Mgr Pascal Wintzer

Mgr Pascal Wintzer, invité de l'émission "la vie des diocèses" sur le site KTO _ Article dans La Croix : Poitiers, diocèse laboratoire pour son nouvel archevêque

Homélie de la messe d’accueil de l’Archevêque

18 mars 2012 – Cathédrale Saint-Pierre et Saint-Paul

Mgr Pascal Wintzer

Nous recevons des lieux et des dates où s’inscrivent les événements de notre vie.

C’est ce que nous enseigne avant tout la liturgie.

Nous la recevons, ses paroles, ses signes, ses gestes, et son calendrier.

Ainsi, l’accueil de l’archevêque de Poitiers est célébré à la mi-temps.

A la mi-temps d’une année pastorale.

Et aussi à la mi-temps du Carême ; après les semaines qui sont celles de l’appel à la

conversion, nous entrons plus résolument sur le chemin qui nous conduit à la Pâque du

Seigneur, à son chemin de mort et de résurrection.

Ce chemin est bien sûr celui des catéchumènes que j'ai eu la joie d'appeler aux sacrements de

la vie chrétienne il y a quelques jours, mais c'est aussi notre chemin à tous.

Parler de mi-temps, c'est désigner un passé et un futur, ainsi, le mi-temps inscrit le ministère que je reçois dans une histoire dont je ne suis ni l’origine ni le terme.

C'est ainsi dans une herméneutique de continuité que je veux m’inscrire.

A la mi-temps de l’année pastorale nous sommes dans cette année où nous commençons à célébrer les 50 ans de l’ouverture du second Concile du Vatican.

Beaucoup de groupes du diocèse relisent le discours d’ouverture du bienheureux Pape Jean XXIII ainsi que la lettre de saint Paul aux Ephésiens.

A la fin de la semaine, avec les évêques de France, nous serons à Lourdes pour un temps de célébration.

L’année pastorale, c’est aussi le choix que nous avons fait d’entrer déjà dans la démarche « diaconia ».

Poitiers, qui aime bien se singulariser, vit « diaconia 2013 » dès 2012. J’espère que Mgr Housset n’y voit aucun inconvénient !

Ce mot, « diaconia », je l’entends comme ce qui désigne aussi mon ministère.

M'appuyant sur un des livres du Père Charles Perrot, je choisis de traduire le mot « diakonos » par serveur et non par serviteur.

Ainsi, l'insistance porte ce sur quoi, ce sur qui, j'ai à exercer mon service.

Alors que notre culture valorise le « moi je », la mise en avant des personnes, et évidemment des vedettes, l'annonce de l'Evangile valorise l'Evangile, et non celui qui n'en est que le serveur.

Plus que ma personne, c'est donc le Seigneur et c'est le diocèse que je dois servir.

C'est vrai, le diocèse, depuis cinq ans, j'ai appris à la connaître.

Mais je n’ai pas la mémoire affective qui est la vôtre ; la mémoire des saveurs, celle du chou et des mojettes.

Pourtant je sais que c'est cette mémoire qui fera de moi un évêque selon ce que vous êtes en droit d'attendre.

Je ne parle pas du farci poitevin ni de la sauce aux lumas, je parle du coeur, de la mémoire du coeur.

Sans doute qu'il y a ici pour moi un vrai chemin de conversion, à l'image d'un Dieu au coeur tendre et miséricordieux.

Aujourd'hui, je prends possession du siège épiscopal auquel le Saint Père me nomme ; et puis, vous tous, habitants des Deux-Sèvres et de la Vienne, vous me recevez pour votre évêque.

Mais j'entre dans un lieu, la cathédrale, et dans un diocèse, que je dois sans cesse apprendre à recevoir.

Je viens chez vous comme un « étranger domicilié », pour reprendre les belles paroles de la Lettre à Diognète.

A aucun moment, je ne pourrai me dire que je suis ici chez moi ; j'y suis pas la grâce de Dieu, l'appel de l'Eglise, et la confiance que vous m'accordez.

