d’anciens. Regroupés autour de lui, ils reçoivent une part de son esprit qui les fait parler (prophétiser = parler en vis à vis de Dieu), mais, dit le texte, « ils ne continuèrent pas ». L’esprit, dans sa grande liberté, semble continuer son action hors du groupe à travers deux hommes qui s’en sont écartés. Josué, le fidèle serviteur de Moïse, plus « royaliste que le roi », pense que l’autorité de son maître est bafouée et que la cohésion du peuple va être ébranlée. Mais, pour Moïse, l’important, ce n’est pas sa personne et son autorité. Il souhaite que tout le peuple soit « un peuple de prophètes », autrement dit, qu’il témoigne de l’amour de Dieu devant toutes les nations.

Le texte de l’Évangile selon Marc

Le contexte est différent, mais la situation est comparable. Quelqu’un qui, apparemment, n’est pas « de la famille » ; agit au nom de Jésus sans demander d’autorisation à personne. Jean, en voulant le faire taire, défend plutôt la « boutique » (le groupe) et son autorité que l’autorité même de Jésus. Or ce qui compte pour Jésus, c’est que le mal soit combattu (chasser les esprits mauvais), quels que soient les combattants ! Dit autrement, « les amis de nos amis sont nos amis ». Jésus dénonce ainsi tout esprit sectaire. Il veut faire comprendre à Jean, et donc à nous, que le groupe de ses amis est bien plus vaste que les gens qui le suivent habituellement.

Une parole pour aujourd’hui Par rapport à la société
Le sectarisme est un des « cancers » de la société. N’est juste et intéressant que ce que produit le groupe auquel on appartient. Cela peut se vérifier dans la vie courante, mais c’est encore plus flagrant dans la vie politique. Telle idée, combattue quand on est dans l’opposition, est reprise à peine modifiée quand on accède au pouvoir Les intentions de l’autre sont le plus souvent jugées perverses, et ses actions nuisibles au bien commun. Il nous faut être vigilants à l’égard de la tentation identitaire, dans quelque domaine que ce soit.

Par rapport à l’Église et sa mission
On parle beaucoup dans l’Église de « Nouvelle Évangélisation ». Comment faire retentir la Bonne Nouvelle de Jésus Christ dans le monde d’aujourd’hui ? C’est la mission essentielle de l’Église et elle doit s’en donner les moyens. Cependant, l’Esprit ne nous a pas attendus pour travailler au cœur de l’humanité. Un seul exemple qui en appelle beaucoup d’autres. Au siècle dernier, Gandhi s’est fait l’apôtre de la non-violence. Il n’était pas chrétien, mais qui peut nier que ses paroles et ses actions n’avaient pas saveur d’évangile ? Allons-nous le rejeter sous prétexte qu’il n’était pas chrétien ? Une des formes de l’évangélisation ne consiste-t-elle pas d’abord à écouter l’Esprit qui parle aux hommes et aux femmes d’aujourd’hui, dans ce qu’ils disent et ce qu’ils font, qu’ils soient chrétiens ou non ? Réjouissons-nous quand l’esprit de l’Évangile imprègne des gens bien au-delà de nos Églises.
Joseph CHESSERON