Puis-je toujours en garder la mémoire vive.

Ainsi de chacun de nous : le chrétien ne fait qu’être accueilli dans un lieu qui n’est pas son chez lui.

L'économie qui nous régit est alors celle de l'usage et non celle de la propriété, nous sommes des gérants et non des maîtres de maison.

Cela, je le vis naturellement pour moi-même, puisque je suis né ailleurs.

J'aurai à toujours trouver ce juste équilibre entre l'investissement et la distance.

Devinez l'attitude qui m'est la plus naturelle !

Pourtant, je devrai toujours chercher à conserver la conscience de l’étrangeté que nous sommes les uns pour les autres.

Dieu me garde de me comporter en propriétaire.

Dieu nous en garde tous.

L’événement que nous vivons n’est pas une installation, c’est une réception.

Entendons-nous, parler de « réception » n’entend pas que nous vivions un événement mondain.

Si je puis dire, les cocktails ne sont pas ma « tasse de thé » et les « frais de bouche » ne sont pas ce qui vient alourdir le budget de fonctionnement de l’archevêché de Poitiers.

Ce que nous vivons, c’est une « réception » au sens le plus fort que la pratique chrétienne donne à ce mot.

Ainsi, comme une Eglise célèbre et reçoit un concile ou un synode, une Eglise reçoit un évêque.

Croyez que je mesure que ce que vous vivez est un acte de confiance à mon endroit ; je le mesure, et ceci ne peut que susciter chez moi de la gratitude.

Cette réception, je la vis aussi de mon côté ; je reçois dans la même action de grâce l’histoire et la vie de l’Eglise de Poitiers, mais aussi la vie et l’histoire des départements des Deux-Sèvres et de la Vienne auxquels je suis envoyé par le Saint Père.

Or beaucoup, aujourd’hui, estiment qu’une telle réception pourrait être vécue comme un poids, un carcan, qui empêcherait un évêque, ou qui que ce soit, d’agir en liberté.

Qu’est-ce donc que cette conception de l’existence ?

Croyez-vous que je m’imagine né de rien ni de personne, ou comme devant conquérir une liberté qui ne se développerait qu’à la mesure de mes affranchissements progressifs de l’histoire et des personnes ?

C’est vrai, d’aucuns envisagent la vie comme un refus, une indignation, un « non » permanent et sans cesse renouvelé.

Je ne suis pas de ceux-là !

C’est vraiment par le « oui » et par l’action de grâce que je vous reçois ainsi que la riche histoire du diocèse, jusqu’à et y compris les épiscopats et les synodes qui vous disent et vous font.

Il serait dommage qu’à 52 ans je sois encore en manque de reconnaissance et de visibilité.

Non, je n’ai aucunement besoin de vous nier pour exister ; et c’est en vous disant « oui » que je sais être libre.

Recevant l’Eglise de Poitiers, j’y lis bien sûr des recherches, des tâtonnements, des choses à clarifier, mais j’y reçois avant tout l’expérience de témoins.

Au sens de ce à quoi m’appelle le Pape Benoît XVI lorsqu’il reprend et m’adresse les propos du Serviteur de Dieu, le Pape Paul VI :

« L’homme de notre temps écoute plus volontiers les témoins que les professeurs ; s’il prête l’oreille à ces derniers, il le fait quand ce sont des témoins. »

Oui, votre Eglise est belle, puisque, depuis bien des années, elle a engendré des hommes et des femmes qui ont compris qu’ils étaient appelés à être témoins de l’Evangile, et non simples exécutants ou supplétifs.

Aidez-moi à l’être toujours pour ma part.

Ce jour est inscrit dans le temps, avant tout celui de la liturgie, il est aussi inscrit dans l'espace.

D’une cathédrale l’autre, c’est un peu toute ma vie. Ayant passé mon enfance à l’ombre de la cathédrale de Rouen, je me retrouve à l’ombre de celle de Poitiers.

Une différence cependant. Durant mes années de primaire et de collège, j’étais élève à la Maîtrise Saint Evode, située du côté nord de la cathédrale de Rouen.

Ici, à Poitiers, l’archevêché est au sud.

Dois-je comprendre que du nord au sud, de Rouen à Poitiers, je suis passé de l’ombre à la lumière ?

Cette herméneutique n’est pas la mienne ; elle est même l’opposé de ma pensée et de ma vie.

Si l’histoire est faite de nouveautés et même de ruptures, celles-ci n’effacent ni ne discréditent le passé ; c’est même ce passé qui permet et appelle la poursuite du chemin.

Et puis, où est l’essentiel, au sud ou au nord ? Il est au centre ; il est cette cathédrale qui connaît, la lumière et l’ombre, qui connaît, la clarté et la pénombre.

Ainsi de nos vies, ainsi de l’Eglise, ainsi de nos sociétés.

Ne craignons pas les contrastes et les mélanges.

Ne fuyons pas les ciels changeants.

Ne rêvons pas la transparence absolue ou la pureté immaculée ; elles sont le lit des exclusives, des anathèmes et des bannissements.

Vous le savez, c'est à la sainteté que nous sommes appelés ; à la sainteté, et non à la pureté.

La pureté n'est guère estimable dans l'économie de la foi chrétienne.

Et puis, l'histoire nous enseigne que la recherche de la pureté, qu'elle soit celle du sang, de la race, ou même du rite, est un chemin de destruction.

Avec vous, je veux donc me tenir au centre, dans le choeur de notre cathédrale.

Certes, les cathédrales gothiques ont été faites pour laisser passer le plus de lumière possible.

Elles sont l'interprétation architecturale des dernières paroles de l'Evangile de ce jour : « Celui qui agit selon la vérité vient à la lumière, afin que ses oeuvres soient reconnues comme des oeuvres de Dieu. »

A sa manière, la cathédrale est le lieu d'un perpétuel passage, le lieu d'une pâque de l'ombre vers la lumière.

Elle nous fait sortir de l'illusion que nous pourrions être établis complètement et définitivement dans la lumière, alors que nous sommes dans un passage toujours à revivre.

Surtout la cathédrale nous manifeste, par son ampleur, par sa capacité à accueillir tant et tant de personnes, pour la liturgie, mais aussi pour la prière personnelle, la visite, la culture, que beaucoup vivent cette pâque.

Il y a des Cyrus en notre temps, des hommes et des femmes qui ignorent le vrai Dieu et qui pourtant agissent sous sa conduite en obéissant à leur conscience.

Et il y a même des Nabuchodonosor qui ne restent pas enfermés dans le mal et changent de route.

Reconnaissez aussi que la figure du serpent d'airain n'est pas sans ambiguïté. Même si son métal est différent, ce serpent est-il si loin d'un autre animal, qui, lui était en or ?

Pourtant, même ce signe est reconnu comme chemin vers le vrai Dieu.

Avec vous, je veux être de ceux qui estiment l'ombre, la pénombre, le mélange qui fait beaucoup de nos vies d'hommes et de femmes.

Je veux grandir dans l'espérance qui nous fait envisager tout homme, à commencer par nous-même, comme capable de lumière et de bonté, comme capable de Dieu.

Libérés de la recherche de la pureté, nous deviendrons libres pour accueillir le don de Dieu, la sainteté.

Alors que la pureté se conquiert ou s'impose, la sainteté se construit peu à peu, et surtout, se reçoit ; elle est une grâce.

Alors, aujourd'hui, je rends grâce à Dieu de nous faire entendre, de me faire entendre, une des pages de la Bible qui m'est la plus chère, le chapitre 2 de la lettre aux Ephésiens.

« C'est bien par la grâce que vous êtes sauvés, à cause de votre foi. Cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu. Cela ne vient pas de vos actes, il n'y a pas à en tirer orgueil. »

Mgr Pascal Wintzer

Archevêque de Poitiers